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L’histoire vraie des ados naufragés du Pacifique, ou le « mythe du bon sauvage »

  • 1 décembre 2020
  • 7 minutes

La rédaction Outside.fr Marine Saint-Germain

Non, l’homme n’est pas un loup pour l’homme - c’est ce que tend à prouver dans "Humanité - Une histoire optimiste", l’écrivain et historien néerlandais Rutger Bregman - auteur du succès mondial « Utopies réalistes ». Son essai, dont la traduction vient de sortir en France est à l'opposé du célèbre roman britannique, « Sa majesté des mouches » qui montre comment, hors de la société, l’homme fait ressortir sa perversion naturelle. Pour preuve du contraire, explique l'auteur néerlandais, l’histoire vraie de six jeunes naufragés découverts sur une île déserte en 1966. Un fait divers passionnant, passé totalement inaperçu en France.

Le bon ou la brute? Vers quoi penche l’homme en pleine nature ? Au cours des dernières décennies, les travaux de sciences humaines penchaient plus en faveur de la théorie de Hobbes, exposée dans le Léviathan, selon laquelle à l’état de nature - sans contrôle ni règles de société - l’homme est réduit à la loi du plus fort. Autrement dit, sans Etat ni lois, la paix n’existerait pas. Ce courant s’est imposé dans les cultures populaires, soutenu par des fictions, notamment « Sa majesté des mouches », célèbre roman de l'auteur britannique William Golding publié en 1954, et paru en France en 1956. Mais Rutger Bregman, historien et écrivain néerlandais, réfute cette idée. 

Dans son dernier essai, « Humanité - Une histoire optimiste », paru en septembre dernier dans sa version française, Rutger Bregman défend la thèse suivante : l’homme serait naturellement bon et chercherait l’entente commune et la paix. Un travail basé sur les recherches anthropologiques, archéologiques, sociologiques, psychologiques de ces vingt dernières années, qui démonte donc « la vision sombre et défaitiste de l’homme », confie-t-il dans une interview accordée à We Demain. 

S’entraider plutôt que s’entretuer ? Cette idée n’est pas nouvelle. Elle est défendue au XVIIIème siècle par Rousseau, dans « Émile ou De l’éducation » et le « Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes » . Un ouvrage dans lequel on voit naître le « mythe du bon sauvage », qui définit l’homme comme un être « bon et heureux à l’état de nature », perverti par la civilisation en société. Deux cent ans plus tard, un fait divers qui s'est déroulé dans le Pacifique appuie cette vision - et contrairement à « Sa majesté des mouches », cette fois, il s’agit d’une histoire vraie, dont voici le récit.

6 naufragés de 13 à 16 ans, seuls sur une île déserte

C’est une histoire que l’on serait tenté de commencer par « il était une fois ». Mais cette introduction ne vaut que pour les contes fictifs. Voici une odyssée digne de celle de Robinson Crusoé, tombée dans l’oubli, qui a ressurgi étrangement cet été dans la presse anglo-saxonne, suite à la parution, en anglais cette fois, de l'essai de l'historien Rutger Bregman. Nous pourrions donc commencer par : il fut une fois, six adolescents originaires des îles Tonga, en plein coeur du Pacifique, qui après un naufrage survécurent plus d’un an, entre 1965 et 1966, sur une île déserte, en bonne intelligence.

Ces jeunes hommes, âgés de 13 à 16 ans, se nomment Luke Veikoso, Sione Fataua, Tevita Fatai Latu, Kolo Fekitoa, Tevita Fifita Siolaʻa et Sione Filipe Totau. Cinq d’entre eux étaient pensionnaires au collège Saint Andrews à Nuku’alofa, capitale de l’archipel des Tonga. Un établissement aux règles strictes dont ils décident de fuguer, en volant un bateau, pour retrouver une forme de liberté primitive - une analogie ressemblant à l’idée de société contraignante de Rousseau, finalement. 

carte de l'île d'Ata
La petit ile volcanique d'Ata est située à l'extrême sud desTonga, dans le Pacifique. Isolée et difficile d'accès, elle a abrité une petite population avant d'être évacuée en 1862 à la suite d'un raid de marchands d'esclaves. (Stamen Map)

Leur objectif ? Se rendre aux Fidji, à plus de 600 km de leur archipel natal. Une fois en mer, un orage déchire leur voile et casse le gouvernail. S’en suit une dérive de huit jours en plein Pacifique, avant un échouage sur l’île d’Ata, à 160 km de chez eux - une île déserte, inhabitée depuis 1863. The Guardian rapporte que lorsque le groupe vit le rocher émerger à l’horizon pour la première fois, Sione Filipe Totau partit à la nage en éclaireur. « J’ai eu beaucoup de mal à atteindre le rivage, j’étais si faible à force d’être resté couché dans le bateau pendant une semaine sans eau ni nourriture », confia-t-il au journal britannique. « Quand je l’ai atteint, j’ai essayé de me lever, mais impossible, tant ma tête tournait. Alors j’ai rampé sur le sable, et dès que j’ai senti l’herbe sèche, je me suis écroulé », avant d’être rejoint par ses camarades à bord de leur épave tout juste flottante qui se brisa sur les premiers rochers d’Ata. 

île d'Alta
L'île d'Ata ne mesure que 2,3 km2 (Alvaro Cerezo)

Retour à l’état de chasseur-cueilleur  

Dans un documentaire tourné en 1966 par « Channel 7 in Australia », on découvre une reconstitution du mode de (sur)vie des six ados. Quinze mois durant, les garçons parviennent à se nourrir grâce à la chasse d’oiseaux sauvages - l’un des survivants explique qu’ils misaient sur deux oiseaux chacun par repas - mais aussi la pêche, la récolte de noix de coco, la plantation de haricots et de bananes, et un élevage de poules, avec les derniers spécimens restés sur l’île, témoignage du dernier passage de l’homme un siècle plus tôt. Quant à l’eau, ils la puisent dans le tronc des arbres, à l’aide d’une technique traditionnelle de survie enseignée par leurs parents aux Tonga. 

Au bout de plusieurs heures d’acharnement, les jeunes hommes parviennent même à allumer un feu, en frottant un bâtonnet de bois sur une sorte de bûche, jusqu’au scintillement de la première étincelle. Leurs abris sont faits de palmes de cocotiers tressées, maintenues par des cordes en écorce que l’on qualifierait aujourd’hui de « 100% hand made ». « Au bout de 6 mois de vie sur place, ça commençait à ressembler à un vrai chez-soi », se souvient l’un des aventuriers dans le documentaire australien. 

https://www.youtube.com/watch?v=qHO_RlJxnVI
 
Ce documentaire de 1966 reconstitue le périple des adolescents de l’île d’Ata. Mettant en scène les protagonistes de ce fait divers, il a été tourné par la télévision australienne, Channel 7, peu après le retour des six naufragés dans leur famille (Youtube).

« Notre routine consistait à chercher à manger, fabriquer des cordes, beaucoup prier, et continuer de faire du sport. Nous savions que si nous devenions fainéants, la nature aurait raison de nous », ajoute-t-il, alors que l’on découvre des images des jeunes hommes s’entraînant de part et d’autre de filets avec des sortes de raquettes de tennis, ou encore faisant des exercices de boxe.

« Un jour, nous avons trouvé les restes des os d’un homme, qui devait être l’un des derniers habitants de l’île avant nous. Nous l’avons enterré, et récité une prière pour lui, en espérant que nous ne connaîtrions pas le même sort que lui ici », confie un autre garçon, qui ne pouvait s’empêcher de penser, à ce moment-là, qu'ils ne seraient jamais retrouvés et resteraient sur Ata pour toujours. 

Mais leur instinct de survie les sauva en toutes circonstances. Un jour, lors d’une chasse aux oiseaux, l’un d’entre eux grimpe le long d’une falaise pour attraper un volatile, mais il glisse et tombe. « On l’a retrouvé douze mètres plus bas, sur une corniche, avec une jambe cassée ». Ses camarades le soignent alors, « à la mode des Tonga » avec des feuilles de coco chaudes. Quatre mois plus tard, une cicatrice subsistait sur sa jambe, mais il pouvait marcher.

 Un sauvetage inespéré   

Quinze mois après leur naufrage, le 11 septembre 1966, les adolescents sont secourus par Peter Warner, capitaine de pêche du « Just David », chalutier parti chercher non pas des hommes, mais de nouvelles zones de pêche à l’écrevisse. Alors qu'il navigue au large d’Ata, il aperçoit des traces de fumée s’échapper de l’île. Les garçons, à la vue d’un bateau, se jetent alors à l’eau, nus, pour le rejoindre à la nage.

L’un des moussaillons avait bien perçu une voix humaine au loin. "Un cri d'oiseau", avait conclu un peu vite le capitaine. Les pêcheurs se rapprochèrent tout de même du rivage, avant d’apercevoir ces visages mats appeler à l’aide. « Je n’aurais jamais imaginé que cette îlot soit habité. Je me demandais même s’il ne servait pas de prison pour isoler les pires criminels », confie-t-il dans une interview pour « Docastaway - Desert Island Experiences ». Un souvenir qu'il transmet parmi tant d'autres, après 30 ans passés en mer, dans son livre : « Ocean of Light: 30 Years in Tonga and the Pacific ».

https://www.youtube.com/watch?v=tT1C4BSRzak

Dans un premier temps, le capitaine Peter Warner ne croit pas à l' histoire que lui racontent les six garçons. Il leur demande d’écrire leur nom, puis appelle par radio l’opérateur de Nukualofa, afin d’être mis en relation avec le collège Saint Andrews. « Au bout de vingt minutes, une voix me répondit, tremblante de sanglots, que c’était vrai ». Tous les croyaient morts, des funérailles avaient même été organisées par les familles. 

« Les pêcheurs avaient peur de nous. Nous étions nus, avec de longs cheveux hirsutes », explique Sione Filipe Totau au Guardian. « M. Warner n’a pas voulu nous tendre l’échelle du premier coup. Mais nous parlions anglais, et avons pu échanger avec lui. Il nous a montré une photo de notre reine Sālote, que nous avons immédiatement reconnue… une sorte de test pour savoir si nous disions la vérité », se souvient-il.

Le retour des garçons fut célébré par de grands banquets ... avant qu’on les emprisonne pour le vol du bateau subtilisé un an auparavant. Une incarcération écourtée par Warner, qui paya leur caution et obtint leur libération.

En 2015, un des naufragés, Koko Fekitoa, atteint d’un cancer, demanda à retourner une dernière fois à Ata pour revivre, pendant dix jours, son aventure de jeunesse. Accompagné d’Alvaro Cerezo, un aventurier espagnol, ils y vécurent comme en 1965. Koko Fekitoa s’est finalement éteint en 2017, âgé de 71 ans.

« Nous n’étions pas vraiment heureux » 

Dans son interview au Guardian, Sione Filipe Totau met en lumière les aspects positifs de leur périple - une bonne ambiance rendue possible grâce à leur coopération et leur solidarité. Un contraste total avec les personnages du roman de William Golding, « Le seigneur des mouches ». « Globalement, nous avons réussi à installer et maintenir la paix entre nous, bien qu’il nous soit arrivé de nous disputer, et de se cacher pour pleurer parfois. (…) Mais ce n'est pas pour ça que nous n’étions pas vraiment heureux, là où nous étions. Si vous vous trouviez dans un endroit que vous ne connaissez pas, séparé de votre famille, je ne pense pas que vous l’auriez été non plus", confie-t-il.

Les jeunes hommes ont avoué qu’ils avaient songé à retourner à Ata, mais accompagnés de leur famille et de quelques amis. Une morale que l’on peut difficilement s’empêcher de comparer à celle de Christopher McCandless - l’aventurier révélé dans « Into The Wild » - qui, au terme de son épopée en Alaska, se rend compte que « le bonheur n’est réel que quand il est partagé ». L’histoire des adolescents d’Ata se trouverait finalement à la croisée des théories de Rousseau et Hobbes : le bonheur de l’homme ne résiderait-il pas dans des micro sociétés ?

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