Depuis près de trente ans, Dave MacLeod, 48 ans, repousse les limites de l'escalade, sur le rocher comme sur la glace, avec ou sans corde. Héritier d'un clan écossais vieux de huit siècles, il semble avoir fait de l'obstination une seconde nature. Jusqu'à consacrer deux années de sa vie à Rhapsody, une voie longtemps considérée comme la plus difficile au monde en escalade traditionnelle. Portrait d'un grimpeur hors norme, dont la polyvalence n'a d'égale que la détermination.
« Hold Fast ! » (« Tiens bon ! »). En 2006, Dave MacLeod donnait une spectaculaire illustration de la devise de son clan en réussissant la première ascension de Rhapsody, sur les parois de Dumbarton Rock, près de Glasgow. Vingt ans plus tard, le 7 octobre dernier, l'Allemande Lara Neimer devenait la première femme à venir à bout de cette voie.
Spécialiste de l’escalade traditionnelle où le grimpeur place lui-même ses protections amovibles dans le rocher, sans recourir à des points d'ancrage fixes, Dave MacLeod s’est pourtant tout autant illustré dans les autres disciplines. L’étendue de son registre est telle qu’il pourrait bien être le seul grimpeur à avoir réalisé les ascensions les plus difficiles de son pays en bloc, voie sportive, escalade traditionnelle et escalade hivernale. Une polyvalence rare, à l’heure où nombre de grimpeurs choisissent de se consacrer à une seule spécialité. Mais lui y tient. Déjà parce qu’elle lui permet de grimper toute l’année, dans un pays réputé pour sa pluie et sa météo capricieuse. Mais aussi, et surtout, parce qu’il peut ainsi lui repousser les limites dans chacune de ces disciplines.
Pour MacLeod, pas besoin de s’expatrier vers des falaises plus ensoleillées ou des montagnes plus prestigieuses pour trouver de nouveaux défis. L’Écosse lui offre un terrain de jeu à la mesure de ses ambitions. Ceux qui ont déjà grimpé là-bas comprendront pourquoi. Avec ses parois austères, son climat imprévisible et ses reliefs encore largement sauvages, l’Écosse a beau être un petit pays, elle est loin d'avoir livré tous ses secrets. Un paradis, finalement, pour cet homme qui aime autant explorer que grimper.

Dumbarton Rock, les origines d’une obsession
Né à Glasgow, Dave MacLeod découvre Dumbarton Rock à l’âge de 14 ans, peu après ses débuts en escalade. Cet affleurement de basalte rougeâtre et gris est situé à l’ouest de la ville, à la confluence des rivières Leven et Clyde. Haut d’une soixantaine de mètres, il n’a pourtant rien d’une carte postale bucolique. Le rocher domine un milieu industriel et est jonché de graffitis, de verre brisé et de vestiges d’un passé ouvrier. Pour le jeune Écossais, pourtant, ce décor peu engageant va vite devenir un formidable terrain d’apprentissage.
Un jour de printemps, alors qu’il se promène à vélo aux abords de Glasgow, son regard se porte vers les Highlands enneigés, dont la silhouette se dessine au loin. « Ça ressemblait à un immense terrain de jeu », racontera-t-il plus tard. À la bibliothèque, il trouve un livre consacré à l’escalade à Dumbarton Rock. Le lendemain, Dave prend le train pour s’y rendre. Sur place, il aperçoit deux grimpeurs dans Requiem, une grande fissure longue de 35 mètres alors considérée comme l’une des plus difficiles au monde et certainement la plus engagée d'Ecosse. Ouverte en 1983 par Dave Cuthbertson, surnommé « Cubby », elle est cotée E8 6b. « J’étais tellement naïf, à l’époque. Je me suis simplement dit : “Ça a l’air incroyable. J’aimerais vraiment grimper cette voie.” »
Faute de chaussons d’escalade, Dave grimpe alors en baskets. Mais rien ne peut le décourager. Il revient encore et encore, prend le bus ou le train et termine le trajet à pied pour passer des heures à explorer les blocs de Dumbarton, souvent seul. À force de fréquenter le site, il gagne le surnom de « Dumby Dave », en référence au nom du site, Dumberton. Pourtant, le basalte de Dumbarton ne fait aucun cadeau aux débutants. Les prises sont petites, les mouvements précis, les placements de pieds délicats. Il faut y comprendre les enchaînements et savoir maintenir son corps dans des positions inconfortables pour y grimper. Dave y forge ce qu’il appelle une « intelligence technique », soit la capacité à lire le rocher et à trouver des solutions, là où, au premier abord, il n'y en a pas. « C’était un excellent endroit pour apprendre, parce que tout me semblait difficile. Je devais vraiment m’appliquer », explique-t-il.
À 18 ans, il a déjà répété plusieurs des voies les plus difficiles d’Écosse et du Peak District anglais et ouvert ses propres itinéraires sur les parois de Dumbarton. Mais son regard revient toujours vers la grande fissure qui fend le mur principal du rocher : Requiem. En 2000, Dave réussit à enchaîner la voie en tête en plaçant lui-même toutes ses protections. Une étape importante dans sa carrière, qui soulève surtout une question. Que faire lorsqu’on a grimpé toutes les voies que son site d’apprentissage peut offrir ? Là où beaucoup seraient partis chercher de nouveaux horizons, MacLeod s’obstine à rester à Dumbarton. « La suite n’était pas dure à trouver. Il fallait abandonner la sécurité relative des fissures et s’attaquer aux grandes surfaces de rocher lisse qui les séparent », écrira-t-il plus tard. En 2001, il ouvre ainsi Achemine, dans le prolongement de Chemin de Fer, une autre voie de Cuthbertson. Le résultat : une voie cotée E9 6c, la première de ce niveau en Écosse.

Deux ans face à Rhapsody
Après avoir enchaîné Achemine, puis réalisé en solo intégral Hurlyburly, une voie sportive cotée 8a+ en Écosse, Dave MacLeod se sent prêt à poursuivre tout droit dans le mur de Requiem, plutôt que de suivre la sortie originale de la voie. Cette variante, qu’il nomme Rhapsody, remonte jusqu’au sommet de la grande paroi de Dumbarton. Surtout, elle enchaîne les difficultés. Après une dalle relativement abordable et une fissure exigeante, MacLeod atteint une courte zone de repos. Il y place quelques protections minuscules, deux petits écrous en laiton et un micro-écrou, avant d’affronter le dernier mur. Là, les prises se réduisent à de fines réglettes, et le moindre faux pas peut entraîner un vol d’une dizaine de mètres. MacLeod va en faire l’expérience à de nombreuses reprises, les chutes lui vaudront plusieurs blessures aux jambes. Mais le plus difficile reste de réussir à enchaîner les mouvements.
En 2003, Dave s’installe avec sa femme, Claire, dans un petit appartement de Dumbarton, à cinq minutes à pied du rocher. Depuis leurs fenêtres, ils aperçoivent la voie qui occupe déjà son esprit. Dans le film E11 (multiprimé), Claire raconte combien le projet finit par accaparer son mari. À partir de 2005, il s’y rend quatre jours par semaine, souvent seul, et travaille les mouvements sur une corde fixe. Et quand il n’est pas sur la falaise, il répète les séquences dans sa tête. « Il y pensait chaque instant où il était éveillé… Ça prenait possession de sa vie, et de la mienne aussi », témoigne-t-elle. Ensemble depuis douze ans, et mariés depuis cinq, aucun projet ne les a encore confrontés à une telle tension. Claire travaille à Glasgow, dans un emploi qu’elle n’apprécie guère, et assure l’essentiel des revenus du couple. Ils ont mis certains projets personnels de côté pour que Dave puisse poursuivre le sien. À la maison, la tension s’installe.
Lorsque Dave MacLeod réussit Rhapsody, en avril 2006, il met fin à près de deux années de travail. Il décrit alors la préparation de la voie comme « une expérience exceptionnellement éprouvante à tous points de vue ». Il propose alors la cotation E11 7a, un niveau inédit qui ouvre un nouveau chapitre dans l'histoire de l’escalade traditionnelle. La première E11 au monde est née. Considérée à l’époque comme la voie la plus difficile au monde dans cette discipline, Rhapsody restera une référence pendant plus d’une décennie, avant d’être dépassée par de nouvelles ascensions, comme Bon Voyage, ouverte par James Pearson à Annot en 2023 et cotée E12, ou Drifter’s Escape, réalisée par l’Américain Connor Herson en juillet 2025, à laquelle il a proposé la cotation de 9a+.
(En escalade traditionnelle, deux systèmes de cotation coexistent. Le système britannique combine une cotation globale, notée E (pour Extreme), qui tient compte de la difficulté et de l’engagement, et une cotation technique qui précise la difficulté des mouvements. Le système français, lui, exprime principalement la difficulté technique sur une échelle allant du 3 au 9, avec des subdivisions en lettres et en signes +, ndlr).

Un grimpeur qui ne s'est jamais limité au trad
Le succès de Rhapsody apporte à Dave une reconnaissance internationale, de meilleurs contrats de parrainage et davantage d’occasions de travailler dans l’écriture (il a publié plusieurs livres) les conférences et l’entraînement. Mais plutôt que de se rapprocher des grands centres de l’escalade professionnelle, il choisit de s’en éloigner. En juin 2006, Dave et Claire achètent une petite maison à l’extérieur de Fort William, au pied de Ben Nevis. MacLeod y trouve tout ce qu’il cherche. Dans un rayon d’une heure, il peut rejoindre des terrains très différents, Glencoe, les Cairngorms, l’île de Skye, les petites îles des Hébrides ou la côte d’Arisaig. Surtout, Ben Nevis, à sept minutes de chez lui, offre encore des centaines de possibilités d’ouverture et des voies que personne n’a encore gravies. De quoi l’occuper un bon paquet d’années.
À une époque où les meilleurs grimpeurs tendent à se spécialiser, MacLeod choisit de mener plusieurs disciplines de front. En escalade sportive, il atteint le neuvième degré avec A Muerte (9a), en Espagne en 2007 ; l’année suivante, il réalise en solo intégral Darwin Dixit, une voie alors cotée 8c et aujourd’hui généralement évaluée à 8b+, l’un des solos les plus difficiles jamais réalisés à l’époque ; en bloc, il atteint le niveau 8C. Sans délaisser l’escalade hivernale, particulièrement exigeante en Écosse. En 2008, il ouvre Don’t Die of Ignorance (XI,11), avant de réussir en 2010 la première ascension hivernale d’Anubis (XII,12), sur Ben Nevis, l’une des voies mixtes les plus difficiles d’Écosse.« En escalade hivernale écossaise, l’essentiel, c’est de tenir bon. De ne pas abandonner. Il y a probablement un moyen d’y arriver. »
Cette capacité à passer d’une discipline à l’autre, MacLeod la pousse à son paroxysme avec le défi « 24/8 », qu’il mûrit pendant près de dix ans. Le principe ? Réunir toutes les « huit » de l’escalade, un bloc de niveau 8A, une voie sportive de niveau 8a, une voie traditionnelle de niveau E8, une voie hivernale de niveau VIII,8 et 8 Munros (sommets écossais qui dépassent les 914 mètres d’altitude, ndlr), le tout en moins de 24 heures. Le défi exige que toutes les disciplines soient praticables le même jour, un alignement rarissime en Écosse, où les conditions idéales pour grimper sur le rocher ne coïncident pas toujours avec celles de l’escalade hivernale. Le 19 mars 2018, Dave MacLeod relève le pari en 18 h 30, en enchaînant le bloc Cameron Stone Arete (8A+), la voie sportive Leopold (8a), la voie trad Misadventure (E8 6c), puis la voie hivernale Frosty’s Vigil (VIII,8), sur Ben Nevis. Il poursuit ensuite sa course de nuit, franchissant les crêtes et les sommets voisins pour gravir huit Munros : Ben Nevis, Carn Mor Dearg, Aonach Mòr, Aonach Beag, Sgurr Choinnich Mòr, Stob Coire an Laoigh, Stob Coire Claurigh et Stob Bàn.
La progression de Dave MacLeod s'appuie aussi sur un intérêt profond pour la préparation physique et la psychologie du sport. Diplômé en physiologie et sciences du sport de l'Université de Glasgow en 2002, il reprend plus tard ses études dans les domaines de la médecine du sport et de la nutrition humaine. De quoi nourrir ses livres et son travail d'entraîneur. Dans 9 out of 10 Climbers Make the Same Mistakes, publié en 2010, il s'intéresse aux erreurs qui empêchent les grimpeurs de progresser. Avec Make or Break, il se penche sur les blessures et les moyens de les prévenir. Plutôt que d’empiler les exercices, il cherche à comprendre pourquoi un grimpeur stagne, quels sont ses véritables facteurs limitants et comment adapter son entraînement plutôt que de multiplier les exercices sans stratégie. Dans son dernier livre, Moving the Needle, paru en 2024, MacLeod revient sur son propre parcours et décrit comment un grimpeur qui ne se distinguait pas particulièrement de ses pairs à Glasgow a fini par réaliser Rhapsody, alors considérée comme la voie de trad la plus difficile au monde. Le 7 novembre 2025, l'Université des Highlands et des Îles lui a décerné un doctorat honorifique, récompensant ses réalisations en escalade, son engagement éducatif et son travail de vulgarisation scientifique.
En vidéo, deux documentaires à voir sur Dave MacLeod
"E11", sur Rapsody (trailer)
"The 24/8", sur son défi (court métrage de 14 minutes)
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