Cap sur les Tuamotu pour le sixième gagnant de notre concours de récit d'aventure. Une gagnante en l'occurrence, Cécile Do Huu, surfeuse, grimpeuse et traileuse, qui découvre ici la navigation au long cours mais aussi le décalage entre son imaginaire marin et la réalité.
Les Tuamotu, un archipel de soixante-seize atolls situés dans le Pacifique sud, à l'est de Tahiti, en Polynésie Française, que Cécile Do Huu, enseignante à l’université, a sillonné pendant presque un mois. « Un mois de bleu, de grains passant sur l'horizon frémissant de chaleur, un mois de pêche et de coco râpé, un mois d'été austral -- mais aussi un mois de désillusions sur mes aptitudes de marin et ma place sur un navire », raconte cette trentenaire installée en Polynésie après avoir vécu cinq ans sur l’île de La Réunion où on récit a remporté le 1er prix du Concours de récits d'aventure organisé par le Festival du film d'Aventure.
"Suis-je la seule à m’être toujours imaginé que, si je prenais la mer, je serais capitaine ?
Je vous brosse le tableau de ce doux fantasme qui m’habitait depuis toujours : en pleine mer, chevauchant les vagues sur un sloop au pont de bois ciré — je ne sais pas exactement quel type de navire est un sloop, mais j’aime beaucoup « Sloop John B » des Beach Boys —, j’évoluais agilement dans les vergues, le corps hâlé par des semaines de mer et la chemise raidie de sel flottant au vent ; ou bien me tenais à la barre — une roue de bois, évidemment —, l’œil sur l’horizon, l’oreille aux aguets d’un changement dans le bruissement de l’eau contre la coque. Le navire aurait filé,toutes voiles dehors, spi gonflé de vent le précédant dans sa fuite en avant. Le jour tombant, je serais descendue dans le carré avec l’équipage affamé — bosco, maître coq, gabiers, et mon fidèle second — pour me réchauffer d’une soupe brûlante où auraient nagé quelques morceaux de ship’s biscuit. La rasade de rhum avalée, et après un dernier coup d’œil aux étoiles pour vérifier notre position, j’aurais rejoint mon hamac, remettant mon précieux navire aux mains du quart de nuit.



J’eus l’opportunité, il y a quelques années, de concrétiser ce rêve à l’autre bout du monde : quelques semaines de voile en Polynésie française, de lagon en lagon dans les atolls des Tuamotu, avant une traversée retour en direction de Tahiti. Ce bref voyage, à bord du catamaran de mon beau-frère, ne devait être qu’un prélude vérifiant mon pied marin avant d’autres navigations vers ces îles auxquelles seul mène l’océan : les Galapagos, les Cook, Rapa Iti, et pourquoi pas, suivant les étoiles comme les fiers Polynésiens d’antan, vers le nord jusqu’aux îles d’Hawaiʻi. Ces mille projets en tête, c’est donc d’un pas décidé que je pris l’avion à Roland Garros (aéroport de La Réunion, ndlr), par une chaude soirée de décembre, en direction de Paris, de San Francisco, de Papeete, puis de l’atoll d’Hao, où je devais rejoindre l’équipage de notre bâtiment.
Ma résolution, à l’arrivée dans le minuscule aérodrome de Hao où seul un bâtiment trônait le long des pistes de chaux de corail, avait été un peu affaiblie par les longues heures de vol. Le marin aguerri que je n’étais pas encore rêvait surtout d’une douche et d’un lit douillet. Notre navire était mouillé dans le lagon, en face de la seule boutique de l’île où l’équipage s’était ravitaillé. Le capitaine en personne vint me chercher sur le quai, en annexe, accompagné de son second à la barre et sur lequel il tempêtait sans répit, craignant à tout moment que le gouvernail n’heurtât une patate. Je me tenais prudemment à distance de cette querelle, l’œil fixé sur le navire dont nous approchions, ses deux coques tanguant doucement sur l’eau calme du lagon. Il n’avait pas la fière allure du sloop de mes rêves tendant au vent ses pavillons multicolores, et il n’était pas en bois ; mais au moins il nous éviterait-il de trop avoir le mal de mer.
A bord se trouvaient déjà le maître coq ; le bosco, vieux loup de mer et des îles, pêcheur aguerri et conteur infatigable ; et les deux mousses. On m’accueillit à coups de bières presque fraîches et de sashimi, et c’est d’une oreille distraite que j’écoutais le capitaine décider que nous partirions le soir même pour Tahanea, et distribuer les quarts. J’étais arrivée en croisiériste ; très loin de chez moi, fatiguée, entourée de semi-inconnus visiblement tout à fait en possession de leur navire, je ne pensais qu’à me retirer dans ma cabine lorsque la voix retentissante du capitaine me tira de ma torpeur :
« Tu prends quel quart ? »
« Aucun… ? » Premier réflexe peu reluisant, je vous avoue. Mais puisqu’ils avaient navigué sans moi jusque-là,avaient-ils vraiment besoin de mes ignorants services ?
« On te file le premier quart. Tu pourras être au lit à 22h, comme les gosses. »
Essayant de ne pas relever la pointe de condescendance, je suivis le capitaine jusqu’au poste de pilotage où il m’expliqua rapidement mon rôle. Je devrais ouvrir l’œil pour veiller à ce qu’aucun bateau ne nous percute ; surveiller la direction du vent et tendre l’oreille : si les voiles se mettaient à claquer, je devrais réveiller le capitaine. Le pilote automatique s’occuperait du reste. Cet instrument étonnant était mon seul équipage ; j’étais son chef de quart, chargée de le surveiller quoiqu’il en sût beaucoup plus que moi sur la navigation.
C’est ainsi que nous levâmes l’ancre, le soleil se couchant sur la barrière de corail de Hao, et moi étreinte par l’angoisse de quitter la dernière île dont je pouvais m’échapper par avion — piégée à bord d’un navire qui, de toute évidence, n’était pas une démocratie. Dès que nous fûmes en haute mer, le capitaine me laissa la barre — ce qui m’aurait profondément réjouie s’il y avait effectivement eu une barre — et partit grapiller quelques heures de sommeil. En compagnie de mon seau (en cas d’angoisse débordante) et du maître coq qui consentit à m’accompagner pour le premier quart de mon existence, j’entrepris de garder un œil alerte sur l’horizon et de ne pas trop me laisser distraire par le milliard d’étoiles qui piquetaient le ciel d’un noir d’encre. Entre deux bâillements, je contemplais la lune, presque pleine, passer lentement de bâbord à tribord.
Soudain la grand-voile claqua, m’arrachant à ma torpeur. Elle battait dans le vent, là où elle était tendue quelques minutes auparavant. Le coq, qui était parti assouvir ses besoins naturels, me rejoignit en catastrophe.
« Pourquoi on a fait demi-tour ? »
« Comment tu sais qu’on a fait demi-tour ? C’est juste la mer de tous les côtés. »
« Tu as pas remarqué que la lune a changé de côté ? »
« Ah ben si, j’avais remarqué. Mais j’ai juste trouvé ça rigolo. »
Le regard incrédule qu’il me lança se passait de tout commentaire. Le capitaine, réveillé par le tapage de la grand-voile, décida que finalement le fait d’avoir mis le foc à contre n’était pas une bonne idée et l’amena, ce qui nous remit sur le bon cap ; il décida aussi, avant de s’en retourner dans ses quartiers, qu’il n’était pas inutile de me rappeler qu’il fallait également garder un œil sur la boussole. C’est donc un peu penaude que je terminai le premier quart de ma vie.

Les apprentissages surgirent, au cours de voyage, là où je ne les attendais pas. J’appris que les grains viennent par derrière, lorsqu’on est vent arrière, et non par devant, et qu’il est donc parfaitement inutile de surveiller les immenses nuages noirs que l’on peut voir au loin devant la proue ; j’appris que le mât du navire peut être foudroyé, mais que comme ce n’est jamais arrivé au capitaine, c’est un risque dont il ne s’inquiète pas ; j’appris que j’avais peu le mal demer, mais que lorsque c’était le cas, ça allait toujours mieux l’estomac plein — de spaghetti au pesto de préférence ; j’appris toutes les manières dont on peut cuisiner le poisson : perroquets, carangues et chirurgiens ; j’appris à chasser entourée de requins, et à sortir de l’eau lorsque leur présence devenait trop pressante ; je découvris le mal de terre, lorsqu’après plusieurs jours de traversée on pose enfin le pied sur le plancher des vaches. J’appris, surtout, qu’un navire n’est pas une démocratie, et que lorsque mon expérience de la mer se résumait aux stages vacances de l’école de voile de Loctudy, mon rôle était de me taire, de faire ce qu’on me disait, d’être aux aguets sur la manière dont je pouvais me rendre utile lors de manœuvres et de réparations à bord ou, à défaut, de ne pas rester dans les pattes des marins qui eux se rendaient utiles. J’appris que le capitaine était seul maître à bord et qu’il fallait éviter de lui donner une raison de crier.



J’appris que je n’étais pas capitaine, et loin de l’être ; que les jours en mer sont incroyablement longs ; que la vie en société dans un si petit espace, où de la hiérarchie dépendent la route et la survie de tous, n’a rien d’aisé, même (surtout ?) en famille. Je relus sous un jour nouveau l’histoire des mutinés du "Bounty" ; et continuai de rêver, pendant mes quarts de deux heures sur la route du retour vers Tahiti, aux capitaines pirates et aux traversées en solitaire.
Comment participer au concours « Retour d’aventure »
Parce que les meilleures histoires sont encore et toujours le témoignage d’aventures ou de mésaventures vécues, Outside organise « Retour d’aventure » , un appel à tous les talents qui désirent partager leurs expériences outdoor. Ce concours, sans limite de date et ouvert à tous, est destiné à faire émerger des témoignages inédits – textes, photos, dessins ou vidéos – d’explorateurs de tous âges et tous horizons. Les récits sélectionnés par la rédaction seront publiés sur notre site et leur auteur bénéficiera d’un abonnement à vie à Outside.fr.
Poursuivez votre lecture avec les premiers « Retours d’aventure ». Récits de Lucas Lepage : « 16 chiens, 2 traineaux, comment Lou et Lucas ont fui le coronavirus en Norvège » ; Guillaume Chardeau : « Sur les traces de Robinson Crusoé » ; Steve Farrugia, « Dans les Andes, je me suis retrouvé face à mes limites » ; Thibaud Regeard : "Plongée souterraine dans le Lot, le French cave country » ; Jérémy Bigé : "87 jours sur le Great Himalaya Trail, ou le long chemin vers l’introspection"
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