C’est le Graal du bikepacking, la référence historique des ultra-racers, et il a bien l’intention de l’emporter cette année. Avec déjà 2448 miles avalés en 13 jours, 19 heures et 48 minutes depuis son départ le 10 juin de Banff, au Canada, Sofiane Sehili, 40 ans, tête d'affiche dans le monde de l'ultra-cyclisme, n’a « plus que 218 miles » à parcourir à l’heure où nous bouclons notre article. S’il maintient son rythme, et son avance, son arrivée à Antelope Wells au Nouveau Mexique serait attendue demain, samedi 25 juin. Étonnant quand on sait qu’il y a encore six ans, rouler, pour cet ex documentaliste, se limitait à se déplacer dans Paris pour aller au taf.
Rien à gagner sur cette course, ni argent (aucune dotation) ni gros sponsors, mais mieux encore : l’immense respect de la communauté des bikepackers. Et ça n’est pas rien ! En se lançant sur le Tour Divide – une course de 4418 km, courant du Canada au Nouveau-Mexique, en passant par quatre autres États d'Amérique du Nord (Montana, Idaho, Wyoming, Colorado) première compétition d’une discipline qui n’en comptait guère à sa création aux États-Unis il y a une dizaine d’années, le Français Sofiane Sehili sait bien ce qu’il est allé chercher : la gagne, sur une épreuve qui le fait rêver depuis qu’il a découvert l’ultra racing et les frissons de la plus haute marche du podium. L’aboutissement d’un parcours plus guidé par les hasards que par une stratégie de carrière. Qu’on en juge.
De documentaliste à coursier
Sofiane Sehili a toujours eu la bougeotte. Originaire de Colombes, en banlieue parisienne, il comble ses envies d’espace par de longs voyages, sac au dos. En 2010, c’est vers l’Est qu’il met le cap. Direction la Thaïlande, le Cambodge, le Laos... où il trace sa route, à pied, en bus ou train. Il ne lui faut pas dix jours pour se rendre compte qu’un vélo serait nettement plus pratique et souvent plus rapide. Pour 100$, il se dégote un VTT d’occasion et se change la vie : l’engin s’avère être un vrai sésame pour échapper aux contraintes et gagner en autonomie pendant les 6 mois de son périple. Du coup, l’année suivante, c’est à vélo qu’il repart, avec les moyens du bord. Les expéditions au long cours s’enchaînent et son envie de grand air ne fait que croitre. Documentaliste au magazine Telerama, le ciel lui manque, le bureau n’est plus pour lui. C’est dit, il devient coursier, un job qui lui apprend à rouler par tous les temps, une philosophie, mais aussi un mode d’entrainement qui, très vite, va lui servir en compétition. Car à raison de plus de 100 km quotidien dans les pattes, 4 jours par semaine, on y prend de la caisse et on peut même y introduire des petites séances de fractionnée lors de certaines courses rapides. Tout bénéf, quoi.
De cycliste à bikepacker
Déjà trois ans qu’il roule et au Cambodge, il tombe sur un encadré dans le guide Lonely Planet listant les dix tracés les plus extraordinaires de la planète : parmi eux, un parcours le long des Montagnes Rocheuses du Canada à la frontière mexicaine. C’est là-dessus qu’il se lance et y découvre que non seulement l’Amérique est immense mais qu’elle peut être souvent déserte. Résultat, mieux vaut savoir y évoluer en toute autonomie. Sur un vélo, ça s’appelle le bikepacking. Accessoirement, il apprend que ce fameux tracé qu’il a suivi en mode découverte n’est autre que celui du Tour Divide : une course de plus de 4 418 km descendant le long des montagnes Rocheuses depuis le Canada jusqu’à la frontière mexicaine. Épreuve légendaire qu’aussitôt il décide de faire.
De cyclotouriste à compétiteur
On est en 2016, Sofiane se lance, roule pendant 16 jours et « commet plein d’erreurs, celles du débutant », expliquera-t-il à la presse à son retour, mais… finit 3e, devenant ainsi le premier Français à accéder au podium du Tour Divide. Pas mal pour « bleu », qui rapidement va montrer que son succès ne doit rien au hasard, car très vite les victoires s’enchainent, malgré un grave accident de la route en 2020 dont il se remet en six mois seulement. À son palmarès depuis 2016, 14 courses dont 6 victoires : Italy Divide et Inca Divide en 2019, Atlas Mountain Race et French Divide en 2020, Silk Road Mountain Race et Two Volcano Sprint (en duo) en 2021. Désormais figure légendaire de l’ultra, il entre dans le club très fermé des pros qui arrivent à vivre du vélo grâce au sponsoring, à défaut de voir leurs victoires primées. De ceux qui arrivent à réunir un bon niveau de cyclisme, un corps qui résiste à 18-20h d’effort tous les jours pendant une semaine voire deux semaines, une capacité à pouvoir se priver de repos sans se blesser et en enchaînant - sur l’Atlas Mountain Race, en février 2020, il roule pendant 4 jours en dormant 2h au total ! Et enfin de ceux qui peuvent aussi être bons mécaniciens. Car sur ce type de course où l’autonomie est totale, pas de mécano pour vous sortir de l’ornière. Et c’est là, entre autres, que son expérience de coursier lui sert, reconnait-il volontiers.


De simple compétiteur à "meilleur au monde en off road"
Dans l’univers dans laquel excelle Sofiane, pas de classement officiel. Reste qu’à l’heure actuelle, il est considéré comme le meilleur au monde pour tout ce qui concerne le « off road », autrement dit les courses en gravel et VTT, catégorie dans laquelle toutes les compétitions qu’il a gagnées se situent. Ce qui ne veut pas dire que sur route il se laisse distancer, au contraire. Trois fois il termine à la 2ème place derrière l’Allemand Ulrich Bartholmoes, la référence en termes d’ultracyclisme sur route asphaltée.
Du Tour Divide 2016 … au Tour Divide 2022
Six ans après s’être lancé un peu par hasard dans le Rocheuses, Sofiane y revient, en pro cette fois et avec la ferme intention de la gagner. Mieux, d’établir un record mondial sur une course qui, à ses yeux, reste son Graal. Depuis le 10 juin, à raison de 183,8 miles / jour il engrange une belle avance sur ses concurrents (dont un autre Français, Bruno Martin, actuellement 20ème), et se trouve à plus de 185 miles devant le deuxième (le Belge Manu Cattrysse), à l’heure où nous bouclons cet article. Quant au record, il devra sans doute y renoncer. Car Mike Hall, actuel détenteur de la meilleure marque, a bouclé l'épreuve en 2016 en 13 jours 22 heures et 51 minutes, mais leurs parcours ne sont pas complètement similaires, les feux affectant certains États ayant conduit les organisateurs à le modifier sensiblement cette année. En 2016, la course faisait 2750 miles contre 2666 miles cette année, il sera donc difficile de comparer exactement leurs performances. Mais son exploit restera remarquable et son plaisir entier. Car si Sofiane roule pour gagner « je suis un compétiteur » avoue-t-il volontiers, il court avant tout pour le fun dans une discipline qui reste réservée aux amateurs. Ce qu’il exprime très bien dans un post qu’il publiait il y a six semaines sur son compte Instagram.
"(Là sur la photo du post, ndlr), C'est moi en 2014 sur le GDMBR. Un coursier à vélo à court d'argent avec environ 60€ de vêtements sur le dos, un vélo à 1500€ et une sorte de sac fait maison attaché sur mon porte-bagages avec des bouts de chambres à air. Le même badass que moi qui, à l'époque, faisait en moyenne 150 km par jour juste pour le plaisir. 8 ans plus tard, je roule sur des vélos de luxe avec un équipement haut de gamme. Mais je suis le même mec : juste heureux d'être sur mon vélo. Il y a quelques semaines, je suis allé à Gérone pour la première fois. Je crois que j'ai réussi à m'intégrer. Mais à peine. Et je ne me suis pas senti à l'aise. Pourquoi cela ?
Eh bien, la culture du cyclisme, ce qu'elle est devenue, je la trouve très élitiste. Quand vous êtes dans la Mecque du cyclisme qu'est Gérone, tout ce que vous voyez, ce sont des magasins de vélos super exclusifs avec des étiquettes de prix très élevées et des cafés chics servant les dernières tendances en matière de boissons. Le cyclisme n'a pas à être comme ça. Il peut être amusant, décontracté, accessible. Vous pouvez porter ce que vous voulez, rouler sur n'importe quel vélo que vous pouvez vous permettre et rester dans le coup. Parce que la culture cycliste devrait être ce que vous en faites.
Je vais vous dire un petit secret. Le prix de ton vélo, de ton équipement et de ton matériel n'a pas d'importance. Le plaisir de rouler sur mon vélo est le même depuis que j'ai commencé à faire du cyclotourisme sur un VTT d'occasion à 100$. Je suis peut-être un peu plus rapide maintenant, mais je suis toujours aussi heureux. Pas plus, pas moins.
Je réalise que j'ai parfois un rôle à jouer dans la transmission de cette image de ce que le cyclisme est censé être et pour qui il est censé être. Je veux donc que ce soit clair : le cyclisme s'adresse à tous ceux qui ont 100 dollars à dépenser pour un vélo et il s'agit de prendre du plaisir à être dehors, à pédaler et, espérons-le, à ne pas se prendre trop au sérieux. Ne vous sentez donc pas intimidés par la foule branchée portant le lycra le plus fin et les lunettes les plus aérodynamiques et instagramant leur chai latte à 6€. Dites bonjour et chantez votre meilleur Lionel Richie. C'est leur problème, pas le vôtre, s'ils ne veulent pas être cool."
(texte traduit de l’anglais)
Pour suivre Sofiane en live sur le Tour Divide :
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