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Probatoire Chamonix
  • Société

L’examen probatoire d’aspirant guide de haute-montagne est-il trop difficile ?

  • 3 février 2020
  • 14 minutes

Simon Akam Simon Akam Simon Akam est un écrivain britannique et contributeur des magazines The Economist, Outside, GQ, Bloomberg Businessweek, The New York Times et The Guardian.

"Le Probatoire" est l’un des défis de montagne les plus difficiles à relever. L’examen d’entrée à l’École Nationale de Ski et d'Alpinisme de Chamonix sert depuis des décennies à sélectionner les futurs guides de haute-montagne. Seuls les meilleurs le réussissent. Notre collaborateur Simon Akam s’interroge : est-ce que cette sélection par épreuve est encore la meilleure façon de distinguer de futurs guides compétents ?

Pour la dernière épreuve du jour sur glace, les femmes passent en dernier. Le décor, une paroi protubérante de glace striée sur le front du Glacier du Tour, au flanc nord du massif du Mont-Blanc. La frontière suisse se trouve sur la crête au-dessus du refuge Albert 1er récemment rénové. Altitude : un peu plus de 2 500 m, légèrement plus bas que les sommets des Aiguilles Rouges pratiquement dépourvus de neige en ce mois de juillet. Une ligne de broches à glaces et de cordes court sur une paroi de glace verticale haute de 15 m.

Les instructions sont simples et claires. À l’aide de deux piolets sans dragonne, les candidats devaient grimper ces 15 mètres de glace verticale, puis se déplacer horizontalement sur 20 autres mètres, puis descendre. En six minutes chrono et pas une seconde de plus.

Il est près de midi, et sous le mur de glace exposé à l’est, l’ombre est étroite ; elle couvre ceux qui assurent les alpinistes mais pas grand-chose d’autre. Plus loin, vêtus de vestes matelassées bleues fournies par la marque japonaise Onyone à l’ENSA — l’École Nationale de Ski et d’Alpinisme de France – les membres du jury évaluent les performances. D’autres personnels de l’école, dont un médecin et une infirmière, musardent un peu plus haut sur une crête au soleil.

Des femmes qui aspirent aussi à devenir guide

Quelque 60 hommes ont déjà passé l’épreuve et c’est maintenant au tour des dames. Quatre en tout. Il y a Mélanie Martinot, 32 ans, fille d’un instructeur et patrouilleur de ski, gardienne du Refuge de l’Olan situé à 2 450 mètres à l’entrée du Parc National des Écrins. Hulya Vassail, 28 ans, travaille aussi dans un refuge, beaucoup plus proche : l’Albert 1er, perché sur les rochers de ce même glacier. "C’est un projet que je caresse depuis de longues années", dit-elle tout simplement de son désir de devenir guide, un métier où la proportion d’hommes dépasse largement celle des femmes.

Hulya Vassail
Hulya Vassail. (Nicolas Blandin)

Il y a aussi Valentine Fabre, une Parisienne de 42 ans qui a tenté déjà trois fois de passer le Probatoire depuis 2015. "J’ai participé deux fois à la Coupe du Monde de ski alpinisme, dit cette médecin militaire. Mais la seule qualification permettant d’enseigner le ski de rando et d’emmener des clients dans les glaciers, c’est le diplôme de guide de haute montagne".

Enfin, il y a Aurélia Lanoë, qui vit une existence nomade "de rêve" dans une ambulance aménagée et exerce comme accompagnatrice de moyenne montagne. Cette qualification, inférieure à celle de guide de haute-montagne, permet d’accompagner des randonneurs en été et en raquettes l’hiver, mais pas d’utiliser des cordes ou autres équipements d'alpinisme dans les sorties avec des clients.

Aurélia Lanoë
Aurélia Lanoë. (Nicolas Blandin)

"C’est sûr qu’on est une minorité, dit-elle des femmes dans le métier. Les générations précédentes de guides étaient "old school", mais on trouve rarement du machisme chez la nouvelle génération, dans l’ensemble ils sont tous très ouverts. En revanche, physiquement, on n’est pas pareils". En dehors des différences physiques, la question que tout le monde se pose est : est-ce que j’ai en moi la force et les capacités pour réussir ?

Un système européen très strict

L’examen d’entrée à l’ENSA est connu sous le nom de Probatoire, une appellation imposante qui indique clairement que l’exercice du métier de guide est très différent en Europe et États Unis par exemple. Aux USA, les concessions pour l’accompagnement en montagne sont en général accordées par les autorités des parcs nationaux à des entreprises, qui ensuite forment leurs propres apprentis. Et bien que le métier soit de plus en plus régulé aux États Unis, le système demeure bien moins strict qu’en Europe.

Les activités des guides européens vont du plus basique, comme les écoles de glace qui emmènent des débutants pour leurs premiers pas en crampons sur des glaciers, à l’accompagnement sur les plus belles courses des alpes, comme la face nord du Eiger en Suisse. Une bonne partie du travail des guides se concentre sur des objectifs classiques des "bucket lists" – l’ascension du Mont-Blanc, la descente des célèbres 20 km hors piste de la Vallée Blanche à Chamonix. Mais on peut aussi embaucher un guide "à la carte", et certains participent aussi à des expéditions internationales. Les tarifs en France par guide et par jour vont de 270 à 470 euros.

ENSA
Test de ski. (Nicolas Blandin)

Le métier tel qu’on le connaît aujourd’hui remonte à la naissance de l’alpinisme au XIXe siècle, quand des gentlemen aventuriers – souvent Britanniques — engageaient des fermiers locaux – français, suisses ou italiens – pour les conduire jusqu’aux sommets. Pendant des décennies, les bons et les mauvais aspects de l’accompagnement sur les pentes alpines ont perduré. Une blague potache racontée par l’un des médecins de l’ENSA résume bien la situation. Question : Qu’est-ce qu’un guide de montagne et un préservatif ont en commun ? Réponse : C’est mieux sans, mais c’est plus sûr avec.

Une culture d'élite

Pour pouvoir accompagner des clients sans enfreindre la loi dans les quatre principaux pays alpins — France, Suisse, Italie et Autriche — un guide doit avoir en poche un diplôme de la Fédération internationale des associations des guides de montagne — IFMGA. Ce sont des cursus très spécialisés, qui demandent un investissement en temps similaire à l’obtention d’un doctorat. Mais alors que le label IFMGA est international et théoriquement du même niveau quel que soit le lieu d’obtention, les routes qui y mènent sont nationales et reflètent les particularités de chaque pays.

En Suisse, par exemple, la formation au niveau fédéral tourne sur les trois cantons les plus montagneux : Berne, le Valais, les Grisons. Le coût approche les 27 000 euros, une somme plus conséquente qu'en Italie ou en France. En France, le cursus est centralisé à l’ENSA, fondée en 1945 à Chamonix, qui est la seule institution autorisée à former des guides. Le parcours est relativement court : en théorie, le diplôme peut s’obtenir en trois ans et il est possible de travailler comme guide "aspirant" avant. La formation complète coûte moins de 11 000 euros, sachant que diverses aides et bourses de l’État peuvent couvrir une partie des frais.

Ces facteurs d’attractivité, associés à une culture de la montagne en vertu de laquelle le métier est extrêmement prestigieux, font que l’ENSA reçoit un grand nombre de demandes — entre 125 et 160 – chaque année. L’établissement souligne que le processus de sélection est un examen et non un concours, c’est-à-dire que toute personne qui atteint le niveau requis est acceptée. Dans les faits, l’ENSA n’accepte que 30 à 50 candidats par an.

Des revenus fluctuants et assez bas

Pour faire sa sélection, l’école compte sur le Probatoire, un exercice d’écrémage brutal, comparable à celui des forces spéciales de l’armée. Les appelés sont nombreux pour très peu d’élus, une approche typiquement française : on survit à un examen extrêmement dur et on devient membre à vie d’un club très exclusif. Réussissez le concours d’entrée à l’Ena qui a formé quatre présidents français depuis 1958, dont Emmanuel Macron, et vous aurez peut-être un jour la possibilité de gouverner la France. Réussissez le Probatoire et vous ferez partie du corps d’élite des guides. La méthode gauloise....

La véritable question avec cette méthode si française, c’est de savoir si elle produit de bons résultats.

Retour en mars dernier. Une sélection de jeunes athlètes se trouve dans le lobby de l’ENSA à Chamonix. La Compagnie des Guides de Chamonix a été créée en 1821, ce qui en fait l’une des premières organisations mondiales de professionnels de la montagne, et on trouve encore dans les promotions actuelles des membres des familles de l’époque : Ravanel, Simond, Balmat, Payot. Un diplômé de l’ENSA doit s’attendre à des revenus fluctuants et plutôt bas, et il est vivement recommandé d’avoir un Plan B en cas de blessure. Mais, comme le souligne Caroline George, une guide formée en Suisse et aux États-Unis : "Le métier de guide est une profession très respectée dans les Alpes, un peu comme avocat ou médecin, voire encore plus".

Pour accéder à cette phase, les candidats ont dû réaliser auparavant 39 courses au cours des trois années précédentes, dont certaines incluant des itinéraires de ski sur glacier et des défis techniques particuliers. Cette condition était encore plus difficile à satisfaire autrefois : le prérequis était de 55 courses dont certaines parmi les dénommées « grandes courses » — les faces nord de l’Eiger et des Grandes Jorasses. Ce changement a été introduit dans le but de réduire le nombre d’accidents, parfois mortels, parmi les aspirants guides.

Une profession dangereuse

La plupart des candidats sont originaires des régions de montagne françaises, mais il y a des exceptions et des ressortissants d’autres pays. Cette année, ils viennent d’Espagne, des Pays-Bas et d’Argentine - et on y a déjà vu des Britanniques. Parmi les enseignants de l’ENSA se trouve Neil Brodie, un Écossais de 52 ans qui, après 28 ans en France, parle anglais avec un drôle d’accent franco-écossais, et Zoe Hart, une guide américaine ayant complété sa formation dans son pays.

La moyenne d’âge des candidats est de 28 ans, avec des écarts considérables. À une extrémité, Thomas Krommenacker, 39 ans, un Suisse ancien banquier d’affaires qui ne veut plus d’une vie à s’épuiser sur des feuilles de calcul à Londres. À l’autre, Baptiste Obino, un gendarme français de 20 ans qui dort dans sa voiture. En tout, pour la session 2019 de l’examen, il y a 126 personnes, dont six femmes.

ENSA
Baptiste Obino. (Nicolas Blandin)

Les candidats visent une profession très dangereuse. À l’étage de l’ENSA, un mémorial rend hommage aux enseignants décédés depuis 1945, où figurent 29 noms, dont le plus récent inscrit en 2016. Entre 1995 et 2018, 121 guides français sont morts dans des accidents d’alpinisme ; les années les plus meurtrières furent 2005 et 2009 avec respectivement 11 et dix décès.

Un examen "comme le bac"

Le premier jour du Probatoire, en dépit de la convivialité ambiante, l’atmosphère est tendue. La première partie comporte une épreuve orale avec deux volets. L'un porte sur la description des courses que les candidats déclarent avoir réalisées afin d’évaluer leur capacité à communiquer des informations précises sur ces courses et de vérifier qu’ils les ont réellement réalisées — le mensonge éhonté est rare mais s’est déjà vu, en revanche, l’exagération est relativement courante. L'autre porte sur le "projet personnel" du candidat afin d’appréhender ses motivations.

François Marsigny
François Marsigny, directeur de l'ENSA. (Nicolas Blandin)

En fin de journée, un briefing a lieu dans un amphithéâtre de l’ENSA, animé par François Marsigny, directeur du département alpinisme et l’esprit animateur des lieux. Grand et laconique, intimidant et réputé difficile d’accès, il chapeaute le Probatoire depuis 2016 ; avant cela, il était un des alpinistes français les plus renommés de sa génération.

Selon un procédé qui se répétera au cours des jours suivants, les détails de chaque défi ne sont révélés que la veille au soir afin d’éviter que les candidats puissent faire de la reconnaissance. Durant la séance, on projette sur un grand écran des images pour l’épreuve de ski en toute neige, tout terrain, qui aura lieu au domaine des Grands Montets, au-dessus d’Argentière, à environ huit kilomètres plus au nord. L’une des diapositives rappelle : « Il s’agit d’un examen d’État comme le bac. Respectez les règles, les temps impartis, les documents. »

Critères éliminatoires

L’épreuve consiste en une ascension en ski alpinisme sur 1 500 m à faire en 2 heures 25 minutes max avec un sac contenant une trousse complète de sécurité en cas d’avalanche — sonde, pelle et émetteur-récepteur- et d’un poids minimum de 7 kg pour les hommes et 5 kg pour les femmes. Le dépassement du temps imparti est éliminatoire, sans exception. Ceux ayant réussi la montée enchaînent ensuite deux descentes hors-piste – la deuxième ascension se faisant en remontée mécanique.

Au cours des descentes, dans le cadre d’une série d’ateliers, le jury évalue les compétences techniques de chaque candidat – avec attribution de notes, éventuellement affectées d’un coefficient. Il y a ici aussi un critère éliminatoire : tomber plus d’une fois au cours de la descente.

Le lendemain, le 19 mars, le jour s’est levé clair et froid. Le soleil rougit les faces granitiques des Drus au-dessus de la Mer de Glace. Une ligne de piquets rouges avec le logo bleu et blanc de l’ENSA marque le parcours à suivre : d’abord sur une piste, ensuite dans les bois, le tout en terrain escarpé. La piste étant étroite, le départ se fait deux à deux à intervalles réguliers.

ENSA
(Nicolas Blandin)

Les jurys, eux, montent au sommet en télésiège d’abord, puis finissent en peaux de phoque jusqu’à un accotement à 2 600 mètres.

Les premiers candidats sont arrivés en moins de deux heures, Hulya Vassail a fait un temps remarquable de 2 h 15. En dépit de cette contrainte chrono stricte, la plupart a réussi, bien qu’une petite poignée ait abandonné en cours d’ascension.

Un ballet bien rodé

Au début, l’état de la neige rend les choses faciles et les candidats semblent à l’aise en général, bien qu’ils ne soient pas tous des skieurs de haut niveau. L’un des candidats du groupe que nous suivons a cassé un ski ou une fixation – difficile à dire. Il m’a frénétiquement demandé d’emprunter les miens, mais ils ne lui auraient pas convenu. Il a dû partir en boitant sur un seul ski, éliminé.

Le jury descend en premier pour être en place quand les candidats s’élancent sur le couloir.

"Respirez, détendez-vous, conseille Christophe Jacquemoud, le guide qui dirige l’examen, debout à côté d’une bosse enneigée entre les broussailles. Retournez sur la piste, descendez jusqu’au bout".

Ce soir-là, dans un rituel qui se va se répéter tout au long du Probatoire, François Marsigny sort de son bureau et sans un mot épingle une liste de noms dans le hall de l’ENSA : 75 noms, ceux des candidats qui passent à l’étape suivante. En seulement deux jours, 40 % des aspirants ont été éliminés. On peut, encore une fois, se demander si cette mise en scène contribue à préparer de bons guides de montagne.

La formation remaniée

Il est difficile de comparer le nombre de décès en France avec celui d’autres pays, car il n’y a pas de statistiques uniformes. En France, tout accident entraînant des blessures ou des dommages matériels doit être signalé, mais la procédure diffère selon les pays. Pourtant, il est largement admis et accepté au sein de l’establishment français de l’escalade que les guides français ont historiquement subi plus d’accidents que les guides des autres pays alpins. Certains attribuent cela à la complexité du relief du Massif du Mont-Blanc. D’autres contestent cette explication, soulignant que le versant italien du Mont-Blanc est plus complexe topographiquement que le français, et que pourtant les guides italiens ont un taux d’accidents inférieur aux Français.

ENSA
L'amphithéâtre. (Nicolas Blandin)

Au cours des dernières années, cependant, des changements ont été imposés à la communauté des guides français. En 2011-2012, l’ENSA a suspendu la formation de guide pendant un an pour remanier le cursus. Un nouveau programme a vu le jour, avec de nouveaux modules autour du stress psychologique et de la gestion de la clientèle. La nouvelle mouture, selon l’administration de l’ENSA est moins axée sur la performance pure comme seule mesure de la compétence en accompagnement. Cependant, mis à part l’ajout du volet "projet personnel" à l’oral, le Probatoire n’a pas été modifié.

Quatre mois après la session hivernale du Probatoire, les 75 candidats restants s’entassent dans un petit train rouge qui serpente le long de la vallée de Chamonix.

Un véritable écrémage

Le premier exercice de la séance d’été, l’épreuve d’orientation, a été préparé par Élodie Le Comte, l’une des rares femmes de l’équipe de l’école. On a disséminé vingt-deux balises de couleur orange dans une zone de la vallée autour des Chalets de Charousse, près du village des Houches, à environ huit kilomètres de Chamonix. Chaque candidat se voit remettre l’une des cinq cartes différente sur lesquelles figure un parcours avec six balises.

"Chaque parcours est différent, explique Élodie. Ils doivent poinçonner toutes les balises en 1 heure 30, et s’il en manque une, ou s’ils dépassent la limite de temps, ils sont éliminés." La course fait 5,5 km avec quelque 300 mètres de dénivelé. L’équipement autorisé : boussole, carte et altimètre. Pas de GPS.

Ce soir-là, 66 noms figurent sur la liste punaisée par François Marsigny dans le hall de l’école. Le véritable écrémage aura lieu le lendemain, à l’épreuve de glace.

Par le passé, cette épreuve avait lieu dans le glacier des Bossons, sur la face nord du Mont-Blanc. Dans les années 1980, le front du glacier se trouvait à quelques minutes de marche de la route seulement. Ce n’est plus le cas. L’ENSA a dû déplacer l’examen sur la Mer de Glace, le plus long glacier de vallée français. Mais, Mer de Glace ayant reculé aussi, l’épreuve se passe actuellement sur le Glacier du Tour, le dernier amphithéâtre avant la frontière suisse.

Vitesse et style

L’examen impose plusieurs parcours sur une paroi de glace abrupte afin que le jury évalue les compétences des candidats munis de crampons et de piolets. Ce soir-là, lorsque François Marsigny affiche les résultats, Mélanie Martinot, Aurélie Lanoë et Hulya Vassail apprennent qu’elles restent dans la course, et Valentine Fabre qu’elle est éliminée. Elle n’est pas la seule. Il ne reste plus que 50 noms sur la liste. La glace a fait des ravages.

Viennent ensuite deux journées d’épreuves d’escalade. D’abord, l’évolution en terrain mixte en chaussures de montage. Le lendemain, des faces plus escarpées, exigeant l’utilisation de chaussons.

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Sur terrain mixte. (Nicolas Blandin)

Le premier jour le groupe se rend à Vallorcine, à 16 km en amont de la vallée, près de la frontière suisse.

Sur le parking de Vallorcine, les candidats reçoivent des instructions pour une marche d’approche d’un peu plus d’un kilomètre, à terminer en deux heures. Le poids des sacs est cette fois-ci le même pour les hommes et les femmes : 6 kg.

Le terrain choisi est une crête escarpée et dénudée. Les candidats ont enfilé leur harnais pour descendre au point de départ de la première ascension qu’ils exécutent sous les yeux attentifs du jury. Le niveau requis est 6a +. Ensuite, le groupe franchit la ligne de crête pour atteindre le défi suivant, une pente abrupte.

L’épreuve est une descente vertigineuse où l'on doit faire preuve de vitesse et de style. De là, une corde fixe descend à pic dans les éboulis sous la crête, vers l’obstacle qui illustre pour certains la déraison du Probatoire : le parcours sur des rochers. Les candidats doivent traverser à une vitesse élevée un secteur jonché de grands rochers. La rapidité est un critère de sélection important.

Une épreuve qui fait débat

La guide Caroline George exprime des doutes à propos de cette épreuve en particulier. "Je ne me rappelle plus la dernière fois que j’ai dû courir dans un champ de blocs rocheux avec des clients, dit-elle. Je ne vois donc pas en quoi c’est pertinent, si ce n’est pour montrer qu’ils ont une bonne proprioception." François Marsigny quant à lui, soutient que c’est un défi révélateur. "Il a été prévu pour évaluer l’agilité du candidat sur un terrain difficile, dit-il. On ne dispose pas de données fiables sur les accidents."

ENSA
Sur les rochers. (Nicolas Blandin)

Ce soir-là, comme toujours, François Marsigny sort de son bureau avec sa liste. L'ancien financier Thomas Krommenacker et le gendarme Baptiste Obino ont réussi. Parmi les femmes, Mélanie Martinot et Aurélie Lanoë aussi. Hulya Vassail doit rentrer chez elle.

Jusqu’en 2011, on s’arrêtait là car le Probatoire s’achevait après les épreuves techniques. Aujourd’hui, l’examen intègre encore un autre volet d’évaluation : une semaine en montagne. Et François Marsigny, après son briefing du jeudi soir, conseille aux candidats de se reposer pendant le week-end.

Le lundi après-midi suivant, les 41 candidats restants se retrouvent à la bibliothèque de l’ENSA. Pour la deuxième semaine consécutive, ils vont se diviser en groupes de trois ou quatre, chacun avec un instructeur, et se disperser sur le massif du Mont-Blanc et même au-delà. Un des groupes ira jusqu’au Nadelhorn et les autres sommets de plus de 4 000 mètres au-dessus de Zermatt en Suisse. C’est au cours de cette semaine d’évolution en haute montagne que, en 2018, un candidat au Probatoire a trouvé la mort. Ce pourquoi François Marsigny est réticent à autoriser la présence de journalistes – à cause de l’extrême difficulté du terrain et de notre relative inexpérience. Finalement, il a cédé. Il explique que, après l’accident mortel – lors d’une chute au-dessus du glacier d’Argentière – le système a été modifié. Désormais, si on échoue à la semaine en montagne, on peut la rattraper sans devoir repasser de nouveau toutes les épreuves techniques. Le but étant de réduire la pression sur les candidats, un facteur qui, pour Marsigny, a contribué au terrible accident.

Les élus du Probatoire

Le dernier jour, un vendredi, après une ascension dans le téléphérique du Brévent, notre groupe marche sur l’arrière de la crête sur des plaques de neige ancienne pour descendre au pied des parois de son flanc nord. L'objectif, une voie équipée, appelée Poème à Lou, étant déjà empruntée par des grimpeurs, on se reporte sur la suivante, Le Fin de Babylone, équipée elle aussi. Les secteurs les plus durs sont cotés 6b +.

Le groupe a entamé l’escalade sur deux cordées, se hissant élégamment sur le granit lisse. Au-dessous de nous, de grands vautours planent en cercles dans les thermiques. Trois heures plus tard, la première cordée arrive sur le terrain caillouteux à l’ombre de la station du téléphérique. Ils se déclipsent, remballent leur matériel et descendent avec la première cabine.

Une fois de retour à l’ENSA, l’attente du résultat final commence. Au total, 45 personnes ont réussi, dont Thomas Krommenacker, Baptiste Obino, mais aussi Lucien Boucansaud, 23 ans, qui a perdu son père, guide de montagne, quand il avait 18 ans. Mélanie Martinot est recalée. Seule une femme a réussi cette session du Probatoire, Aurélia Lanoë. "J’aurais préféré qu’il y ait d’autres femmes, mais je peux gérer comme ça", explique-t-elle. Quand on lui demande comment sa formation, qui démarre à la rentrée, va se passer, sa réponse est celle d'une montagnarde : "Je vous dirai l’année prochaine."

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