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Alpinistes afghanes à Chamonix
  • Société

Les Alpinistes afghanes à Chamonix: « Chez nous, on pourrait être tuées rien que pour ça »

  • 27 juin 2019
  • 5 minutes

Samuel Dixneuf Samuel Dixneuf Originaire d’Annecy, explorateur des Alpes à pied, à vélo ou à ski, Samuel a publié de nombreux textes, écrit pour la presse et participé à des projets éditoriaux. Sensible aux problématiques environnementales et sociales, il a co-fondé AIR coop en 2018.

Les lecteurs d’Outside les avaient découvertes à travers le récit palpitant de leur ascension du toit de l’Afghanistan. Notre journaliste les a retrouvées lors d’un stage d’alpinisme dans la vallée de Chamonix. Confidences de femmes puissantes.

Et soudain, elle est assise, à un mètre à peine; un être de fiction prenant chair. J’avais lu le récit de son ascension du mont Noshaq (7500 m), le point culminant d’Afghanistan, comme un roman. Et comme pour prolonger encore un peu ce moment incertain entre fiction et réalité, Hanifa, 24 ans, reste silencieuse, un sourire à peine perceptible et énigmatique sur ses lèvres, le regard perdu dans un songe douloureux.

Nous sommes à Argentière. L’Américaine Marina LeGree, fondatrice de Ascend - Leadership Through Athletics (« S’élever : le leadership par le sport »)  telle une mère bienveillante, a repoussé l’interview d’une heure pour que « les filles se reposent. » Mariam ( son nom de famille n’est pas diffusé pour des raisons de sécurité ndlr), 20 ans, nous rejoint peu après. Elle est vive, souriante, presque espiègle, elle qui se disait « timide et déprimée ». Sa légèreté vient contrebalancer le calme marmoréen de Hanifa. Enfin, un peu plus tard, comme si elle voulait maîtriser son effet et son destin, Shegufa, 18 ans, ( la cousine de Hanifa, présente aussi lors de l’ascension du mont Noshaq, ndlr) fait son entrée. Elle me serre la main à contre cœur (ai-je enfreint un tabou ?) puis prend place avec nous. C’est la plus volubile, la seule qui parle l’anglais aussi. Elle semble sûre d’elle : son regard défie l’univers.

Bloquées à l’aéroport de Lyon

Les trois instructrices assistantes, salariées de l’association Ascend, sont arrivées en France il y a six  jours à l’aéroport de Lyon pour suivre un stage de perfectionnement aux techniques alpines dans le massif du Mont-Blanc avec Ron Spencer, un guide britannique. « Nous sommes encore étonnées d’être ici. J’ai fait ma valise au dernier moment, quand j’ai compris que nous allions vraiment pouvoir venir, nous qui avions été bloquées au Népal lors d’un précédent voyage, » rigole Mariam. L’obtention d’un visa n’est pas chose aisée. L’opération nécessite normalement un séjour de deux semaines au Pakistan, ce qui peut s’avérer risqué. Mais Marina a pu s’arranger avec l’ambassade de France pour débloquer des visas plus rapidement. Ce n’est qu’à leur arrivée à Lyon que les filles seront retardées de longues heures, les autorités françaises craignant qu’elles soient en réalité des réfugiées. Il a fallu ensuite louer l’équipement pour le stage, puis s’installer dans ce chalet cossu loué pour l’occasion par Marina et sa famille. Les filles n’ont pas eu le loisir de visiter Chamonix. A peine ont-elles été surprises par la petite taille du village où elles se trouvent. Elles ne se sont consacrées qu’à leur entraînement, comme à Kaboul.

Un des fils en bas âge de Marina nous rejoint, Hanifa le prend affectueusement sur les genoux. Dans le chalet se trouve en effet toute la famille de leur bienfaitrice. Elles évoluent presque à huis clos, dans un douillet cocon de bonheur familial, qu’elles n’ont peut-être jamais connu dans leur pays. « Ici, il est normal que des hommes et des femmes partent ensemble en montagne. On se sent en sécurité. On peut être libres, parler les unes avec les autres sans craindre le regard extérieur. On pourrait être tuées rien que pour ça chez nous car beaucoup d’Afghans pensent que les femmes doivent rester à la maison et ne comprennent pas que c’est injuste. », expliquent Shegufa.

Anonymat de rigueur

La conversation se poursuit difficilement. On m’a servi un grand verre de rosé que j’ai des scrupules à boire devant les trois jeunes femmes qui ne me quittent plus du regard. Une journaliste d’origine afghane, en poste dans une radio berlinoise, nous a rejoint pour traduire les questions et les réponses plus complexes. « Elles reviendront à Berlin avec moi avant de regagner leur pays. Nous visiterons la ville à vélo, » glisse-t-elle.

Hanifa répond maintenant aux questions avec empressement, avec passion presque, consciente qu’elle porte désormais un message qui la dépasse. Elle qui a été nommée après son ascension victorieuse de 2018 « héroïne de l’Afghanistan » par le gouvernement de son pays, elle qui prend désormais la parole à de prestigieuse tribunes, comme récemment à l’ambassade du Canada, pour présenter le documentaire de son ascension , doit pourtant rester dans l’anonymat par nécessité, pour ne pas se mettre en danger. Une héroïne nationale ignorée dans sa propre rue. C’est le paradoxe qui déchire son quotidien : un de ses oncles a menacé de la tuer si le nom de sa famille était publié dans la presse.

C’est le dénominateur commun de tous les membres d’Ascend : la discrétion, dans un pays où les filles ne sont pas censées faire du sport, donc s’émanciper. Pour se rendre au centre d’entraînement de Ascend, à Kaboul,  par exemple, qui n’est signalé par aucune enseigne mais gardé et sous surveillance électronique, ou pour préparer les sorties en montagne : « Nous allons dans une région plus sûre pour les marches d’entraînement. Tout le matériel est préparé la veille et placé dans les soutes d’un car, puis nous partons très tôt, pour éviter les regards. »

Se battre pour changer l’Afghanistan

A part Hanifa, qui rêvait de voir les glaciers chamoniards, aucune des filles n’avait entendu parler de la France ou des Alpes. Elles se sont rendues à Hellbronner en Italie, et dans le massif du Mont-Blanc : au Brévent , à la Mer de Glace. Elles ont grimpé le Petit Flambeau.  Shegufa a noté avec minutie toutes ses impressions dans un petit carnet (elle est la seule du groupe à savoir lire et écrire, ndlr), qu’elle ne me laisse pas prendre en photo. Elles ont perfectionné leur maniement des cordes et leur technique de cramponnage. Mais ce qui les a marquées, c’est d’apprendre à tirer quelqu’un d’une crevasse. « Ici, c’est plus facile qu’en Afghanistan, moins sauvage, on a l’impression qu’on ne peut pas se perdre, il y a des panneaux, les sentiers sont balisés. » Toutes veulent devenir guide de montagne dans leur pays, un métier qui pourtant n’existe pas pour l’instant, même pour les hommes : les montagnes sont considérées comme des lieux hostiles, propices aux actes de guerres et de violences.Une motivation de plus pour ces filles qui n’en manquent pas, qui se sentent fortes, confiantes et capables de changer leur pays, de soulever des montagnes : « L’alpinisme apprend à vivre avec sa peur, à maîtriser le danger. C’est une bonne métaphore de notre vie en Afghanistan. »

(Jeff Witt)

Dans le futur, Hanifa se voit ouvrir son propre centre d’expédition, sa cousine devenir médecin et sécuriser ainsi les grandes courses. Quant à Mariam, la plus jeune, elle rêve de yoga et de montagne, tout en étudiant l’économie. Et si un jour leur autonomie leur permettait de quitter l’Afghanistan, de vivre à l’étranger ? La réponse ne se fait pas attendre, elle est unanime : « Nous voulons rester en Afghanistan, pour apporter le changement dont le pays a besoin. »


https://vimeo.com/299710309
Trailer de Ascending Afghanistan, documentaire primé au festival de Banff en 2018 ( en anglais )
https://vimeo.com/300105253
Pour en savoir plus sur l'association Ascend

Par sécurité, suite à la prise du pouvoir des Talibans en août 2021, tous les noms de famille des jeunes afghanes ont été enlevés et les visages cachés sur les photos.

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