Inutile de préparer votre sac à dos et vos chaussures de marche ! Pour entrer dans l’univers virtuel des 4825 NFT parcs nationaux américains qui viennent de surgir dans le Métaverse, il vous suffira d’acheter un ticket d’entrée payable en crypto monnaie. Soit 0,07 éther, environ 195€ au 8 février… en attendant que les prix explosent. Car derrière cet aberrant club de happy few amateurs de randos virtuelles, se cache surtout un système misant sur la spéculation pure, aussi néfaste pour notre santé mentale que pour la planète, n’en déplaise à ses créateurs.
En un an, « le marché des NFT (« non fongible token », ou « jetons non fongibles », certificats numériques infalsifiables attestant l’authenticité d’un objet virtuel obtenus via la technologie blockchain, utilisables sur le Metaverse, univers virtuel immersif, ndlr), a explosé, passant d’un marché de moins d’un milliard de dollars à une industrie de plusieurs dizaines de milliards de dollars », explique au Nouvel Economiste Mason Nystrom, analyste chez Messari, société spécialisée dans les recherches sur les données cryptographiques. On comprend qu’en octobre dernier Mark Zuckerberg ait changé le nom de son groupe Facebook en « Meta » et ait décidé d’investir pas moins de dix milliards de dollars dans le Metaverse, monde parallèle dans lequel on peut interargir via des avatars sur internet. Et on y trouve déjà de tout dans cet univers virtuel, et même, tout dernièrement, une communauté de 4 825 NFT Parcs Nationaux des États-Unis. Lancés le 30 janvier 2022, ces NFT - qui se sont arrachés en quelques minutes - ont fait bondir certains militants écologistes, s’insurgeant, non sans raison, contre l’empreinte carbone de cette technologie, symbole de l’émergence de nouveaux statuts sociaux.

Comment ça marche ?
En plus d’acquérir une reproduction numérique des parcs nationaux au sein de la blockchain, une technologie de stockage décentralisée d’informations, les propriétaires de ces NFT auront également accès à des événements et expériences exclusives. « Ces jetons fonctionneront comme une carte de membre d’un club pour les amateurs de plein air » explique le fondateur, l’Américain Mick Gow.
« Nous sommes en train de constituer notre liste de partenaires et avons prévu des événements virtuels assez palpitants », poursuit-il. « Des moments en présentiel viendront s’ajouter au virtuel, en fonction de l’évolution de la situation sanitaire. À l’avenir, nous comptons utiliser une partie des fonds provenant des ventes de NFT pour acheter du matériel outdoor pour les membres. Nous ferons également appel aux experts de notre communauté pour qu’ils organisent des webinaires vidéo ».
Actuellement, le coût public d’un NFT Parc National est de 0,07 éther, en monnaie cryptographique, (environ 195€ au 8 février), sans date d’expiration. Tant que les propriétaires ne revendent pas leurs NFT, leur adhésion reste valable. Sinon, les privilèges sont transférés à la personne qui achète le NFT.
Une des cryptomonnaies les plus polluantes
Ces moments en présentiel dont parle le fondateur, c’est-à-dire la possibilité de participer à des expériences dans les parcs nationaux (escalade ou randonnée avec un guide), pourraient être une raison suffisante pour inciter de nombreux amateurs de sports outdoor à investir. Encore qu’il s’agirait plus d'une question de statut social que d’un vrai plus, car, à ce jour, rien ne vous empêche, avec ou sans guide, de vous rendre dans un parc national américain pour y grimper ou randonner. Mais là n’est pas la question aux yeux de nombreux défenseurs de l’environnement, car les NFT Parcs Nationaux reposent actuellement sur la plateforme Ethereum, l’une des blockchains les plus populaires mais aussi l’une des plus polluantes, alors que d’autres alternatives plus écologiques sont disponibles…
D’après Fortune, une seule transaction Ethereum équivalait, en juillet, à la consommation de cinq jours d’électricité dans un foyer américain standard. À l’époque, jusqu’à 1,1 million de transactions Ethereum avaient lieu chaque jour, soit beaucoup plus que sur les autres blockchains. Pas vraiment un problème pour Mick Gow qui espère compenser l’empreinte carbone des NFT « Parcs Nationaux » en reversant une partie des recettes à la fondation des parcs nationaux et en passant, à l’avenir, à une blockchain neutre en carbone. Oui, mais quand ?
« Nous faisons de notre mieux pour voir ce que notre projet pourrait apporter à long terme aux parcs et à l’environnement », explique le fondateur. « Si nous réussissons à rassembler une communauté autour de ces NFT, ils permettront de générer de nouveaux flux de dons pour les parcs et les autres organisations caritatives avec lesquelles nous travaillons ». Une promesse insuffisante pour Kyle McDonald, artiste et défenseur de l’environnement, au demeurant spécialisé dans les NFT. À ses yeux, l’impact est tout simplement trop important. « À l’heure actuelle, le réseau Ethereum repose sur des millions d’ordinateurs fonctionnant à pleine puissance 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 afin de prendre en charge environ 14 transactions par seconde, selon la façon dont vous comptez », explique-t-il.
Les recherches de ce défenseur de l’environnement montrent qu’un service tel que Facebook utilise environ un tiers de l’énergie nécessaire au réseau Ethereum. Et les émissions qui en résultent sont, elles aussi, considérables : Ethereum est responsable d’environ deux fois les émissions d’une usine de charbon standard. À ce propos, Kyle McDonald estime que chaque transaction est à l’origine d’environ 17 kg de dioxyde de carbone, soit l’équivalent d’un trajet de 66 kilomètres dans une voiture à essence moyenne. D’autres chercheurs, utilisant des méthodologies différentes, sont eux, parvenus à des chiffres allant jusqu’à 115 kg.
Jusqu'où ira la déconnection d'avec le monde réel ?
Il existe d’autres options moins énergivores qu’Ethereum, comme Polygon. Mais cela ne résoudrait pas le problème, Polygon dépendant d’Ethereum. Aussi, pour Kyle McDonald ce serait le « minimum que les fondateurs des NFT Parc Nationaux puissent faire pour montrer que leur préoccupation vis-à-vis de l’environnement ».
« La meilleure solution serait d’utiliser une blockchain comme Solana, à faible consommation d’énergie qui ne dépend pas d’Ethereum », poursuit l’artiste. Solana est ce qu’on appelle une blockchain « preuve d’enjeu », ce qui signifie qu’elle utilise une méthode beaucoup moins énergivore pour valider les transactions que les blockchains « preuve de travail » comme Ethereum. A noter que les promoteurs d’Ethereum prévoient de passer à un système de preuve d’enjeu au début de cette année, mais là encore, aucune date précise n’a, pour le moment, été fixée.
Beaucoup de voeux pieux, donc, de la part d’un Mick Gow qui reste optimiste quant à la capacité d’évolution des NFT Parc National et ne désespère pas d’attirer suffisamment de soutiens durables et, on l’imagine, fort lucratifs. Reste à savoir s’il pourra convaincre les amateurs de sports outdoor et pas seulement les spéculateurs… et là c’est une autre histoire. Car comment imaginer qu’une expérience virtuelle, aussi immersive soit-elle, puisse être plus puissante qu’une sortie en pleine nature ? A l’heure où en France les médecins prescrivent des séances d’escalade ou de running pour soigner les dépressions et où leurs homologues canadiens encouragent les « bains de forêts » pour soulager les mêmes maux, l’émergence de ce monde parallèle, totalement déconnecté du réel d’un point de vue social et sensoriel, ne peut qu’être très inquiétante. Et pas seulement pour la planète.
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