Un vent nouveau de soutien aux femmes souffle sur le sport féminin : régulation des salaires, congés maternité, prize money d’une valeur égale pour les deux sexes… C’est très bien, mais est-ce assez ?
Au début de la prochaine saison de cyclisme professionnel féminin, tous les yeux seront tournés vers Lizzie Deignan. La coureuse britannique, ancienne championne du monde sur route et médaille d’argent aux Jeux olympiques de 2012, brigue de nouveau le maillot arc-en-ciel aux Championnats du monde 2019, qui se dérouleront en septembre dans le comté du Yorkshire, son berceau natal. Cerise sur le gâteau, elle fera partie de la sélection de son pays aux JO de Tokyo en 2020.
Pourtant, elle ne sera pas sur la ligne de départ de la première course de la saison ni peut-être de la deuxième. En fait, il est fort probable que son retour ait lieu en juin, c’est-à-dire, neuf mois après la naissance de son premier enfant…
Personne n’avait anticipé ce retour en piste, qui plus est sur les courses les plus prestigieuses, pas même la première intéressée : “Je croyais que la maternité signifierait la fin de ma carrière, dit-elle. Dans le cyclisme sur route, peu de femmes ont réussi à concilier leur vie de famille avec leur carrière sportive.” Elle n’imaginait pas non plus qu’il soit possible de s’éloigner de la compétition et y revenir ensuite. Dans le milieu, c’est une pratique courante d’inclure dans les contrats des sportives des clauses de résiliation pour cause de grossesse. “Je ne pensais pas avoir les moyens financiers de m’arrêter une année”, ajoute la cycliste. L’annonce de sa grossesse, en mars 2018, a signé son départ de l’équipe néerlandaise Boels-Dolmans – en bons termes.
“’Ils voyaient en moi une athlète d’élite”
Lizzie Deignan savait qu’une grossesse risquait de limiter ses options professionnelles, mais à sa grande surprise, elle a vite retrouvé une équipe. Trek, le fabricant de vélos américain, qui compte déjà une équipe masculine World Tour, était en train de mettre en place un programme féminin et souhaitait l’intégrer à leur projet. “Plus qu’une cycliste, c’est une athlète de haut vol, capable de porter toute une organisation à un autre niveau”, explique Tim Vanderjeugd, directeur du marketing sportif chez Trek. “Qu’elle soit enceinte ne changeait rien pour nous.” “J’ai été vraiment surprise quand Trek m’a approchée, d’autant plus que leur proposition montrait qu’ils voyaient en moi une athlète d’élite au mieux de sa forme, et non pas un risque à cause de ma grossesse”, se rappelle Deignan. Ils ont pris en charge les questions liées à la maternité avant même que je commence à courir pour eux.”
Pour la Britannique, tout est donc prêt pour le retour à la compétition. Et, à compter de 2020, ses collègues du circuit pro féminin n’auront plus à se demander si elles peuvent ou non faire une pause dans leur carrière pour fonder une famille, ni si elles en auront les moyens : en novembre, l’Union Cycliste Internationale (UCI), instance dirigeante du cyclisme au niveau mondial, a annoncé l’instauration de nouvelles conditions de travail pour les cyclistes du World Tour Féminin. Dès la saison prochaine, les coureuses auront droit à un congé de maternité de trois mois avec 100 % de leur salaire - plus un congé supplémentaire en bénéficiant de 50 % de leur salaire, ainsi qu’à un salaire minimum d’environ 15 000 € par an. Ce qui reste tout de même inférieur à la moitié du salaire pour leurs homologues masculins, bien qu’une augmentation progressive annuelle devrait porter celui-ci à environ 30 000 € en 2023.
“Je suis heureuse que [ces politiques] aient été mises en place. Ça signifie qu’on prend enfin les femmes cyclistes au sérieux en tant que professionnelles et qu’on reconnaît leur droit à fonder une famille sans sacrifier leur carrière,” se réjouit Lizzie Deignan. Que l’UCI en prenne acte avec des mesures concrètes est un grand pas en avant”.
“Le congé de maternité est un droit fondamental des femmes. Rien ne justifie que les athlètes professionnelles en soient privées”, commente Iris Slappendel, ancienne cycliste professionnelle et directrice de The Cyclists' Alliance, un syndicat créé en 2017 par et pour des professionnelles du vélo. “Le salaire minimum et l’instauration d’un congé maternité permettent aux femmes d’envisager leur maternité en toute sérénité. Pour les coureuses, la différence est énorme”, affirme-t-elle. Ces changements offrent enfin aux jeunes sportives la possibilité de considérer le cyclisme comme une carrière viable.
Les efforts financiers fournis par les équipes et ces nouvelles mesures prouvent qu’il y a du changement au royaume de la petite reine, traditionnellement dominé par les athlètes masculins. Mais cette évolution vers l’égalité est déjà à l’œuvre dans d’autres sports.
Une prise de conscience sport par sport
Cette année, deux des plus prestigieuses courses d’ultrafond américaines ont mis en place un système permettant aux femmes de différer leur inscription en cas de grossesse : la Western States Endurance Run et la Hardrock 100 – deux ultratrails américains d’environ 161 kilomètres de parcours. Dorénavant, les athlètes sélectionnées qui seront enceintes avant le jour de la course pourront reporter pendant trois ans leur participation. Bien sûr, celles qui auront profité de cette mesure devront remplir les conditions standard lorsqu’elles voudront faire valoir leurs droits.
Dans le cas de la Western States, les femmes enceintes et celles qui auront accouché pendant la période d’admissibilité pourront choisir de passer leur tour sans perdre leur statut pour trois cycles de loterie (le tirage au sort attribue les dossards, le nombre de coureurs étant limité). “Il y a de plus en plus de femmes intéressées, alors qu’il est très difficile d’y participer”, explique Dale Garland, directeur de la Hardrock 100. “Cette discipline demande un engagement à tous les niveaux, et notamment d’y consacrer beaucoup de temps. Cette politique essaye de reconnaître l’importance de la maternité et cela passe par éviter de pénaliser les femmes qui tombent enceintes”. Le directeur affirme que cette nouvelle politique correspond également à la philosophie de la communauté Hardrock et au désir de sa direction de montrer qu’il s’agit d’une épreuve inclusive. Il espère que ces changements feront des émules dans les institutions et aussi qu’ils inciteront plus de femmes à pratiquer l’ultrafond.
Rééquilibrage des prize money en surf
Le surf, un autre sport où les femmes ont souvent été négligées, a aussi commencé à prendre des mesures pour remédier aux inégalités hommes-femmes. La World Surf League (WSL) a été contrainte de s’attaquer à l’écart de rémunération entre les sexes après qu’une photo prise en juin 2018 des vainqueurs d’un championnat junior en Afrique du Sud a révélé sans ambages la différence du montant du chèque géant octroyé au champion et sur celui de la championne : 500 euros contre 250. Trois mois plus tard, la WSL annonçait qu’à partir de la saison 2019, les prize money accordés lors des manifestations sous son égide seraient les mêmes pour les deux sexes.
“Ça montre qu’on apprécie notre valeur en tant que sportives”, souligne l’Australienne Stephanie Gilmore, sept fois championne du monde de surf. “On y consacre autant de temps que les hommes, et il était temps qu’on nous récompense à hauteur égale. Pratiquer à haut niveau une discipline dont les instances directives œuvrent pour que l’égalité soit le standard devrait être normal. Ça donne encore plus envie de continuer, de remporter des titres et de servir d’inspiration aux nouvelles générations.”
Les surfeuses ont obtenu aussi récemment de meilleurs sites pour montrer leurs performances. Jusqu’à présent, les épreuves mondiales pour les hommes avaient lieu dans les meilleurs spots de surf de la planète, tandis que les femmes devaient se contenter de lieux de second plan, et lorsqu’il s’agissait d’épreuves mixtes, elles écopaient de conditions moins favorables. L’année dernière, les différentes manches du championnat féminin se sont déroulées dans des breaks de première classe tels que Keramas à Bali et Jeffrey’s Bay en Afrique du Sud. Pour l’édition 2018 du Big Wave Tour, la WSL a - enfin ! - organisé une des manches féminines à Maverick, plage mythique de la Californie, une revendication vieille de vingt ans.
La course s’y met aussi
Les politiques en matière de parité salariale et de questions liées à la maternité sont bien plus que de simples concessions qui rendent la vie plus facile. Elles participent à la professionnalisation du sport féminin et favorisent des conditions de travail sûres et équitables, en créant un environnement qui favorise l’égalité des chances - et la réussite.
La coureuse américaine Stephanie Bruce a, quant à elle, la chance d’appartenir à une équipe qui tient compte aussi bien de sa facette d’athlète professionnelle que de celle de mère. Son sponsor, Hoka One One, était derrière elle pour la naissance de ses deux enfants sans lui imposer une date de retour et son contrat de participation au marathon de New York de 2018 couvrait les frais de déplacement de ses enfants. Bruce est retournée à la compétition en 2016, après deux ans de congé. Pour elle, la maternité est loin d’être le déclin de sa carrière de coureuse. Au contraire, elle s’estime au mieux de sa forme : elle a obtenu un record personnel de 2:29:20 qui lui a valu la deuxième place au California International Marathon en décembre.
La promotion de l’égalité des chances hommes-femmes était l’une des raisons qui ont poussé Trek à créer une équipe féminine. M. Vanderjeugd et la direction de l’entreprise jugent que “c’était la chose à faire”. De nombreuses femmes athlètes sont obligées d’avoir un autre travail à mi-temps, de partager un appartement ou de payer de leur poche les frais de déplacement liés aux compétitions, ce qui détourne une énergie précieuse qu’elles pourraient consacrer aux entraînements, aux épreuves et à la récupération.
Bien que ces initiatives si longtemps attendues constituent un pas dans la bonne direction, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour atteindre la parité des sexes dans la plupart des sports.
L’argent n’est pas suffisant
Prenons par exemple l’avancée que constitue le salaire minimum pour les cyclistes professionnelles. On remarquera que seules les équipes du WorldTour — cinq des 46 équipes féminines de l’UCI — bénéficient des nouvelles règles en matière de protection sociale. Les équipes qui ne font pas partie du WorldTour sont libres de décider des rétributions et des congés à proposer à leurs membres, créant un système à deux vitesses.
Toutes les équipes n’ont pas les moyens de payer un salaire minimum ou des ressources comme Trek. Dans le milieu du cyclisme, certains craignent que l’imposition d’une réglementation plus stricte n’oblige certaines équipes à mettre la clé sous la porte, ce qui réduirait le champ de possibles pour les femmes dans le cyclisme professionnel.
L’égalité dans les prize money ne fait pas tout non plus. Ce sont des chiffres connus et un moyen facile pour les ligues et les sponsors de vanter leur engagement envers tous les athlètes. Cependant, les prix ne représentent qu’une fraction des rentrées professionnelles des athlètes, car il y a aussi les contrats de sponsoring et les opportunités médiatiques - des domaines où les femmes sont encore susceptibles de gagner moins que les hommes.
Car il ne faut pas oublier les barrières structurelles et culturelles qui ont historiquement empêché les femmes de réussir dans le sport. Le manque d’exposition médiatique est l’un des facteurs les plus importants. Selon le Centre Tucker de Recherche sur le sport au féminin, 40 % des athlètes sont des femmes, alors que les épreuves féminines ne reçoivent que 4 % de couverture médiatique.
Même si les athlètes féminines reçoivent les mêmes prix en argent, sont sponsorisées au même niveau et sont autorisées à participer aux mêmes compétitions que les hommes, tant qu’elles devront franchir plus d’obstacles pour être présentes à la ligne de départ, la parité sera encore loin. Tant qu’il n’y aura pas d’infrastructures en place qui permettront aux femmes de consacrer du temps et des ressources pour exceller dans les sports et d’être rémunérées équitablement, elles resteront à la traîne.
“Nous ne pouvons pas permettre une régression, conclut Lizzie Deignan. Nous devons continuer à pousser”.
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