La nature a repris ses aises à la faveur du confinement et quantité d’espèces animales ont élargi leur territoire au fil des mois. A l’heure où nous pouvons, nous aussi, retrouver un peu de liberté de mouvement et filer en montagne ou dans les bois, nous avons toutes les chances de croiser un peu de vie sauvage, à condition de prendre quelques précautions, nous explique David Manise, notre expert en survie. L'homme qui vit dans le Vercors, a passé plus d'un moment en compagnie d'un renard ou d'un aigle. Il nous a glissé quelques conseils précieux.
De temps à autre, j'aime prendre trois ou quatre jours pour aller me fondre dans la nature. Quand je dis me fondre, c'est presque au sens littéral. Comme un carré de sucre qui se dissout dans un thé chaud. Après deux ou trois jours, je sens vraiment que je fais partie du milieu. Et je sens aussi que le milieu fait partie de moi. Dans ces moments-là, je fais des rencontres parfois surprenantes avec des animaux sauvages, grands ou petits. Et la présence lointaine des humains, si bruyante, si odorante, me fait ressentir une sorte de honte mêlée d'envie de leur jeter des cailloux : l'être humain occidental, dans la nature, fait généralement l'effet d'un enfant en tenue fluo, à qui on aurait prêté un mégaphone et qui hurlerait des comptines dans votre salon. Un enfant à qui on aurait versé une bouteille de parfum bon marché sur la tête. Et qui mettrait des coups de pieds dans votre télé.
Je caricature, pensez-vous ?
A peine.
Saviez-vous qu'un renard peut entendre le tic-tac d'une montre à aiguilles à plusieurs dizaines de mètres ? Saviez-vous qu'un ours a l'odorat si fin qu'il peut sentir les aliments à travers les boîtes de conserves ? Outre les moments où, pour une raison ou pour une autre, ils cherchent à signaler leur présence, les animaux sont extrêmement furtifs, silencieux, discrets, et incroyablement bien connectés, sensoriellement, à leur environnement. Leur survie dépend de cette sensibilité extrême. Et nous, occidentaux, avons ces mêmes capacités latentes. Nous avons simplement perdu l'habitude de les utiliser. Parce que nous n'en avons généralement pas besoin, mais aussi et surtout parce que d'avoir des sens "sauvages" en milieu urbanisé est une véritable torture. On parle même de cette soi-disant hyperesthésie comme d'un problème... et c'en est un dans nos vies sursaturées de stimuli sensoriels tous plus extrêmes les uns que les autres. Les gens dont le métier les amène à réinvestir vraiment un (ou plusieurs) de leurs sens vivent d'ailleurs généralement ce "superpouvoir" comme une contrainte. Mon ami Tony, qui a fait pendant des années des documentaires audio, a ainsi développé une sensibilité aux stimuli auditifs très fine, et supporte extrêmement mal certains bruits que le commun des mortels n'entend même pas. Et que dire des "nez", travaillant en parfumerie. Une ex d'un de mes grands amis, rentrant de balade et venant prendre le café chez moi, nous disait comme ça "pfff, je pue des pieds" en tournant la tête pour ne pas avoir le nez dans l'axe... alors qu'elle avait gardé ses chaussures ! Bref, on n'imagine généralement pas la finesse des sens que nous pouvons atteindre (et oui, ça se travaille, même s'il y a des prédispositions). Et nous sommes à mille lieues de pouvoir mesurer l'acuité sensorielle des animaux, chez qui la survie -- depuis toujours -- dépend en bonne partie de la qualité de leurs perceptions sensorielles.
Si vous souhaitez pouvoir observer des animaux, il faut donc en tenir compte. Il faut se mettre au diapason en prenant le temps de développer ses propres facultés sensorielles. Et arriver dans la nature avec une attitude humble, respectueuse, et discrète.
9 Trucs et astuces pour mettre toutes les chances de votre côté
Choisir des vêtements en fibres naturelles.
Elles "brillent" moins (surtout dans les spectres proches des IR et des UV), et elles sont plus silencieuses. La laine, notamment, a des reflets très sobres, et elle retient les odeurs. S'il fait mauvais, portez vos couches imperméables SOUS un vêtement silencieux.
Portez des chaussures minimalistes.
Elles nous obligent à avoir une démarche plus neutre, moins "sur le talon" et donc à adopter une démarche plus féline et plus fluide. Elles demandent évidemment un temps d'adaptation, attention. Faute de vraies "minimalistes", optez pour des chaussures souples, sans "drop" et sans amorti. Vous sentirez mieux le sol, et vous serez obligé d'être présent dans vos mouvements.
Fabriquez vous-même votre lessive.
Avec un savon basique râpé dans de l'eau chaude et dissout. Sans parfum et sans différents agents blanchissants, et tout le toutim. Et virez l'assouplissant-de-ouf-qui-rehausse-les-couleurs. Très, très souvent, ce genre de produit dépose un film sur les vêtements qui fait réfléchir très fort les ultra-violets, ce qui fait l'effet d'un gilet fluo pour certains herbivores qui perçoivent cette partie du spectre lumineux. Des recettes géniales existent sur Internet. Farfouillez. Et évitez au maximum les odeurs chimiques habituelles : parfums, déos, savons et shampoings (le savon d’Alep va très bien). Ça pue la mort, tout ça.
Ralentissez.
Vraiment. Marchez comme si vous étiez une grand-mère qui fait du tai-chi. Si vous êtes vraiment une grand-mère qui fait du tai-chi, marchez comme si vous aviez tout votre temps pour contempler. Ça vous permettra de faire moins de bruit, et de regarder, d'écouter, et de sentir la nature autour de vous en vous déplaçant. Vous irez à deux à l'heure, mais vous inquiéterez moins les animaux. Et si les petits animaux ne détalent pas à votre approche, ils ne préviendront pas les gros qu'une menace arrive.
Arrêtez tout ce ramdam.
Respirez lentement. Ne parlez pas. Ne toussez pas. Ne reniflez pas. N'agitez pas vos sacs en nylon. Oubliez vos zips et vos velcros et vos bâtons de marche en métal qui émettent des sons inhabituels dans le milieu. Soyez attentif ! Et commencez à être silencieux avant d'arriver dans la zone. Parce qu'en vrai, sinon, vous êtes déjà grillé bien avant d'y être...
Ayez faim.
Vraiment. Je ne rigole pas. Quand on a faim, notre cerveau observe mieux. Nos sens se réveillent. Après 2-3 jours de jeûne, une fois en cétose (quand, dans un jeûne, la sensation de faim disparaît et qu'on se retrouve avec une énergie douce et stable), on commence à percevoir le monde comme un chasseur-cueilleur. C'est un bon moment pour partir observer. Non seulement on aura moins d'énergie pour faire du bruit, mais on sera bien plus présents à ce qui se passe.
Portez des couleurs sobres.
Inutile de trop insister sur les motifs de camouflage, sauf si vous voulez voir des animaux qui ont la vue comme sens dominant (les rapaces, notamment). Un haut de la couleur moyenne de ce qui se trouve à la hauteur de votre environnement, un pantalon de la couleur du sol ou à peu près (et avec une dominance de fibres naturelles, j'insiste). Il vaut largement mieux une chemise à carreaux verte et noire en laine avec un vieux jeans un peu crade et délavé, par exemple, qu'une tenue complète en camouflage de dingue tout en polyester luisant et bruyant.
Ne bougez pas. Vraiment pas.
La plupart des herbivores, notamment, ont une vue assez différente de la nôtre. Ils ont une perception des couleurs favorisant des parties du spectre lumineux différent, ils ont une vision périphérique extrêmement large (parfois on dirait presque qu'ils ont des rétroviseurs tellement ils voient bien derrière eux), et ils sont spécialisés dans la détection de mouvements. Souvent, il suffit d'être immobile, face à eux, pour devenir littéralement invisibles. Si vous devez bouger dans leur champ de vision, faites le leeeeeeeeentement et de manière extrêmement fluide, sans aucune saccade. Pour arriver à ne pas bouger, évidemment, il faut se poser d'une manière vraiment confortable. Prenez le temps.
Portez sur le monde un regard sans haine.
Oui, je sais, on dirait un film de Myazaki. En attendant, sans que je sache comment ça fonctionne, j'ai très très souvent observé qu'on peut admirer ou même approcher les animaux de beaucoup plus près si on n'a pas d'intentions ou d'émotions particulière. Et à fortiori si on n'est pas en train de les imaginer dans une casserole. Une amie photographe m'avait ainsi, un jour, demandé des conseils pour prendre des photos de renard. Je lui ai répondu, à moitié ironiquement mais en fait avec un gros fond de sérieux : "ton renard, il sera toujours là où tu ne l'attends pas". Elle a pris ça a la rigolade et elle s'est levée à 4h du matin pendant des mois pour avoir LA photo de renard. Elle avait vu les traces, les crottes, les poils. Les paysans blindaient leur poulailler. Elle savait qu'il était là. Alors elle l'a traqué. Pendant vraiment longtemps... Et un jour, découragée, elle a lâché l'affaire, et elle est partie se balader pour rien, comme ça, au petit matin. Sans son appareil photo, sans son gros objectif, sans son filet de camouflage, et avec une doudoune jaune fluo. Et devinez qui elle a vu, à 4m d'elle dans un pré ? Un renard. Il était assis, et il la regardait, un petit sourire narquois au coin des babines.
Believe it or not.
C'est peut-être une coïcidence. Ou un biais d'observation. Ou autre chose. Je n'ai pas d'explication rationnelle, en tout cas. Mais j'ai souvent remarqué ce genre de trucs. Et pas mal de vieux chasseurs, quand j'en parle, haussent les épaules et disent "bah ouais", avec un air un peu gêné. Comme si je venais de dire une banalité dont personne n'ose trop parler.
Bref, vous me direz si ça marche pour vous aussi :)
Cette rubrique est réalisée en collaboration avec David Manise, instructeur de survie et de self-protection depuis 2003. Fondateur du forum vie sauvage et survie, il est également à l’origine du CEETS, Centre d’Etude et d’Enseignement des Techniques de Survie.
Formateur, il est aussi conférencier, traducteur et auteur de plusieurs ouvrages, notamment : La vie est injuste, et à la fin tu crèves. « Un petit essai énervé sur la différence entre la théorie et la pratique » et Manuel de [sur]vie en milieu naturel, chez Amphora, en juin 2016.
Envie d’en savoir plus? Lire aussi: Mission survie, les 3 manuels qu’il est encore temps de dévorer.
Article publié le 28 octobre 2019, mis à jour le 22 mai 2020.
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