Le pays qui a donné naissance à Greta Thunberg, passionaria de l’environnement qui à 15 ans, du haut de son 1,49 m, alertait le Parlement suédois contre l'inaction face au changement climatique, a beaucoup à nous apprendre sur notre approche de la nature. Car c’est toute une philosophie prenant ses racines au XIXe siècle qui anime chacun là-bas depuis l’enfance, raconte notre journaliste qui renoue avec ses racines scandinaves à l'occasion d'un long séjour plein nord.
« Ce qui m'a le plus frappé en Suède, c'est la façon dont les gens intègrent harmonieusement les activités de plein air dans leur vie. J’y étais déjà allée plusieurs fois, pour faire du chien de traîneau dans l'Arctique, de la randonnée dans le parc national d'Abisko, du kayak sur la mer du Nord et pour participer au festival de musique de FriluftsByn, sur le golfe de Botnie. Mais ce n'est qu'il y a deux ans, lorsque j'y ai passé un mois complet que j'ai enfin mis le doigt sur la relation très particulière qu’entretiennent les Suédois avec la nature. J’étais alors en convalescence, après un problème à l’œil survenu là-bas, et je n'avais pas le droit de faire de la randonnée, de courir, de faire du vélo, de soulever quoi que ce soit de plus de trois kilos ni de dormir sur le côté gauche. C’était exaspérant. Mais je pouvais marcher !
La nature, c'est dans leur sang
Devant la porte d'entrée de mon chalet, j’avais des kilomètres de routes de campagne bucoliques bordées de maisons magnifiquement entretenues dont les propriétaires semblaient n’avoir de cesse de jardiner ou de peindre de bleu pastel leurs portes. Au-delà des pins et des maisons, une route menait à la réserve naturelle de Näsbokrok, une péninsule balayée par le vent qui s'avance dans le détroit de Kattegat, entre la mer du Nord et la mer Baltique.
Par une froide matinée de septembre, c’est là que j’ai croisé un agent d'entretien, un grand gaillard vêtu d'un gilet fluo, qui prenait une pause-café solitaire - le fameux « fika » qu’affectionnent les Suédois - à une table de pique-nique au bord de la mer. C'est à ce moment-là que j'ai compris : pour les Suédois être en plein air est vital, c’est dans leur sang.
Je me suis souvenue alors de ce que m’avait raconté Jerry Engström, fondateur du festival FriluftsByn et ancien directeur marketing de la marque Fjällräven. « En Suède, la nature fait partie de notre vie quotidienne, tout simplement. »

Des enfants très tôt encouragés à faire du sport en plein air
Très tôt les sports outdoor y sont encouragés. Sous l’angle de la compétition bien sûr, le pays a son compte de champions. Notamment Charlotte Kalla, skieuse nordique la plus titrée du pays, première Suédoise à remporter une médaille d'or individuelle aux Jeux olympiques et une médaille d'or aux championnats du monde. Ou encore Armand Duplantis, recordman du monde de saut à la perche. De père américain, il concourt pour la Suède, où cet athlète de 24 ans est vénéré comme un demi-dieu. Et on sait que les élèves en âge d'aller à l'école secondaire ont le choix de s'inscrire dans des internats dont l'objectif principal est de former des sportifs élites. Mais à la différence de bon nombre de pays, les Suédois apprennent dès leur naissance à entretenir une relation avec la nature qui va au-delà de la compétition.
Il suffit d’aller sur le site de l'Agence suédoise de protection de l'environnement pour s’en convaincre. Pour elle, la "vie en plein air", c’est : "Être dans des paysages naturels pour son bien-être et pour y vivre des expériences en pleine nature sans attente de compétition".
L'art de la modération en toutes choses
Dès lors, on ne s’étonnera pas de voir que c’est sous ces latitudes que se sont développés pleinement deux principes scandinaves majeurs. Le "Friluftsliv" (un terme qui trouve son origine chez le dramaturge norvégien Henrik Ibsen lorsque la Norvège faisait partie des Royaumes unis de Suède et de Norvège), qui signifie littéralement "Vie à l'air libre". Et le "lagom är bäst", une parabole suédoise qui signifie "assez, c'est aussi bien qu'un festin". Ou l’art de la modération en toutes choses.
Ce n'est pas un hasard non plus si la Suède, pays de seulement 10,4 millions d'habitants, a produit des gens comme Greta Thunberg, la plus jeune « Personnalité de l'année » selon le magazine Time. Mais aussi des entreprises telles qu' Icebug, un fabricant de chaussures de plein air qui tente de redéfinir son recours à l’industrie intensive en pétrole et en produits chimiques. Ou encore Fjällräven, le précurseur suédois de Patagonia. Notons également qu’au total, la Suède compte 26 autorités nationales œuvrant à la réalisation d'objectifs environnementaux et huit autres qui contrôlent et évaluent ces objectifs.

Un modèle : le "droit d'accès public" à la nature
Les Suédois entretiennent une profonde relation avec la nature depuis l'époque des Vikings, qui naviguaient vers ce qui est aujourd'hui le Groenland vers 980 après J.-C., un demi-millénaire avant que Christophe Colomb n'atteigne le Nouveau Monde.
Au cours des siècles qui ont suivi, Carl Linnaeus, botaniste, zoologiste et médecin du XVIIIe siècle, a jeté les bases de l'éthique suédoise moderne en matière de conservation. En 1892, Frilufsfrämjandet, l'association suédoise des activités de plein air, a été fondée pour promouvoir et protéger le droit constitutionnel des Suédois, le fameux Allemansrätten. Ce "droit d'accès public" permet à quiconque de se promener sur n'importe quel terrain, public ou privé, à condition qu'il soit laissé dans l'état où il se trouvait avant votre arrivée et que rien ne soit détruit. Aujourd'hui, l'Association suédoise des activités de plein air compte 316 clubs locaux et 7 000 guides et propose des aventures pour tous les âges. De la randonnée au vélo en passant par le ski, le canoë ou le patinage. Une large palette que tout un chacun peut pratiquer librement dans un pays dont 97% du territoire est inhabité et qui compte 30 parcs nationaux et 5 400 réserves naturelles.
Et il semble que chaque événement majeur de l'histoire suédoise ait eu pour conséquence de renforcer encore la relation que les Suédois entretiennent avec la nature. En 1905 par exemple, lorsque la Norvège a dissous son union avec la Suède, les Suédois ont réalisé qu'ils avaient une longue frontière montagneuse à défendre contre leurs anciens alliés qui s'avéraient être d'excellents skieurs. Le gouvernement suédois a donc mis en place des programmes d'apprentissage du ski pour toute la population.
En 1938, après une période d'industrialisation rapide, le gouvernement a légiféré pour rendre obligatoires deux semaines de vacances d'été pour tous, passées à trois semaines en 1958, date à laquelle la Suède a commencé à se doter d'un système d'enseignement du ski. "Les gens avaient besoin de faire quelque chose de leur temps libre, et la randonnée, la pêche et le camping ont vite gagné en popularité", explique Cajsa Rännar, de l'Association suédoise des activités de plein air. "La Suède n'était pas un pays riche à l'époque et la plupart des gens n'avaient que peu ou pas d'argent à dépenser, il était hors de question pour la plupart d'entre eux de voyager. Profiter de la nature offrait beaucoup de plaisirs à peu de frais, voire gratuitement.
Pour équiper tous ces amoureux du grand air, un parachutiste de l'armée suédoise, Åke Nordin, a commencé à faire des essais sur la machine à coudre de sa mère à Örnsköldsvik, ville industrielle installée sur le golfe de Botnie. Il a mis au point une sorte de sac, fabriqué à partir d'une toile de coton épaisse fixée sur un cadre en bois. En 1950, il a crée Fjällräven, dont l'éthique reste la simplicité, la durabilité et la fonctionnalité depuis plus de 70 ans. Aujourd'hui, pas un écolier suédois sans son sac à dos Kånken.
Dès les années 70, la Suède alerte sur les problèmes environnementaux
En 1968, c'est la Suède qui a suggéré pour la première fois au Conseil économique et social des Nations unies de tenir une conférence sur l'interaction entre l'homme et l'environnement. La première, organisée en 1972 à Stockholm, avait pour objectif de "stimuler et de fournir des lignes directrices pour l'action des gouvernements nationaux et des organisations internationales confrontés à des problèmes environnementaux". C’était il y a plus de 50 ans !
Parmi les Suédois qui ont fait date, on doit citer aussi Karl-Henrik Robert. En En 1989, ce cancérologue suédois de renom fonde "The Natural Step", un cadre qui "définit les conditions nécessaires à une société durable". Le roi de Suède le soutiendra afin que son message passe partout dans le pays. Auprès des ménages et des écoles, mais aussi des entreprises, des médias et des institutions. Son modèle a permis à la Suède - des particuliers aux entreprises - de planifier un développement stratégique et durable, modèle qui est utilisé aujourd’hui encore par des entreprises telles qu'Icebug. Lors d'une conférence TedX en 2018, Karl-Henrik Roberts expliquait son système en ces termes : "Vous ne pouvez pas planifier si vous ne savez pas ce que vous voulez pour l'avenir".

Göteborg : la "ville la plus durable du monde"
En 2017, la Suède a ainsi annoncé son projet de devenir la toute première société sans énergie fossile au monde, en atteignant des émissions nettes nulles d'ici 2045 au plus tard. Le pays est actuellement en bonne voie. En 2023, il a été classé premier ex aequo (avec son voisin la Finlande) sur 150 pays évalués dans le cadre du classement indépendant 2023 RobocoSam Country Sustainability Ranking, un outil qui évalue les risques et les opportunités d'investissement d'un pays sur la base de 40 indicateurs relatifs à l'environnement, au bien-être social et à la gouvernance. Rappelons qu’au cours des dix dernières années, la Suède s'est classée parmi les dix premiers pays de l'indice mondial de performance environnementale des universités de Columbia et de Yale, grâce à la qualité exceptionnelle de son air et de son eau et à la faiblesse de ses émissions.
Stockholm, la capitale, est l'une des cités européennes les plus intelligentes sur le plan climatique, selon The Economist Intelligence Unit. Et la ville de Göteborg, dont 26 % du territoire est boisé, a été désignée ville la plus durable du monde pour la septième année consécutive par le Global Destination Sustainability Index. Un classement qu’elle doit à des trains électrifiés, à 90 % d'hôtels éco-certifiés, un port propre et à l'accessibilité pour les marcheurs et les cyclistes.
3 heures de running hebdo (payées) dans certaines entreprises
Le dicton suédois "Lagom är bäst" (en substance : tout avec modération) explique en grande partie la relation des Suédois avec la durabilité et la nature. Comme l'explique David Ecklund, fondateur d'Icebug : "Si vous fabriquez des produits, vous avez des responsabilités. Il faut avant tout créer des produits dont les gens ont vraiment besoin. La phase suivante consiste à les fabriquer de manière à ce que les gens les portent le plus longtemps possible. Ce qui veut qu'ils doivent être durables et confortables et ne pas paraître démodés au bout d'un an ou deux. Il faut ensuite minimiser l'impact du produit fini : à combien de lavages résiste-t-il ? Combien de temps faudra-t-il avant qu'il finisse dans une décharge ? Une approche qui ne se limite pas à la production.
Pour faciliter les sorties de ses employés, Icebug a ainsi réhabilité une ancienne usine à la périphérie de Göteborg, à deux minutes de marche des sentiers. Trois fois par semaine, l'entreprise ferme ses portes pendant une heure (temps rémunéré!) afin que ses employés puissent se rendre dans la forêt pour faire de la randonnée, de la course en solo ou en petits groupes. "La société suédoise est unique en ce sens qu'on peut la décrire comme une communauté où les gens se réunissent et font des choses à l'extérieur. Il ne s'agit pas forcément de grandes aventures. Mais du sentiment de faire partie de la nature", explique David Ecklund.
C'est exactement la philosophie qu'a adoptée Jerry Engström lorsqu'il a quitté son poste de directeur marketing chez Fjällräven pour lancer sa nouvelle entreprise. Son "FriluftsByn" ou "The Outdoor Village", est situé au cœur d'un site classé au patrimoine mondial, la Höga Kusten ou Haute Côte. Une terre de falaises de granit abruptes et d'îles rocheuses qui s'étend sur une centaine de kilomètres le long de la côte du golfe de Botnie et comprend les forêts d'épicéas du parc national de Skuleskogen.

La nature, source de créativité
Le village est composé de cottages, de jolies petites maisons et d'une zone de camping pour tentes et vans. Au centre, une vaste place avec de nombreux barbecues, une scène pour la musique live et deux restaurants, dont l'un avec terrasse. Un rêve d’esthétique scandinave. 100% Instagrammable ! Le complexe se trouve au pied d'une montagne de 300 mètres d’altitude, où des sentiers rejoignent le High Coast Trail, long de 135 km. Tout proche, un petit lac, parfait pour le paddle, le sauna et la natation. À cinq minutes de là se trouve la baie du golfe de Botnie. Très abritée, c’est le point de départ idéal pour une excursion en kayak, une rando sur le sentier de 28 km de la Haute Côte ou une sortie sur la Via Ferrata Skuleberget, une zone d'escalade située au sommet du pic Skuleberget. Là-haut, un restaurant offre une vue à 360 degrés sur l'océan, les forêts et les montagnes.
A FriluftsByn l'accès aux activités nature est exceptionnelle, mais Jerry Engström veut monter d’un cran et utiliser son complexe pour, dit-il : "contribuer au nouveau mouvement de l’outdoor du 21e siècle". "Des lieux comme celui-ci ont des points forts que les centres-villes ne peuvent pas offrir", explique-t-il. L'homme d'affaires envisage donc son centre comme un espace où "montrer que la nature est une source de créativité qui peut prendre la forme de festivals d'architecture, de stages d'écriture de chansons et d'autres opportunités créatives qui permettent à ses hôtes de "se sentir à nouveau humains", dit-il.
Des plaisirs simples
Après ma convalescence de trois semaines, le week-end précédant mon retour à la maison, je suis partie pour une excursion d'une journée avec ma cousine Ulrika et son mari Roger. Il s'agissait d'une simple sortie en plein air, mais il ne m'a pas fallu longtemps pour réaliser que j’aurais été bien dans l'impossibilité d’en faire autant en France. Car le droit d'accès public n'y existe pas. Et si nous avions tenté l'expérience là-bas, nous serions inévitablement tombés sur une propriété privée, une clôture ou un chien de garde.
Depuis leur maison située dans une petite ville bucolique au bord de la mer, à peu près à mi-chemin entre Göteborg et Varberg, sur la côte ouest de la Suède, Roger a traversé la ville sur une dizaine de kilomètres et a garé la Volvo sur un terrain public, au bord d'une plage. Nous avons ensuite commencé notre rando sur le sable. La matinée était ensoleillée et fraîche. Nous sommes passés devant des maisons d’architecte aux lignes épurées et des cottages suédois rouges traditionnels, arborant tous le drapeau suédois.
Nous avons continué à marcher le long de la mer, passant d'un quartier à l'autre, découvrant au passage les saunas familiaux et les pontons où chacun ici amarre son bateaux de croisière ou son voilier en bois. Plus nous marchions vers le nord, plus le terrain devenait sauvage. Arrivés à la réserve naturelle de Nasbokrok, les plages sont devenues plus rocheuses. Le moment idéal pour faire une « pause fika », et sortir du café chaud d'un thermos et grignoter quelques biscuits faits maison. Puis nous avons repris le chemin de la plage, grimpant sur les gros rochers, enjambant les crevasses et riant sur chemin de retour. Tout à la joie simple d'être dehors, ensemble.
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