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Deux personnes tirent des traîneaux sur la neige
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Outside a testé : l’école de la survie en Arctique

  • 20 février 2019
  • 17 minutes

Eva Holland Eva Holland

Notre journaliste Eva Holland a pris son courage à deux mains et suivi un stage de survie en zone polaire arctique, dans la zone la plus froide sur Terre. Un entraînement de deux semaines… rafraîchissant, qui l’a projetée hors de sa zone de confort. Bienvenue sur l’île de Baffin : prenez vos moufles, vous en aurez besoin.

Avant de monter sur sa motoneige et de nous laisser aux prises avec la glace, Sarah McNair-Landry nous lance un au revoir sous forme de consigne : “ Ne faites pas brûler la tente”. Elle nous serre dans ses bras et ajoute : “Ne vous perdez pas des yeux.”

Puis elle se détache de notre petit groupe et se dirige vers son engin. Son phare arrière n’est bientôt plus qu’un point rouge à l’horizon, zigzaguant sur la surface gelée de l’océan. Un vent glacé siffle dans notre dos tandis que nous la regardons disparaître. Nous restons tous les trois seuls sur la mer de glace de la baie de Frobisher, située sur la côte est de l’île de Baffin, au large du Canada. Nous nous connaissons depuis à peine quelques jours.

Eirliani rompt le silence la première. Cette ancienne diplomate singapourienne de 41 ans, surnommée Lin, déborde d’énergie. Elle articule : “Ca ne vous fait pas bizarre ?”

“Bof”, laisse tomber Jonathan, 31 ans, Danois à queue de cheval que l’on imaginerait volontiers en cavalier du Rohan dans Le Seigneur des anneaux.

Ne reste que moi. Je ne réponds pas, le regard rivé sur la motoneige qui devient une lointaine tache noire avant d’être avalée par l’immensité blanche. Jusqu’à cet instant, il me semblait peu probable que Sarah nous laisse ici seuls – pas encore prêts, allait-elle estimer. Pas assez forts. Excitation et appréhension s’affrontent en moi. Nous avons suivi notre guide pendant trois jours, depuis Iqaluit. C’est là qu’elle vit, sur le territoire le plus vaste du Canada. Le plus au nord aussi. La semaine précédente, elle et sa mère, Matty McNair, nous ont bombardé d’informations, avec un objectif : nous apprendre à traverser des zones polaires par nos propres moyens – et y survivre.

Sarah McNair-Landry, Lin et Jonathan discutent dans une remise à skis
Sarah McNair-Landry (à gauche) discute avec Lin et Jonatan. (Erik Boomer)

Jonatan, Lin et moi avons à présent 72 heures pour trouver notre chemin et rejoindre Sarah à Iqaluit. Nous allons devoir chausser des skis et nous harnacher pour tirer de lourdes pulkas – des luges ou traîneaux dédiés à la pratique sportive. Elles contiennent l’équipement nécessaire à notre survie dans ces températures extrêmes. Pour nous orienter, une boussole, des cartes, le soleil, le vent et les sastrugi, sillons creusés dans la neige par les vents dominants de nord-ouest. Nous obtiendrons notre eau en faisant fondre de la glace. Il nous faudra planter notre tente sous des bourrasques incessantes, manger, dormir, skier, uriner, déféquer par moins 40°C. En évitant coûte que coûte la déshydratation, les gelures, l’hypothermie, les accidents, les erreurs d’orientation, les fuites d’essence. Ne pas égarer notre précieux matériel, ne pas faire brûler notre tente et ne pas faire imploser ce début de civilisation que nous formons à trois.

Voici donc notre examen final. Apogée de notre “Extreme Polar Training” de deux semaines avec Northwinds Expeditions, fondé et dirigé par Matty pendant plus de 25 ans. Sarah en a récemment repris les rênes. Les deux femmes en connaissent un rayon en matière d’expédition polaire, en Arctique comme en Antarctique. Nous avons choisi Iqaluit pour recevoir le meilleur des enseignements : le leur. Reste à voir ce que nous en avons retenu.

Une arrivée chaotique

Je suis arrivée à Iqaluit en même temps que la nuit, par une froide journée de mars. Les bureaux de Northwinds Expeditions sont au bord de l’eau, comme le reste de cette ville de 8 000 âmes construite autour d’un bras de mer de la baie de Frobisher. Les premiers bâtiments et petites maisons ont presque les pieds dans l’eau. Les signes de la présence humaine continuent sur les replats de l’île de Baffin avant de laisser place à un paysage de toundra vallonné. En été, la terre est brute, à nu. En hiver, c’est une monochromie en nuances de blanc : les routes, les collines plongeant vers les eaux gelées de l’océan… La baie est ainsi figée au moins six mois par an. Les bateaux devenus inutiles sont remplacés par un cortège de motoneiges, entre les containers et cabanons en bois. La maison des McNair donne sur la plage. À cette époque de l’année, seuls les blocs de glace empilés le long du rivage permettent de deviner où se termine la terre et où commence la mer.

J’ai manqué les deux premiers jours à cause du blizzard et d’un long retard d’avion. Les autres participants étaient déjà installés dans leurs tentes, plantées sur l’eau gelée face à la maison. Je suis arrivée en jean et tee-shirt, aucunement préparée psychologiquement à passer la nuit sous toile par moins 26°C. Dans la remise, j’ai enfilé un caleçon long, un pantalon de ski, une doudoune et de lourdes chaussures d’expédition polaire. L’euphorie que j’ai ressentie dans l’avion s’est alors muée en peur.

Cela fait plusieurs années que j’observe de près l’univers que constitue le quotidien de Sarah et Matty. J’ai dévoré toute la littérature consacrée à l’exploration polaire, relaté les aventures d’autres voyageurs partis dans ces pays de glace aux confins de la planète, vécu à une simple journée de voiture du cercle arctique. J’ai plaisanté avec mes amis sur la beauté du journalisme, qui permet de s’évader sans effort par le truchement d’une simple interview. Une petite voix, que ce jeu de questions/réponses ne satisfaisait plus, m’a soufflé qu’il était temps d’aller voir par moi-même. Maintenant que c’est à mon tour de vivre à l’heure polaire, la petite voix s’est tue au profit d’une indicible angoisse.

Les explorations polaires se font dans la douleur

Je connais la vie sous tente dans un froid extrême : 12 mois plus tôt, j’ai fêté mes 34 ans sur un lac gelé et par moins 33°C, lors d’une expédition en fat-bike censée reproduire les conditions climatiques du pôle Sud. Je sais ce que ça fait de rester éveillé dans un duvet inadapté, transie de froid et suffisamment apeurée pour ne pas lâcher prise et s’endormir. Et là, tandis que je tente de me frayer un chemin dans la neige, avançant dans l’obscurité, les tibias déjà endoloris par les morceaux de glace cachés sous la poudreuse, je me répète que suis venue ici dans le but d’en baver.

Eva Holland, protégée par un masque du froid, regarde au loin
Notre journaliste Eva Holland sur la mer de glace de Frobisher Bay. (Erik Boomer)

Les explorations polaires se font dans la douleur. Les hommes blancs, majoritairement britanniques, ont progressé sur ou dans les glaces qui coiffent les deux hémisphères, victimes de gelures et du scorbut. Ils ont subi le froid et la faim, ignorant le plus souvent les connaissances si précieuses des peuples indigènes de l’Arctique. Ils ont préféré manger leurs chiens, leurs chaussures et, parfois, leurs camarades.

De façon troublante, ces épreuves endurées par les pionniers ont suscité des vocations parmi les générations suivantes. Roald Amundsen, le grand explorateur norvégien, a ainsi raconté dans des mémoires que ses rêves d’aventures polaires furent nourris par la chronique d’une exploration en Arctique. L’adolescent qu’il était alors fut grandement impressionné par les souffrances des hommes sur place. “Il me vint une étrange aspiration à vivre les mêmes tourments et périls qu’eux”, écrivit-il.

Une famille d’explorateurs

Aujourd’hui encore, nombreux sont ceux que le désir de vivre un calvaire et de s’en sortir pousse à l’action. Mauvais calcul ici à Iqaluit. Si j’espérais morfler durant deux semaines, j’avais mal choisi : les McNair ne donnent pas dans la souffrance gratuite. J’ai fait la connaissance de Sarah McNair-Landry il y a quelques années lors d’une résidence d’auteur en Alberta, au Canada. Cheveux châtains, teint pâle, avenante, elle se fond dans la masse et ne laisse rien transpirer de son extraordinaire condition physique. Elle n’est pas du genre à crier sur tous les toits qu’elle a tenu en joue un ours polaire qui s’en prenait à sa tente en pleine nuit et l’a fait fuir par un tir de sommation.

Sarah a 31 ans et compte parmi les jeunes explorateurs polaires les plus chevronnés. Elle s’est rendue trois fois au pôle Sud et deux fois au pôle Nord. En 2011, elle a accompli, en compagnie de son frère Eric, la première traversée du passage du Nord-Ouest en kite-ski. En 2015, Sarah et son compagnon Erik Broomer, un ancien kayakiste devenu explorateur polaire, ont été les deuxièmes à faire le tour complet de l’île de Baffin avec des chiens de traîneau, répétant l’exploit réalisé par les parents de Sarah bien des années plus tôt.

Sa mère, Matty McNair, est une pionnière de l’industrie de l’exploration polaire moderne. Elle a emmené les premiers touristes au pôle Nord et a foulé le pôle Sud à cinq reprises. À 66 ans, elle détient toujours le record de rapidité dans la course vers le pôle Nord avec des chiens. Un itinéraire bien connu, au départ de la côte nord de l’île d’Ellesmere, qu’elle a parcouru en 36 jours, 22 heures et 11 minutes, en 2005.

Le secret de Matty et Sarah est de prendre du plaisir dans tout ce qu’elles entreprennent. Pour réussir, il faut avant tout ouvrir les yeux sur la beauté et la magie de ce qui nous entoure dans ces contrées polaires. Faire taire les corbeaux. Mère et fille offrent un enseignement par séquences logiques, pour que leurs clients ne finissent pas avec leurs semelles pour repas et la souffrance pour compagne. Matty a imaginé et fabriqué ses propres sacs à pique-nique pour les sorties d’une journée : avec leur fermeture à scratch, leur grande ouverture et leurs poignées solides, ils s’ouvrent facilement, pour un accès direct à sa ration de bacon, de fromage et de chocolat (congelés… ), sans avoir à retirer ses gants.

Régler des problèmes jusque-là inconnus

Lorsque je rejoins enfin ma tente et mon sac de couchage spécial grand froid, premier choc : il y fait bon et c’est confortable. Le sommeil approche et un espoir naît en moi, celui d’un séjour polaire fait d’autre chose que d’épreuves et de peurs. La nuit ne s’en fait pas moins menaçante. Le vent s’attaque à la tente, les huskies enchaînés non loin de là se mettent à hurler. La glace grince et craque sous l’effet de la marée.

Je me réveille au petit matin, tendue. Lin, avec qui je partage ma tente, est encore endormie. Sans bruit, je remballe mon système de couchage – deux duvets, un drap de sac et deux matelas fins. Je lutte de nouveau contre la neige et la glace pour rejoindre la maison. Il n’est pas encore six heures, mais l’équinoxe de printemps est proche et le jour arctique est déjà bien levé.

Une poignée de personnes s’inscrivent à l'”Extrême Polar Training” chaque année. Une dépense d’environ 3 600 euros, sans compter l’aller-retour en avion pour Iqaluit. À la clé, tout le savoir-faire et la connaissance des McNair transmis durant un boot camp intensif. Deux semaines dédiées à l’humidité et la gestion des apports caloriques, à la météo et à l’orientation, à l’art d’éloigner les ours polaires et de se sortir d’une crevasse. On apprend à régler des problèmes jusque-là inconnus – faire fondre de la neige dans une casserole sans la faire brûler, par exemple. Certains viennent apprendre comment conduire eux-mêmes une expédition polaire. D’autres, envisageant d’embaucher Sarah comme guide, viennent y passer une sorte d’audition réciproque, y tester le leadership de l’aventurière. De son côté, elle jauge le comportement et les capacités de chacun, pour décider si elle aura envie ou non, le moment venu, de partager une tente avec eux pendant presque trois mois.

A chacun sa motivation

Mes compagnons d’aventure sont ici pour diverses raisons. Jonatan s’est entraîné dans l’optique d’une carrière militaire, espérant être envoyé au Groenland au sein de la prestigieuse unité d’élite danoise Sirius. Il n’en est pas à son coup d’essai, et sa condition physique est excellente. À chacune de ses sorties d’entraînement à ski, Sarah charge sa pulka de deux sacs de nourriture pour chiens de 20 kilos, dans le but de freiner sa progression. Lin prépare une expédition au pôle Sud, dont Sarah pourrait peut-être devenir la guide. Elle s’est imposé un entraînement intense et a un bon cardio. Sa pratique du ski de fond est cependant récente et elle peine par moments à s’en sortir. Dans des conditions météo clémentes, elle me distancerait rapidement. Dans les zones plus accidentées ou lorsque la visibilité est mauvaise, mon expérience du climat compense en partie mon manque de préparation physique.

Après le petit-déjeuner, les autres me passent en revue l’un des cours que j’ai manqué. Le document explique comment prévenir, identifier et traiter les plaies et blessures causées par le froid. La photo du pénis gelé marque une étape incontournable de cet apprentissage... Matty nous fait ensuite asseoir autour de la table à manger pour nous initier à l’orientation.

“Bien savoir s’orienter, c’est utiliser tout ce qu’on a à disposition”, explique l’experte. Cela inclut les GPS, cartes et boussoles, le soleil, le vent, les points de repère fixes - quand il y en a - et les sastrugi, ces vaguelettes formées par le vent sur la surface gelée de la mer. Nous lançons des idées à la volée pendant que Matty prend des notes au marqueur sur son tableau blanc. “Les étoiles?”, suggère l’un de nous. Elle note la proposition, mais nous rappelle que l’étoile polaire – ce guide céleste millénaire – n’est d’aucune utilité en Arctique, car elle est située directement au-dessus de nos têtes.

Matty ajoute à sa liste la “navigation à l’estime”, un terme que j’ai déjà croisé sans réellement le comprendre. Cette méthode repose sur les instruments mesurant son cap, combinés avec l'estimation de l'influence de l'environnement (courant, vent) sur sa marche. “On est entre le calcul et la supposition. Mais la plupart des gens disqualifient d’emblée leur intuition. Cette dernière peut pourtant s’avérer plus précieuse qu’il n’y paraît, explique-t-elle. Je consigne ses explications dans un cahier. Je me sens déjà submergée par toutes ces informations.

Comme un coup de poing

L’après-midi, nous enfilons nos couches de vêtements et les harnais de nos traîneaux. Nous descendons sur la mer gelée chaussés d’étroit skis de fond équipés de peaux de phoque. Nous tirons des sacs de nourriture canine et le matériel de base dont nous ne devons jamais nous séparer : un masque, nos moufles les plus épaisses, une grosse doudoune, un pantalon d’expédition, une thermos d’eau, une lampe frontale, un briquet, une boussole et une carte. Il fait moins 23°C, température ressentie moins 40°C à cause du vent glacial, malgré un ciel dégagé et un beau soleil. Notre convoi avance en file indienne. Nous nous relayons à l’avant pour ouvrir le chemin. Nous nous entraînons à enfiler fissa nos vêtements les plus épais à l’instant où nous arrêtons de skier. Il faut aussi penser à boire, à s’alimenter, et à retirer plusieurs couches avant de rechausser ses skis.

Le vent mordant me fouette le visage. Je m’agite pour ajuster mon cache-cou - “mon buff” - et mon masque, de façon à me protéger le visage sans que cela m’empêche de respirer. Hormis cela, l’excursion est une révélation pour moi. J’apprends à m’installer dans mon harnais, me servant de tout mon poids pour faire avancer mon traîneau dans la neige. Dans les congères plus profondes, il me faut me camper solidement sur mes pieds et le tracter centimètre par centimètre. Le soleil de fin de journée se répand sur un horizon gelé qui se maquille pour l’occasion de rose et d’orange.

Nous rentrons chez Sarah. C’est à mon tour de mener le convoi, dans un fort vent froid. Mes jambes sont engourdies et je sue à grosses gouttes dans le dos et le long de l’abdomen. Mon passe-montagne, que j’avais relevé pour me protéger, a gelé sous l’effet de ma respiration. L’air ne passe plus bien. La nuit arctique tombe rapidement tandis que je lutte pour avancer. Je m’arrête pour mettre ma frontale, mais ne la trouve pas. Je dois enlever mes moufles pour fouiller dans mon sac : mes doigts glacés ne tardent pas à me faire souffrir.

Ce matin, Jonatan et Lin m’ont expliqué les cinq règles d’or : manger avant d’avoir faim, boire avant d’avoir soif, retirer des couches de vêtements avant de transpirer, les remettre avant d’avoir froid, s’arrêter avant d’être épuisé. Je me rends vite compte que j’en ai enfreint au moins trois. Je me suis mise en danger en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Dès ma première sortie – et encore, la ville n’est pas loin. Cette prise de conscience vient comme un coup de poing. En silence, Jonatan libère mon traîneau de ses 20 kilos de nourriture pour chiens. Mon pas est chancelant. J’essaie de me raccrocher à l’exaltation que j’ai ressentie quelques heures plus tôt pendant le trajet aller et de chasser la peur qui s’invite en moi alors que nous regagnons la maison…

Le grand test

Quelques jours plus tard, l’heure est venue pour nous de partir en mini-expédition. Nous quittons Iqaluit en milieu de matinée, laissant le bras de mer de Koojesse pour pénétrer dans la baie de Frobisher à proprement parler. Nous avons prévu d’avancer plein ouest d’abord, en longeant la partie nord de cette baie à l’état brut, puis de couper vers le sud à travers un dédale d’îlots avant de mettre cap à l’est puis de nouveau au nord. Une boucle de 65 km au total. À mi-parcours, une polynya, une zone où les courants violents empêchent la mer de geler. C’est là que Sarah rebroussera chemin et nous laissera nous débrouiller seuls dans cet univers de glace.

Le premier jour, nos efforts nous ont fait progresser de 5,5 km seulement. Le lendemain matin, je prends la tête l’expédition. Le brouillard est de la partie. Il fait gris, la lumière est basse. Impossible de distinguer la glace de la brume. La neige, fraîchement tombée en masse, ajoute à la difficulté. Nous avançons péniblement, surpris par des monticules de poudreuse et des congères gelées. Nos traîneaux s’embourbent à la moindre occasion.

Quelqu'un tire de toute ses forces sur un traîneau
Quand la glace est trop dure, il faut se mettre à deux pour pousser et tirer les traîneaux. (Erik Boomer)

Lin subit de plein fouet les conditions météo. Elle porte des lunettes et peine à en chasser la buée. Je marque des arrêts réguliers pour lui permettre de nous rejoindre. Le vent me souffle ses paroles avant de les recracher plus loin : “J’en ai ras-le-bol de cette merde !”, “Je vois rien, putain !”.

J’essaie de me recentrer, écoutant la petite voix de Matty qui me dit que chaque tapis de poudreuse, chaque sastrugi à passer est un beau défi à relever. Je m’efforce d’envisager ce périple non pas comme une lutte, mais comme un jeu où chaque petite victoire est source de joie.

En fin d’après-midi, abrités sous une bâche le temps de notre courte pause (nous en faisons une toutes les heures), le ton monte légèrement. Lin veut s’arrêter là pour aujourd’hui, quand Jonatan et moi souhaitons poursuivre une heure de plus et évaluer la situation à ce moment-là. J’ai bon espoir que nous parvenions à avaler quelques kilomètres de plus. Je souligne que la visibilité pourrait être pire le jour suivant. “Je ne vois pas comment ça pourrait être pire”, répond Lin.

Sarah, qui s’est jusque-là tenue à l’écart de nos échanges, confirme dans un éclat de rire : “Ça peut toujours être pire !”

Ensevelir sa peur

Nous nous remettons en chemin. C’était au tour de Lin de mener le convoi et d’ouvrir la voie, mais Jonatan a proposé de la remplacer. Il parle peu, mais je sais d’avance que ce n’est pas le dernier conflit que nous éviterons grâce à son dévouement. Je le remercie dans un silence légèrement coupable. Je n’ai plus aucune énergie à mettre à contribution.

Brutalement, c’est l’après-midi du quatrième jour et Sarah vient de repartir. Sa posture a été tout sauf celle d’une baby-sitter. Elle nous a laissés autonomes et responsables de nos décisions.  

Dimanche. Nous avons jusqu’à mercredi midi pour retourner sur Iqaluit. Rebrousser chemin signifierait rater l’examen. Il nous faut réaliser la grande boucle. Le mardi, veille de notre retour, nous allons devoir parcourir au minimum 18,5 km – sensiblement plus que ce que nous avons fait jusque-là.

Le temps, ensoleillé depuis le début de la journée, vire au gris. Comme s’il savait. Les nuages grossissent, le vent aussi. Le bulletin météo annonce du blizzard, aucune visibilité au-delà de 1 500 mètres et des vents atteignant 65 km/heure. Nous remontons à ski. J’essaie de me concentrer sur la beauté brute des murs de glace qui enserrent le passage gelé que nous empruntons. Ma détermination est claire : je vais ensevelir mes peurs sous des tonnes d’émerveillement, les étouffer pour de bon.

Le lendemain matin, Jonatan prend la tête du petit groupe que nous formons. L’île sur laquelle nous avons campé disparaît derrière nous. À présent, plus rien ne nous permet de nous orienter. Ciel et terre gelés ne font qu’un. Je scrute mes skis, tentant de discerner les creux et bosses. Je me fraie péniblement un chemin à travers la poudreuse et les congères qui nous surprennent en route. Dans les rares moments d’accalmie, j’entends mes skis et mon traîneau crisser au contact du sol, et les quelques “Putain !” lâchés par Lin derrière moi.

Nous progressons lentement, difficilement. Une heure s’est écoulée. C’est à moi de passer en tête. Je consulte notre boussole. Je m’engage dans la bonne direction. Le vent frappe d’abord mon épaule gauche avant de s’en prendre à mon visage. Mes skis sont presque perpendiculaires aux sastrugi creusés dans la neige. Ce sont mes seuls repères pour m’orienter : je m’efforce de mémoriser l’angle qu’ils forment avec mes skis, la sensation du vent cognant mon épaule.

Aucun moyen de contacter qui que ce soit

Au début, je m’arrête tous les 100 mètres environ pour jeter un œil à la boussole. À chaque fois, banco, nous sommes dans la bonne direction. Impeccable ! Enhardie, je poursuis sur de plus longues distances. Le vent, le froid et le mal de crâne qui s’installe au niveau de mon front ne m’empêchent pas de sourire. Je me sens comme soudainement dotée d’un superpouvoir.

Certaines bourrasques m’emportent vers l’arrière. Je retire ma capuche et je dézippe mon blouson, puis je finis par lâcher l’affaire : impossible de me tenir debout. Je me recroqueville, j’avance un ski puis l’autre. Dans cette position bizarre, je me fais la plus petite possible.

Un groupe de personnes avance en tirant des traîneaux sur la neige glacée
Le vent s'est vite invité pour cette mini-expédition de survie. (Erik Boomer)

Je jette un coup d’œil derrière mois à intervalles réguliers. Je distingue mal les silhouettes de Jonatan et Lin perdues dans le brouillard. Sarah nous a dit de nous arrêter dès que nous nous perdons du regard. Un conseil qui nous a semblé judicieux. Nous ne sommes pourtant pas loin de passer outre à cet instant précis. Jonatan a le réchaud et le combustible, la tente et le téléphone satellite, en plus de toute la nourriture pour chiens. J’ai l’InReach – pour envoyer des sms par satellite – deux couchages et notre pelle. Lin a son duvet grand froid mais aucun moyen de contacter qui que ce soit.

En cas d’urgence, nous pouvons joindre Sarah par téléphone satellite et attendre qu’elle parcoure la courte distance à motoneige. En pratique, ce n’est pas si simple que ça. Le téléphone comme l’InReach sont gelés, il leur faudra une heure pour se réchauffer, contre un corps humain ou sous une tente à bonne température. Rien ne garantit par ailleurs qu’on nous repérerait facilement dans cette tempête.

Je me remets en route. Alors que mon heure en tête de convoi touche à sa fin, quelques taches bleues apparaissent dans le ciel. Des îles et la côte se dessinent au loin. Le vent faiblit un peu et nous partons pour trois nouvelles rotations d’une heure chacune. Nous faisons une pause en milieu d’après-midi. Le coucher du soleil n’est pas encore pour toute de suite. Dans notre ligne de mire, Monument Island, à 18 km de là, notre objectif du lendemain. Une tempête de neige, une faible luminosité, du vent ou de la poudreuse sur notre parcours peuvent faire de cette journée à venir un petit chemin de croix.

Un cadran solaire humain

À 6h20, nous sommes prêts à partir. Les lumières d’Iqaluit, distante de 24 km, sont visibles à l’horizon. Je suis sur les starting-blocks. J’ai dans les tripes la même sensation que lorsque je jouais au rugby, juste avant le coup d’envoi, protège-dents en place, prête à foncer.

Nous avons estimé le parcours du jour à 12 ou 14 heures de ski et prévu d’appliquer la stratégie que Matty et Sarah appellent “le tour du cadran” : après plusieurs heures d’efforts intensifs, dormir deux ou trois heures sous la tente pour faire croire à notre corps qu’une nuit complète s’est écoulée. Le soleil se couchant autour de 19h, il nous faudra encore skier quelques heures de nuit. Mais nous avons bon espoir de gagner en endurance et en efficacité grâce à cette tactique.

Lin s’engage en premier. Tout se déroule mieux que prévu. Nous skions sur une surface dure et lisse, la luminosité et la visibilité sont bonnes. En deux heures, nous avalons près de 6,5 km.

Lorsque je me place en tête pour la seconde fois de la journée (notre cinquième heure de rotation), je suis prise de vertige. Une tempête de neige vient de se lever au loin. Au-dessus de nous, le ciel est bleu, mais plus aucune visibilité devant. Le soleil est derrière moi, et je m’appuie sur la sensation du vent à droite dans mon dos, sur l’angle de mon ombre projetée à gauche de mes skis. Incroyable, je suis un cadran solaire humain ! Je me tords les chevilles dans mes chaussures pour partager encore et encore mon exaltation avec Jonatan, juste derrière moi.

Nous nous arrêtons à midi et nous nous regroupons. Nous réalisons qu’il ne nous reste plus que 5 km à parcourir. Après une sieste sous la tente réchauffée par le soleil, nous repartons, direction la ligne d’arrivée.

Nous plantons une dernière fois notre tente pour la nuit, 10 heures 30 après notre départ au petit matin. Nous avons réussi, nous serons chez les McNair à l’heure du déjeuner le lendemain. Les quatre heures de ski sur la mer gelée qui nous séparent de leur maison, même avec nos pulkas à tirer, seront presque une partie de plaisir cette fois-ci.

La puissance de l’Arctique

Sous la toile, Jonatan sort nos derniers biscuits, pour une fiesta improvisée, tout en retenue.

Nous nous couchons tôt, mais je me relève à 23h pour un appel de la nature. Allongée dans mon sac de couchage, je scrute l’obscurité. Vais-je être capable de me retenir et de me rendormir ? Il fait chaud là-dessous, il faudrait juste que ma vessie m’oublie.

Je finis par céder, je mets la main sur mes moufles et ma lampe frontale, je dézippe mes deux duvets et m’extirpe de mon sac à viande puis de la tente. Mes bottes de neige crissent doucement dans la nuit.

Trois personnes regardent une aurore boréale à côté de leur tente
Une aurore boréale pour une nuit féérique en milieu hostile. (Erik Boomer)

Je râle encore d’avoir dû sortir de mon confort quand, levant la tête, j’aperçois dans le ciel étoilé le ruban vert d’une aurore boréale. Elle le traverse de part en part. Tordant un peu plus mon cou, j’admire le spectacle. Plus rien ne compte, ni le froid, ni la peur de perdre mes moufles pendant que je remonte ma fermeture éclair, ni le temps que ça me prendra de bien me caler dans mes sacs de couchage.

Décidément, cette aventure me ramène invariablement au même enseignement : la joie et l’émerveillement sont plus fortes que tout, si je les laisse tout bonnement entrer. L’Arctique, par une alchimie secrète, semble pouvoir transformer mes peurs et souffrances en éblouissement à l’état brut. Comme une récompense pour tous ces efforts, ces chutes, ces défis. Cet enseignement, impossible de le vivre par procuration. Il m’a fallu en faire l’expérience moi-même, ici.

Je suis restée encore un peu ainsi, à observer les ondulations de ce ciel embrasé dans la nuit. Puis je me suis faufilée dans ma tente et dans mes sacs de couchage, au chaud, en sécurité. Heureuse.

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