En mars 2021, à peine rentré de son entraînement avec les athlètes kényans, le Catalan nous expliquait comment s’était déroulée cette expérience, source d'inspiration pour son projet "Breaking 20" : faire tomber le record de l'UTMB en dessous des 20 heures. A la veille de l'UTMB, et de sa deuxième tentative de record - suite à son échec en solo en août 2020 - et à l'occasion de la sortie du documentaire consacré à ce projet, mis en ligne aujourd'hui, nous en republions ici des extraits choisis.
Pau, tu viens de passer deux semaines à t’entraîner à Iten, la terre des coureurs de fond. Pourquoi ce choix aujourd’hui ?
Ca fait deux, trois ans, que j’y pense. J’avais envie de connaître la méthode des Kenyans, les coureurs les plus rapides au monde. D’apprendre d’eux, à l’heure où, en trail, les courses sont de plus en rapides. J’avais besoin d’améliorer ma vitesse. Mais pour moi, à ce moment de ma vie, il s’agissait aussi de ce que j’appellerais une méditation personnelle après deux années très particulières. 2020 aura été compliquée, et 2019 (l’année de sa victoire à l’UTMB, ndlr) intense mais aussi très stressante. A ce stade, j’ai ressenti le besoin de voir les choses sous un autre angle, de me rappeler aussi qu’avec peu de moyens, on peut faire de grandes choses, ce que nous prouvent tous les jours les athlètes kenyans.
Au cours de ces dernières années, j’ai pris conscience de ce que voulait dire tout donner pour s’entraîner au maximum et gagner une course. J’ai vu combien c’était exigeant au quotidien et dans la durée. Alors quand je vois des athlètes courir le marathon en deux heures et quelques minutes, ça laisse songeur. Et forcément ça donne envie d’aller voir comment ils font. Je suis arrivé à Iten avec beaucoup d’attentes. Et aussi une certaine appréhension, car le programme d’entraînement s’annonçait très dur.



Comment s’est déroulée cette expérience ?
J’étais basé à Iten (dans l’ouest du kenya, ndlr), pas dans le centre d’entraînement des Kenyans, mais dans un hôtel. Quatre athlètes pro ou de très bon niveau s’entraînaient avec moi. Hormis trois jours de tourisme pour découvrir la région, je me suis consacré à la course avec un total de 9 sessions dont le rythme était invariable.
Levé à 6 heures, nous commencions par une première session de 1h30 à 2h, à jeun, afin de travailler la vitesse, en fartlek. De retour à l’hôtel, petit-déjeuner et séances photos et vidéos pour mes sponsors, mais aussi du temps personnel. L’occasion de partager un moment avec les athlètes. Déjeuner et vers 15h, 16h, sorties pacing d’une quinzaine de kilomètres. Au soir, c’était dîner et repos, bien mérité car ces séances, à 4/km, sont très intenses. Notamment les mardi et jeudi où en un groupe de 150 coureurs – hommes et femmes confondus – dès 9 heures du matin, on s’entraînait en fractionné. Le rythme ? 3 mn à 100%, 1 mn de récup, 15 fois. 2 mn 100% et 1 récup, 20 fois. Et 1 mn à 100% et 1 mn de récup, 30 fois. J’avoue que certains soirs, j’étais mort !
Comment te sens-tu aujourd’hui après un tel entraînement ?
En fait, au retour du Kenya, je me sentais très bien. Mais une semaine après, j’ai ressenti une immense fatigue, mes défenses immunitaires étaient au plus bas. Puis j’ai récupéré et aujourd’hui, je me sens bien meilleur au niveau de la gestion des rythmes. Bien plus en forme aussi qu’il y a un mois où une fracture de fatigue m’a stoppé. La conséquence d’un grand volume d’entraînement et d’un calendrier très chargé entre le stress du voyage, l’entraînement pendant deux semaines et la gestion des interviews et autres engagements auprès de mes sponsors. Mais, bon, tout va bien, j’ai repris la course et il ne me manque plus qu’une semaine ou deux pour être à 100%



Tu t’es entraîné avec Eliud Kipchoge ?
Oui, avec lui, le maître, la référence sur l’asphalte ! Avec d’autres champions d’Europe, des athlètes de super niveau aussi, mais Eliud est unique. Il détient une sorte d’aura. Il dégage quelque chose de différent, une présence … j’imagine que c’est inné. C’est un homme très à l’écoute. Lors d’une sortie, nous étions une quinzaine d’athlètes, c’est lui qui s’est mis à mes côtés, histoire, j’imagine que je voie comment il courait. Une expérience unique. C’est un personnage hors norme. Nous avons pas mal discuté, abordé comment était organisés les athlètes, de leur mode d’entraînement. Ce qui m’a le plus surpris, c’est de voir comment tous prenaient le temps de récupérer dans la journée. Bien plus que nous, les athlètes européens. Leur vie se résume à s’entraîner et à récupérer. Ils courent, puis se reposent à 100% en discutant, partageant un café. En fait, ils ne bougent vraiment que pour s’entraîner lors des deux sessions quotidiennes. Des sessions qui se déroulent essentiellement sur sentier de terre, et non sur asphalte. Et très peu sur du plat, plutôt sur des zones vallonnées avec 4% de D+. Étonnant, mais cet entraînement est visiblement très adapté, si l’on en juge par leurs résultats !
Penses-tu qu’à terme les Kényans puissent s’imposer sur le trail au niveau international ?
On les voit arriver petit à petit dans le circuit depuis quelques années, c’est vrai. Mais il n’est pas sûr que leur musculature les y avantage. La plupart sont très fins, or sur de l’ultra, sur un UTMB par exemple, il faut avoir une musculature plus développée pour assurer sur la durée. Mais sur des distances plus courtes, sans problème technique majeur, ils peuvent être redoutables ! Reste enfin la question économique. Le trail est moins rentable pour eux que le marathon. Or, c’est une question de survie pour eux et les familles qu’ils soutiennent, ils vont donc à l’essentiel, au vital.




Envisages-tu de renouveler cette expérience au Kenya ?
Oui, à titre personnel, pour continuer à travailler la vitesse mais aussi pour me poser, me retrouver, ce que j’appelle ma «méditation personnelle ». Pas une approche classique de la méditation, rien de statique – j’ai essayé, ça n’est pas pour moi – plutôt des moments où je me relaxe vraiment. Où je décroche du téléphone et de l’ordinateur et où j’écoute, seul, de la musique instrumentale. Du piano en ce moment.
Par ailleurs, j’envisage de retourner au Kenya dès l’année prochaine en tant que coach, activité que j’exerce auprès d’amateurs de bon niveau, tous très motivés (il a dû au final repousser ce projet, ndlr) L’idée serait de retourner à Iten pour trois semaines avec d’autres athlètes. Ce type de séjour est un peu complexe à monter la première fois – pas mal d’administration à gérer – mais une fois que tu es familiarisé avec toutes les procédures, c’est parfaitement jouable. J’espère ainsi pouvoir apporter quelque chose dans le monde du trail, mais également à la communauté kenyane. Sur place, le dénuement des gens est immense. Même pour ces marathoniens que l’on voit sur les podiums européens, dont le menu quotidien se résume généralement à du riz et des haricots, même après un entraînement très dur. Voir des gens aussi démunis ne peut pas laisser indifférent. Je n’ai pas de fondation, de structure dédiée, mais pour ce premier voyage nous avons produit des T-shirts dont le bénéfice est allé à une école kényane. De ces ventes, nous avons pu dégager 1000 euros, complétés par l’achat, sur place, de matériel scolaire et sportif pour les enfants. Nous, les athlètes qui avons la chance d’avoir une certaine audience et d’être soutenus par des marques, nous pouvons faire plus encore plus, c’est sûr, mais à condition de pouvoir le contrôler sur le terrain, car la corruption mine tout.
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