Un fleuve sauvage, des communautés indiennes hostiles, un pays, le Pérou, miné par la corruption, les violences policières, le narcotrafic et les terroristes maoïstes… rarement une expédition aura eu pour cadre un environnement aussi complexe à gérer. C’est pourtant dans cette aventure que se lancent en août 1989 cinq jeunes kayakistes aguerris de la région de Toulouse. Seuls deux en sortiront vivants. Dont Pascal Moreno qui, trente ans après les faits, remettra la main sur des photos de cette expédition maudite, jamais exploitées à l’époque par les enquêteurs. Longtemps hanté par le complexe du survivant, ce passionné de kayak, également ancien champion de judo 6e dan, nous raconte son tragique périple dans ce texte lauréat de notre concours « Retour d’aventure ».
« Quelle que soit l’aventure, elle a son point de départ, c’est sa marque de naissance. Pour moi dans cette histoire, ce sera une triste soirée d’automne où la saison des activités d’eau vive se termine dans la grisaille d’une vallée pyrénéenne, accompagnée des premiers jours pluvieux de septembre. Matias, le chef de notre base de kayak, m’annonce qu’il va recevoir un photographe. Ce dernier l’a contacté pour monter une expédition sur l’une des sources de l’Amazone, celle qui sera considérée comme la principale jusqu’aux années 2000. Il a besoin de conseils ; mais surtout il vient pour recruter des guides susceptibles de constituer une équipe. Le jour dit, je suis de leur réunion, l’occasion pour moi de trouver un peu de chaleur dans son récit tropical chargé d’humidité.
Son projet : dans la lignée des Dieuleveu, Verdegen et Lavergne encore présents dans les mémoires, nous devons affronter un mythe, la rivière qui fait et qui a fait rêver tous les rafteurs et amateurs d’eaux vives de notre génération ; le « Marañón », la source du fleuve roi, l’Amazone, une légende. J’imagine déjà cette rivière que l’on considère comme la mère des fleuves et qui produit le cinquième de l’eau douce de la terre, avec ses canyons, ses rapides, ses cinq mille affluents et cette forêt aussi, décrite au début du siècle par « Jules Crevaux, l’explorateur aux pieds nus » . La suite pour moi se traduit par une exploration livresque de ce monde qui m’est alors inconnu. Je hante les bibliothèques pour consulter les écrits des premiers découvreurs de cet univers.
Dans l’année qui suit, je me positionne et finis par intégrer le groupe au cours de l’été 1989. La préparation de l’expédition s’avérera compliquée. Plusieurs défections entraveront la bonne marche du projet. Certaines pour raisons familiales, pour d’autres la vie professionnelle l’emportera, mais surtout, c’est le producteur du film prévu pour l’occasion qui se rétractera, faisant ainsi chuter considérablement l’intérêt médiatique de notre projet. Au final, nous sommes cinq jeunes âgés d'une vingtaine d'années.
Le 15 aout 1989, c’est le grand départ pour le Pérou, avec des angoisses, mais surtout un besoin de savoir qui je suis et d’éprouver mon existence. Immerger sa pagaie dans l’eau de ce monstre, le fleuve Marañon, est une opportunité magique. L’arrivée à Lima, la capitale, le sera moins. Pour nous, c'est avant tout la découverte de la corruption au plus haut niveau dès lors qu’il s’agit d'obtenir les autorisations nécessaires à notre expédition, le tout sur fond d'un état de guerre permanent. Le mouvement maoïste Sentier lumineux et le Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru sont, à cette époque, sur le pied de guerre, ils fomentent de nombreux attentats. Une situation pour nous, Français, bien inhabituelle. Dans ce contexte, je me trouve contraint de négocier, concilier, mais surtout veiller à la sécurité du groupe et évidemment faire avancer notre projet.
Après de nombreuses tractations, je vis notre départ de Lima pour l’Amazonie, au Nord du pays, comme une délivrance : enfin nous sortions du fracas administratif et de la corruption à tous les niveaux. Mais pour peu de temps. Car, très vite, les difficultés s’accumulent. Notre équipe doit faire face à difficultés physiques liées notamment à l’altitude, un facteur que nous avions à peine envisagé. Puis s'y ajoutent les comportements soupçonneux, voire agressifs des communautés indigènes, vraiment pas habituées à croiser des extraterrestres français venus se confronter à la rivière.

Mais, malgré les tensions naissantes, je ne peux pas m’empêcher d'être marqué par le choc esthétique des paysages défilant sous nos yeux. Au point de me demander plus tard si l’Amazonie n’a pas généré une sorte d'envoûtement sur notre petit groupe parti sur le Marañón, un fleuve légendaire. Pour les habitants de la région, ce puissant court d'eau, c’est « le serpent d’or » à la fois indomptable, dangereux et mythique.

L’ascension vers les sources à près de 5 000 mètres d'altitude est un véritable calvaire. Pour l’un des membres de l’équipe, Laurent, c’est presque un chemin de croix. Mais il fait face, lutte et au final parvient à se maintenir dans l’équipe. Après la section montagneuse, nous embarquons enfin sur la rivière. Notre objectif semble sur le point d'être atteint, la chance va tourner, c’est certain, suis-je convaincu. Mais bien au contraire, les difficultés s’enchaînent et je prends conscience du monde dans lequel nous évoluons. Rappelons que nous sommes fin des années 80, le Pérou vit sous la menace du groupe maoïste Sentier lumineux. L’armée riposte et atteint aussi des niveaux de violence sans pareil. La violence est partout. La méfiance, générale. J’ai constamment le sentiment que nous sommes épiés, surveillés. A chacun de nos gestes, il y a risque d’explosion, tant sont tendues les relations avec les locaux que nous croisons. Je tente alors d’en faire prendre conscience au reste de l’équipe, sans résultats. Nos comportements sont en décalage complet avec le contexte politique et social. C’est d'autant plus difficile à vivre, que l’état de santé de notre camarade Laurent se détériore. Je tente d’alerter le chef d’expédition et suggère de ralentir un peu le rythme, le temps qu’il reprenne des forces, mais il refuse d’intervenir, sous le prétexte de mener à bien l’expédition à son terme. Une avance à marche forcée d'autant plus inconséquente que nous pénétrons alors dans un canyon présentant des difficultés croissantes. D'un côté comme de l’autre : des parois abruptes de plus de 1000 m de haut. Seule issue : poursuivre la descente, droit devant. Mais Laurent n’en peut plus. Il est totalement inapte à la navigation. Poursuivre avec lui sur ce parcours tumultueux, sans repérages préalables, serait criminel. Je décide de faire une pause, en attendant qu’il se rétablisse. A ma grande surprise, le reste de l’équipe ne le voit pas de la même manière. Après de violentes altercations, c’est la séparation. Concrètement, cela veut dire que dès que mon coéquipier ira mieux, nous devrons naviguer seuls, sans un second bateau pouvant assurer la sécurité commune. Très dangereux dans cette zone sauvage située à des centaines de kilomètres des premiers secours.

Après la sortie du canyon et plusieurs jours de tensions, une dernière violente empoignade conduira notre équipe à se séparer définitivement en deux groupes. D'un côté, trois kayakistes (Thierry Jardine, Jean-Christophe Nouviale et Phiippe Joseph), dont l’initiateur du projet, totalement déterminé à aller jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte. De l’autre Laurent, mon compagnon malade, et moi. Pour nous, ce sera Lima puis Paris; Et pour moi en particulier, comme un fort goût d'amertume, la sensation de n’avoir pas pu gérer l’équipe. Non sans difficultés, nous parvenons à rejoindre Lima et à trouver un avion pour la France. Arrivés à Toulouse, c’est le retour à la vie occidentale, loin des tourbillons du Marañón et toute la difficulté de reprendre un fonctionnement dit normal. Malgré les problèmes de notre groupe, sur la rivière, la vie était simple, il s’agissait seulement de survivre. Dans notre monde occidental, les méandres sont nettement plus complexes. Les jours passaient, mais le Marañón était toujours là, dans ma tête, dans mon cœur et dans mes rêves.
Puis c’est l’annonce. Le 27 octobre 1989, une dépêche tombe sur les téléscripteurs de l’Agence France Presse : Disparition d’une expédition franco-péruvienne dans la jungle Amazonienne.
Trois jeunes Français et un Péruvien, qui effectuaient la descente en raft du Rio Marañón, un des affluents de l’Amazone, sont portés disparus depuis une quinzaine de jours dans la jungle du nord du Pérou, apprend-on vendredi à Lima de source policière.
LIMA, 27 octobre 1989 (AFP)
Des opérations de recherches ont été lancées vendredi, par la police et l’armée péruvienne, pour tenter de retrouver une trace de l’expédition, dont les membres, selon des informations publiées par la presse péruvienne mais non confirmées, auraient été massacrés par une tribu indienne, dans la région de Bagua, à 850 Km au nord-est de Lima.
Il faut agir et vite. Répondre aux questions. Les soupçons sont multiples : terroristes, bandits, tribus indiennes, qui pourrait être en cause ? Le mystère reste entier. Refait surface alors la vielle légende des « Pishtacos », des créatures mythologiques aspirant la graisse des victimes. De quoi ajouter encore plus de confusion.
Mais pourquoi pas sauver ce qui peut encore l’être ? Je m’affère à monter une nouvelle expédition. Avec un ami, Matias, nous frappons à toutes les portes, alertons la presse, les dirigeants politiques. En parallèle, pour moi c’est le passage devant les familles des disparus, désormais donnés pour morts, une forme de tribunal. Je dois m’expliquer, moi, le survivant, celui surtout qui était en opposition avec le reste de l’équipe. Durant ces quelques semaines avant le nouveau départ pour le Pérou, c’est le chaos entre les sollicitations de la presse, les préparatifs de cette nouvelle expédition ; et un état psychologique en berne. Mais il faut tenir.

C’est pendant cette période que se produit un événement curieux. On me présente à Toulouse un Péruvien qui s’avère être l’ami d’enfance du chercheur d’or disparu avec le groupe de kayakistes. Ils se seraient rencontrés sur la rivière au Pongo de Rentema, à la confluence entre Utcubamba, Chinchipe et Marañón. Une probabilité tenant plus du miracle. Mais cette rencontre me permet de rentrer de plein pieds dans la famille du disparu et d’avoir accès à des informations plus précises.
Après constitution d'une l’équipe, nous sommes quatre au total, c’est un nouveau départ. Mais malheureusement nous déchantons très vite et comprenons que nous ne sommes pas les bienvenus dans le pays. Cette histoire est très mal perçue par les autorités locales, on nous conseille même de rentrer au plus tôt. Et puis, en dehors des pures démarches administratives nous n’avançons pas beaucoup. Seuls points positifs : mes démarches communes avec les frères du Péruvien disparu. Je maintiens le contact aussi longtemps que possible avec l’un d’eux, Pepe. Mais la transmission des lettres s’avère difficile dans un pays en guerre, et peu à peu nos message s’espacent pour bientôt disparaître.
Ce n’est que 15 ans plus tard que je tente de renouer le contact. Et c'est le miracle internet qui me permet de recoller à l’histoire. Je fais plusieurs tentatives de recherches et lancent de nombreux messages pour enfin renouer le lien avec Pepe. Après quelques échanges et 17 ans après le drame, je décide de me rendre de nouveau dans le pays et de reprendre notre enquête, là où nous l’avions quittée.
Nous organisons en 2007 une nouvelle expédition au départ de Bagua, dans le département d'Amazonas, pour descendre le long du fleuve à partir d’Imasita puis Santa Maria de Nieva jusqu’à Saramerisa, qui devait être le point final de notre première aventure. Pour éviter les questions de la population, nous voyageons sous couvert d’un travail archéologique à la recherche de traces d’animaux préhistoriques endémiques de la zone, accompagné d’un célèbre professeur de l’Université de San Marcos.

Nous empruntons la route parcourue 235 ans plus tôt par le célèbre encyclopédiste Charles Marie de la Condamine auteur de « Voyage sur l'Amazone », œuvre publiée suite à une expédition géodésique française en Équateur (1735-1743). C’est à son expédition que l’on doit la rédaction d'une carte du cours de l’Amazone, la description d'espèces nouvelles telles que l’arbre à caoutchouc, et la découverte de l’usage du curare, poison utilisé par les Amérindiens pour leurs flèches. Le savant décrira aussi le Pongo de Manseriche, dernière étroiture avant l’ouverture de l’Amazone sur son bassin. C’est sur les traces de cet homme de sciences que devait se faire à l’origine notre expédition.
Nous remontons alors l’histoire en multipliant les échanges avec la population locale que nous questionnons. En suivant le cours du fleuve, nous rencontrons les différents acteurs de ce drame, pour recueillir des informations très précises. Je suis frappé par l’exactitude des récits, à croire que les mémoires sont infaillibles, ou plus simplement que cette histoire a marqué les esprits par son caractère étrange et mythique. Les monstres reviennent dans les récits, « Les Pishtacos », ces êtres surnaturels qui apparaissent pour tuer enfants et vieillards afin de leur extraire la graisse. Néanmoins, malgré les années, nous devons rester prudents, la population est toujours très sensible à ces légendes. Nous avançons en prenant d’immenses précautions, afin de ne pas réveiller de vieilles haines, encore bien installées dans les mémoires. Pendant cette descente du fleuve, nous remonterons le scénario des faits jusqu’à l’instant ultime en tentant de les expliquer.
Cette troisième expédition n’élucide pas complètement le mystère de la disparition de mes trois camarades que les autorités ne semblent pas avoir vraiment envie d'éclaircir. Trop de choses sont en jeu, entre les exactions notoires de l’armée à l’époque, la présence quasi constante des narcotrafiquants dans la zone, et les conflits frontaliers dans lesquels les Français ont sans doute été pris. Toutes les hypothèses restent ouvertes. Seule certitude : impossible de survivre longtemps seuls dans cet environnement hostile, où le fleuve et les belligérants de tous bords effacent rapidement toutes les traces. Le corps des trois kayakistes ne seront jamais retrouvés, hormis, peut-être, celui d'un homme à chevelure blonde. Localisé dans le fleuve Maranon, à Chipe, à 850 km en aval de Lima, il est donné pour celui de l’un mes camarades. Quelques uns de leurs effets personnels seront retrouvés plus tard, mais curieusement personne à l’époque ne s'intéressera beaucoup à la présence d'un appareil photo dont l’unique pellicule me parviendra par hasard en 2022, via un ami péruvien. Je découvre alors une pellicule oubliée, récupérée lors des premières recherches par l’un des frères du Péruvien disparu avec l’équipe.

Près de 35 ans après le drame, je la fais développer, les images nous montrent les derniers moments avant le drame. Y figurent notamment quelques pirogues, maladroitement photographiées, l’œuvre de mon équipe ? Ou de locaux qui se seraient emparés du boîtier ? L’une d'entre elles fournit toutefois un indice : on y voit un homme vêtu d'un tee-shirt arborant le symbole d'une unité paramilitaire. De quoi confirmer l’hypothèse du meurtre par des paras ?
Bien que quelques questions demeurent sans réponse, ce dernier voyage dans la région me permettra de mieux comprendre le probable enchaînement du drame qui a coûté la vie à mes trois camarades. Partis sans vraie connaissance du terrain et peu au fait des tensions agitant la région à l’époque, ils ont sans doute été trop obnubilés par leur objectif pour sentir que leur présence alimentait des conflits politiques et culturels incompréhensibles à leurs yeux.
Cette histoire, qui a empoisonné ma vie pendant plus de vingt ans, a enfin trouvé une conclusion. La vérité, bien qu’incomplète, me libère de ce fardeau qui a hanté mes pensées pendant des années ».
Après le drame, Pascal Moreno s’est installé en Guyane pendant plusieurs années. Immergé dans les profondeurs de la forêt amazonienne lors de plusieurs expéditions, on le verra notamment sur les traces de Raymond de Maufrais. L'ambiance mystérieuse de la forêt combinée à la beauté naturelle brute de la région vont l’aider à se réconcilier avec certains de ses démons. Il se partage aujourd’hui entre la région toulousaine et le Pérou, où il réalise régulièrement des missions médicales humanitaires dans les régions les plus reculées.
Pour en savoir plus sur cette expédition dramatique, nous ne pouvons que vous conseiller de vous plonger dans le livre que Pascal Moreno a publié en 2022 : « Le mythe assassin», ou de vous rendre sur son site. Passionnant, également, le podcast consacré à cette aventure.
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