Les recherches se poursuivent encore aujourd’hui au Pakistan sur le K2 pour retrouver l’équipe d’alpinistes partie le 5 février, dans la nuit de jeudi à vendredi, pour l’ascension du deuxième plus haut sommet du monde ( 8.611 m). Mais les sauveteurs ont peu d’espoir de retrouver l’Islandais John Snorri Sigurjonsson, le Pakistanais Muhammad Ali Sadpara et le Chilien Juan Pablo Mohr Prieto dont on est toujours sans nouvelles à l’heure où nous bouclons cet article. Tous trois sont pourtant des alpinistes très chevronnés.
Le 16 janvier, une équipe de Népalais menée par Nims Dai et Mingma Gyalje Sherpa marquait l’histoire de l’alpinisme en réussissant, ensemble, la première ascension hivernale du K2. Deuxième sommet le plus haut du monde, située dans le massif du Karakoram, la montagne pakistanaise est réputée comme l’une des plus dangereuses au monde, compte tenu de la technicité requise pour la gravir et des conditions climatiques extrêmes y régnant en hiver : les températures pouvant y tomber à – 50°C par les vents dépasser les 200 km. Malgré tout, en décembre dernier, les candidats au sommet, l’un des derniers défis pour beaucoup d’alpinistes, étaient nombreux. Plus de 60 s’y pressaient au camp de base. Mais près de deux mois plus tard, il semble que seuls 10 d’entre eux y seront finalement parvenus. Un exploit dans une saison qui pourrait s’avérer comme l’une des plus meurtrières sur le K2, comme le redoutaient les observateurs devant l’affluence d’alpinistes plus ou moins expérimentés venus tenter leur chance cette année.
Pourtant, c’est parmi les plus aguerris que se comptent aujourd’hui les victimes. Après la mort du Catalan Jordi Mingote (49 ans) le 16 janvier, et du Bulgare Atanas Skatov, le 5 février - sans compter celle de l’Américain Alex Goldfarb le 18 janvier sur le Broad Peak - c’est la disparition de trois pointures de l’alpinisme qui pourraient alourdir ce triste bilan, si leur mort est confirmée comme cela sera doute le cas, compte tenu du peu de probabilité de survivre plus de 48 heures sans ressources à plus de 8000 m.
Que s’est-il passé ?
Après l’exploit des Népalais et l’accident mortel de Jordi Mingote, bon nombre d’alpinistes ont abandonné le camp de base. A commencer par Alex Gavan, compagnon de cordée de Tamara Luger, deux alpinistes parmi les plus chevronnés.
Mais à la fin de la semaine dernière, profitant d’une rare fenêtre météo entre jeudi et vendredi dernier, un certain nombre d'alpinistes ont fait une tentative pour atteindre le sommet. Parmi eux, une équipe dirigée et organisée par l’agence Seven Summit Treks, incluant notamment Tamara Lunger et son nouveau compagnon de cordée, le Chilien Juan Pablo Mohr Prieto, laissé seul suite au décès de Jordi Mingote - tous deux déterminés à tenter le sommet sans oxygène - et le trio composé de l’Islandais John Snorri, de la légende pakistanaise, Muhammad Ali Sadpara et de son fils Sajid. Arrivés au camp 3, leurs plans ont cependant été anéantis. Entassés dans les quelques petites tentes disponibles, il leur a été impossible de trouver le repos avant de tenter le sommet, aussi sont-ils redescendus vers le camp de base, c’est pendant cette descente que le Bulgare Atanas Skatov trouvera la mort.
Seuls John Snorri Sigurjonsson, Juan Pablo Mohr et les Sadpara père et fils ont alors décidé de poursuivre vers le sommet, Eux aussi espéraient se reposer au camp 3 avant de faire une poussée vers minuit pour le sommet. Mais à leur arrivée, ils ont trouvé six alpinistes qui occupaient leurs tentes. Ils ont donc décidé de continuer sans se reposer, alors qu’ils avaient déjà grimpé toute la journée et que plus de 14 heures de marche les attendaient avant d'atteindre le sommet. Les quatre hommes se sont donc engagés vers le « bottle neck », section de l'ascension techniquement difficile et extrêmement dangereuse. C'est là que Sajid Sadpara constatera que son régulateur d'oxygène fonctionne mal. Sur les conseils de son père, le Pakistanais fit donc demi-tour. Il est le dernier à avoir vu le trio vivant alors qu’il se trouvait à environ 8200-8300 mètres d’altitude. Parvenu sain et sauf samedi au camp 3, il y a passé la nuit seul, attendant en vain le retour de ses trois compagnons. Redescendu au camp de base, il attendait dimanche avec impatience des nouvelles de ses coéquipiers. Depuis, plusieurs vols d'hélicoptères de l’armée pakistanaise ont balayé les flancs du K2 pour tenter de retrouver les hommes disparus. Jusqu'à présent, on n’a relevé aucune trace de leur localisation ni de leur sort.
Comme le prévoyaient les météorologues, des vents violents se sont maintenant abattus sur la montagne, ce qui complique les efforts des équipes de sauvetage aériens et terrestre. En parallèle, deux alpinistes pakistanais, Imtiaz Hussain et Akbar Ali, ont en effet été déposés en avion au camp 1 dimanche. Ils tentent de remonter le K2 afin d'étendre les recherches.
Les trois disparus n’ont pas encore été officiellement déclarés morts, mais, on doit se rendre à l’évidence, la probabilité de leur survie diminue rapidement, comme l’a expliqué hier Sajid, le fils de 21 ans de Muhammad Ali Sadpara, dans une interview accordée à la télévision pakistanaise.

« Nous avons commencé notre ascension vers 23h-12h le 5 février (la nuit de jeudi à vendredi) (…) Malheureusement, j'étais sans oxygène et à une hauteur d'environ 8 200 mètres en hiver. J'ai eu l'impression que ma santé physique et mentale s'en ressentaient (…). "Mon père m'a dit qu'il transportait une autre bouteille d'oxygène et que je devrais l’utiliser. Mais quand j'ai commencé à installer le régulateur du masque à oxygène, il a fui. Alors je suis descendu", a-t-il raconté. "Je suis sûr qu'il a atteint le sommet et qu'il était sur le chemin du retour, après quoi il a eu un accident, c'est pourquoi il a disparu".
Trois pointures de l’alpinisme
John Snorri Sigurjonsson (48 ans)




Alpiniste professionnel, membre de l’Équipe nationale islandaise de sauvetage en montagne, John Snorri Sigurjonsson tentait cette année sa troisième ascension du K2. A l'été 2017, il est alors le premier Islandais à réussir cet exploit, mais il a moins de chance à l’hiver 2019 où son expédition tourne mal. On se souvient qu’il avait alors à ses côtés Mingma Gyalje Sherpa. Celui-là même qui s’est illustré avec Nims Dai et leurs 8 compagnons au sommet du K2. En 2019, l’Islandais et le Sherpa avaient atteint le camp 2 (6 600 mètres), mais l’équipe, freinée par d’importantes chutes de neige, un froid extrême et l’accident d’un Sherpa qui dût être évacué par hélicoptère, avait été contrainte d’abandonner. Dépités de devoir rebrousser chemin, John Snorri et l’un de ses compagnons de cordée, le Slovène Tomaz Rotar, avaient accusé Mingma Gyalje Sherpa d’avoir mal préparé le départ de l’expédition. Accusation que le chef d’expédition avait vivement rejetée.
Passionné de sport, John Snorri Sigurjonsson explique sur son site web que c’est son enfance en pleine nature sauvage qui a nourri sa passion pour l'alpinisme. Pour lui, l'escalade n'est « pas seulement une façon d'atteindre le sommet de la montagne, mais aussi d'illustrer l'immense potentiel humain qui est souvent sous-estimé. L'esprit au-dessus de la montagne. »
A son actif, notamment, quatre sommets de 8000 m :
Lhotse, 2017
K2, 2017
Broad Peak, 2017
Manaslu, 2019
Muhammad Ali Sadpara (45 ans)




C’est une légende de l’alpinisme que pleure aujourd’hui le Pakistan. Sa disparition fait la une de la presse nationale et tous là-bas redoutent la confirmation du décès de celui qui est considéré comme un héros. Le 25 janvier, Muhammad Ali Sadpara avait d’ailleurs appris que le Pakistan, fier de ses nombreux exploits – c’est le seul Pakistanais à avoir escaladé huit des 14 sommets de 8000 mètres - avait décidé de le soutenir dans la poursuite de son grand projet : gravir les 14 sommets de 8000 m. Il ne lui en restait que six.
Né dans le village de Sadpara, à la périphérie de Skardu, dans la région du Gilgit-Baltistan, celui qui avait commencé comme porteur dans l’armée pakistanaise aurait pu y trouver un poste confortable mais il avait préféré poursuivre sa passion, l’alpinisme, souvent avec peu de moyens. En 2006, on le voit gravir le Gasherbrum II, son premier sommet de 8 000 m, sans équipement approprié. "Je n'avais pas les bonnes bottes, je n'avais pas de doudoune, encore moins de combinaison en duvet pour me protéger du froid intense. J'avais du matériel d'escalade d'occasion que j'avais acheté au marché de Skardu et que j'avais réparé. Mais j'ai quand même réussi à grimper et à revenir sain et sauf", expliquait-il à son retour.
Cet alpiniste, décrit par ses pairs comme un homme bon vivant, est aussi salué par tous pour sa générosité : il faisait notamment partie de l'équipe de recherches venue au secours du Britannique Tom Ballard et de l’Italien Daniele Nardi portés disparus sur le Nanga Parbat en février 2019. Cet hiver, il était considéré comme l’un des plus solides alpinistes présents sur le K2. Un des rares susceptibles de réussir son ascension en hiver.
A son actif, pas moins de huit sommets de 8000 mètres, dont quatre fois le Nanga Parbat, et notamment la première hivernale du Nanga avec Simone Moro et Alex Txikon en 2016 qui l’avait rendu célèbre. En janvier 2018, on l’a vu tenter l’Everest avec Alex Txikon, sans oxygène, mais les deux hommes durent y renoncer, compte tenu des mauvais conditions météo.
« Dans l'alpinisme, il y a deux issues - la vie ou la mort - et vous devez trouver le courage d'accepter l'une ou l'autre", a-t-il déclaré à la presse pakistanaise.
Gasherbrum II, 2006
Spantik Peak, 2006
Nanga Parbat, 2008
Muztagh Ata, 2008
Nanga Parbat, 2009
Gasherbrum I, 2010
Première ascension hivernale du Nanga Parbat, 2016
Broad Peak, 2017
Première ascension automnale du Nanga Parbat, 2017
Première ascension hivernale du pic Pumori, 2017
K2, 2018
Lhotse, 2019
Makalu, 2019
Manaslu, 2019
Juan Pablo Mohr (33 ans)




Si, comme on le craint, sa mort est confirmée, le sort se sera acharné sur Juan Pablo Mohr, premier Chilien à avoir conquis l'Everest sans oxygène supplémentaire. Architecte et athlète de la marque The North Face, il est également le fondateur de Deporte Libre, organisation dont l'objectif est de construire des infrastructures sportives publiques dans des lieux inutilisés. Le 16 janvier, son compagnon de cordée, le très expérimenté Jordi Mingote, perdait la vie, suite à une chute de 600 mètres alors qu’il rentrait vers le camp de base avancé. Il est bouleversé, pourtant il décide de poursuivre son expédition. C’est sans oxygène, accompagné de Tamara Lunger, seule depuis le départ d’Alex Gavan, qu’il avait entrepris à nouveau l’ascension du K2 la semaine dernière. Arrivée au camp 3, Tamara, affaiblie la veille par des problèmes de santé, avait décidé de redescendre au camp de base. Le Chilien avait alors choisi de poursuivre sa route avec le trio composé de John Snorri Sigurjonsson et des Sadpara père et fils. Lui aussi comptait parmi les alpinistes les plus aguerris actuellement présent sur le K2.
La liste de ses 8000 est impressionnante d’autant, qu’en puriste, il gravissait sans oxygène.« (…) Lorsque vous êtes au-dessus de 6 000 ou 7 000 mètres, toutes les émotions sont plus fortes que dans la vie normale et c'est l'une des choses qui vous motivent à retourner dans ces montagnes », racontait-il en décembre dernier au magazine espagnol "Desnivel. « Outre l'esthétique et le bonheur que l'on ressent, c'est aussi l'une des choses qui vous motivent à retourner dans ces montagnes. Dans mon cas, je crois que la montagne est l'endroit auquel j'appartiens et où je me sens le plus heureux. C'est l'énergie que je veux ressentir et transmettre au retour à ma famille, à mes amis et à tout le monde."
Interviewé au printemps dernier dans la presse chilienne, Il encourageait à « profiter de la vie, car elle peut disparaître à tout moment. C'est ma philosophie de la vie, à savoir qu'il faut vivre la vie pleinement car quand la mort doit venir à vous, elle viendra à vous, que ce soit au coin de la rue ou au sommet de la montagne. (…) "Je crois au karma. Ce que vous donnez, vous l'obtenez. »
Annapurna, 2017
Manaslu, 2018
Everest, 2019
Lhotse, 2019
Dhaulagiri, 2019
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