Depuis presque quarante ans, Jeffrey Lendrum pille des nids de rapaces sur les falaises escarpées les plus reculées du monde pour vendre les œufs à de richissimes fauconniers du Moyen Orient. Condamné en 2018 par un tribunal britannique à trois ans de prison, il comparaissait à nouveau ce mercredi en vue de son extradition vers le Brésil, qui souhaite le juger à son tour. Outside avait passé un an à retracer le parcours de ce criminel singulier qui sait mieux que quiconque brouiller les pistes.
Article initialement publié 16 mars 2019, mis à jour le 22 janvier 2020.
Il est près de midi, le 3 mai 2010, quand John Struczynski, agent de nettoyage de l’aéroport de Birmingham, en Angleterre, remarque quelque chose d’étrange. Un passager d’âge moyen au crâne dégarni vient de passer un très long moment dans les douches du Salon Première Classe de la compagnie Emirates Airlines. John Struczynski y entre derrière lui pour faire son travail mais trouve la cabine et le sol parfaitement secs. Au fond d’une poubelle pour couches, il découvre une boîte en carton contenant un œuf teint en rouge. Trop étrange pour être honnête : l’agent alerte la sécurité de l’aéroport.
Quelques minutes plus tard, deux policiers antiterroristes en civil abordent le passager et l’invitent à les suivre pour procéder à une fouille corporelle. Ils découvrent alors que l’homme a plusieurs tours de sparadrap autour de l’abdomen destinés à fixer à son corps trois chaussettes en laine contenant 14 œufs relativement petits, dont les coquilles vont du rouge brique au brun marbré. Il s’explique : son kiné lui aurait prescrit de se balader avec des œufs collés au ventre afin de s’obliger à serrer les muscles en permanence et renforcer ainsi sa ceinture abdominale…
Moyennement convaincue, la police contacte Andy McWilliam, expert de la National Wildlife Crime Unit, l’unité de la police britannique chargée des délits concernant les animaux sauvages - ce qui inclut aussi bien le déterrage des blaireaux que le commerce de l’ivoire. À la description des œufs, Andy McWilliam pense immédiatement à des œufs de faucon pèlerin, l’oiseau le plus rapide au monde, qui niche dans les falaises de la côte ouest du Royaume-Uni, du Pays de Galles à l’Écosse.
Au cours des années 1950 et 1960, en grande partie à cause de l’utilisation massive du DDT, l’espèce a subi un déclin dramatique et au début des années 70, on comptait seulement 350 couples en Grande-Bretagne. L’interdiction du pesticide dans le monde entier à partir de 1970 a permis un renouveau et la population est remontée à environ 1 500 couples aujourd’hui. L’espèce est cependant toujours protégée au Royaume-Uni, et voler des œufs dans la nature est passible d’une peine de prison.
Un braconnier pas comme les autres
“J’ai demandé aux collègues de procéder à son arrestation”, raconte Andy McWilliam, un homme trapu de 61 ans au menton carré et aux cheveux gris clairsemés. “Et je leur ai dit que j’arrivais dans deux heures.” L’expert demande aussi à un éleveur de rapaces réputé, Lee Featherstone, de se rendre à l’aéroport. Sur place, ce dernier confirme que les œufs saisis sont ceux de faucon pèlerin et, à l’aide d’un moniteur électronique, l’Egg Buddy, détermine que 13 des 14 fauconneaux sont encore viables et à deux semaines de l’éclosion. Quant à l’œuf rouge, il s’agissait d’un œuf de poule teinté, vraisemblablement un leurre au cas où le suspect se serait fait arrêter aux contrôles de sécurité.
Le détenu est en possession de deux passeports, l’un irlandais et l’autre sud-africain, qui l’identifient comme Jeffrey Paul Lendrum, 48 ans. Plusieurs interrogatoires seront nécessaires pour qu’il admette avoir prélevé les œufs dans des nids de la vallée de la Rhondda, au sud du Pays de Galles. L’homme ne cesse de répéter qu’il croyait qu’ils étaient “morts” et qu’il voulait juste les ramener, via Dubaï, chez son père au Zimbabwe, pour la collection familiale. Pas dupe, McWilliam commence à comprendre qu’il ne s’agit pas d’un braconnier ordinaire.

D’après les données d’Interpol, la criminalité liée aux espèces sauvages génère des bénéfices estimés à 20 milliards d’euros par an et c’est l’un des marchés noirs les plus lucratifs au monde. Les activités vont bien au-delà de l’ivoire d’éléphant ou de la corne de rhinocéros. En novembre 2009, la police de Rio de Janeiro a ainsi arrêté le propriétaire d’une animalerie britannique qui tentait de faire sortir clandestinement du Brésil un millier d’araignées amazoniennes géantes cachées dans ses bagages. En mai 2017, en Java orientale, la police indonésienne est venue au secours d’une vingtaine de cacatoès soufrés, une espèce en danger critique d’extinction, qu’un trafiquant avait dissimulés dans des bouteilles d’eau.
Des collectionneurs compulsifs
Les faucons, dont il existe une quarantaine d’espèces, sont présents sur tous les continents, à l’exception de l’Antarctique. Dans certaines parties du monde, et en particulier au Royaume-Uni, la menace du DDT a laissé place à une autre, différente : des collectionneurs compulsifs volent dans les nids des œufs d’espèces protégées pour les vider et les exposer comme des trophées. Ces pillages ont mis en danger l’équilibre de nombreuses espèces — pies-grièches écorcheurs, balbuzards pêcheurs, aigles royaux, pèlerins – jusqu’à ce que la police écossaise, en coordination avec la Royal Society for the Protection of Birds ne lance l’opération Easter en 1997.
Cet immense coup de filet permit d’établir qu’un grand nombre des délinquants étaient des hommes d’âge moyen, qui avaient du mal eux-mêmes à expliquer leurs motivations. “Certains deviennent simplement obsédés, expliquait Andy McWilliam dans le documentaire Poached* de 2015. Ils se laissent aller à leur marotte sans se poser de questions. Quant à comprendre pourquoi on risque d’aller en prison pour un œuf d’oiseau, ça me dépasse”.
Ces délits peuvent sembler farfelus à côté du commerce illégal de rapaces au Moyen-Orient, où les adeptes de la fauconnerie sont prêts à payer des fortunes pour un spécimen rare. En 2013, à Doha, capitale du Qatar, un acheteur aurait payé 220 000 euros sur le marché légal pour un faucon gerfaut blanc pur, un oiseau apprécié pour sa puissance et sa beauté avec lequel les rois médiévaux chassaient.
La demande actuelle au Moyen-Orient vient du développement des compétitions de vitesse de faucons, qui perpétue, en la remettant au goût du jour, la tradition séculaire bédouine. Dans ces courses, l’envergure des oiseaux, leur force et leur vitesse sont les atouts des champions. Cependant, la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites) dont les Émirats Arabes Unis, le Qatar et l’Arabie Saoudite sont signataires, interdit l’importation et l’exportation de faucons pèlerins et gerfauts, et, depuis 2002, les Émirats exigent que les oiseaux voyagent avec un passeport prouvant leur provenance légale. En raison de ces restrictions et grâce aux progrès de la génétique, l’élevage en captivité se développe, devenant de plus en plus plébiscité.
Un an sur la piste de Lendrum
Cependant, de nombreux passionnés continuent à affirmer que les spécimens sauvages sont génétiquement supérieurs et des fauconniers sans scrupules dépensent des sommes faramineuses pour des oiseaux acquis par des "trappeurs" en Sibérie, au Kamchatka et dans d’autres régions où abondent les oiseaux de proie. En 2005, par exemple, la contrebande de faucons sacrés provenant d’Asie centrale a pris de telles proportions que l’espèce a été déclarée en danger. Les Émirats appliquent avec rigueur différentes mesures de répression et, selon un rapport publié en 2018 par l’institut américain C4ADS sur le trafic illégal d’espèces sauvages par transport aérien, entre 2009 et 2017 les Émirats ont connu le plus grand nombre de saisies liées au trafic d’oiseaux de proie – pour la plupart, destinés à Dubaï.
Outside a passé plus d’un an sur la piste de Lendrum. Après avoir rencontré des gens de son entourage dont des membres de sa famille, des éleveurs et des représentants des autorités, nous avons finalement pu interviewer Lendrum en personne. Il a insisté lourdement sur le fait que ses “infractions” avaient été rapportées de façon complètement disproportionnée : il n’aurait volé des œufs viables que deux fois au cours de sa vie d’adulte, et c’était, d’après lui, pour sauver les poussins non éclos d’un grave danger, et il n’aurait jamais fait affaire avec le Moyen-Orient.

D’ailleurs, nous a-t-il affirmé, les prix pratiqués aussi bien sur le marché légal d’oiseaux de proie que sur le marché noir sont tellement dérisoires que personne ne pourrait gagner sa vie avec la contrebande d’œufs. “La façon dont Andy McWilliam a dépeint la situation en me mettant sous le feu des projecteurs m’a cloué au pilori”, a-t-il déploré. Mais au fur et à mesure que notre enquête avançait, ces protestations d’innocence devenaient de moins en moins crédibles.
“Au bout du monde”
Le chemin menant jusqu’à lui a été long, il a commencé à Cardiff, la capitale du Pays de Galles. C’est là que nous avons rencontré Ian Guildford, un enquêteur local de la National Wildlife Crime Unit. Andy McWilliam nous a rejoints quelques kilomètres plus au nord et nous avons roulé vers Aberdare, une ville minière sinistrée depuis l’effondrement de l’industrie dans les années 1960. Au sud-ouest d’Aberdare, la route zigzague entre les collines dénudées vert pâle, où des filets ci et là ont été tendus pour éviter les éboulements. En contrebas, la vallée de la Rhondda, austère et sans arbres, sculptée par les glaciers de la fin du Pléistocène, dont l’extrémité nord est surplombée par les sommets en grès rouge du parc national de Brecon Beacons, parsemés de cairns funéraires de l’âge de bronze.
En sortant de la voiture, tout en haut d’une crête, il soufflait un vent à nous renverser littéralement par terre. Pliés pour tenir tête aux puissantes rafales, nous avons traversé une prairie d’herbe humide et spongieuse où on s’enfonçait jusqu’aux genoux jusqu’à atteindre un à-pic vertigineux qui exposait des strates gris-noir. La paroi, presque verticale, formait des corniches en escalier abritées du vent : un lieu idéal pour la nidation du faucon pèlerin.
“On est vraiment au bout du bout du monde”, s’est écrié Guildford, un Londonien aux cheveux bruns ébouriffés et lunettes qui vit au Pays de Galles depuis trente ans. Plus loin, une autre falaise offrait une vue panoramique de toute la formation rocheuse. McWilliam et Guildford ont scruté le ciel avec leurs jumelles à la recherche de pèlerins, sans succès.
Un incubateur branché sur l’allume-cigare
Lorsqu’il a interrogé Lendrum pour la première fois en mai 2010, Andy McWilliam s’est empressé de localiser sa voiture, une berline stationnée dans le parking longue durée de l’aéroport. Il y a trouvé des mousquetons, des cordes, des appareils GPS et une unité de navigation par satellite où étaient enregistrés les mouvements de Lendrum dans la vallée de la Rhondda mais, surtout, un élément particulièrement incriminant : un incubateur bricolé pour pouvoir être branché sur l’allume-cigare d’une voiture.
McWilliam a découvert que Lendrum avait sillonné les falaises pendant des jours, en quadrillant minutieusement avec une grille de coordonnées la zone de recherche pour la délimiter, tout en gardant un œil sur les faucons mâles qui retournaient au nid. Lendrum a avoué avoir localisé des corniches où les femelles avaient pondu, et avoir ensuite cueilli des œufs viables à quatre endroits. Pour ce faire, il a dû fixer une corde au sommet de la falaise et la descendre en rappel muni d’un sac isotherme pour protéger les œufs, tandis que les pèlerins adultes s’envolaient, effrayés.

McWilliam a aussi trouvé un DVD dans le bagage à main de Lendrum. Les images le montraient suspendu à une corde au-dessus de nids de faucons gerfaut dans la région de Kuujjuaq, en territoire inuit, au nord-est du Québec. McWilliam a passé au peigne fin les documents trouvés dans son ordinateur portable, qui racontaient par le menu un voyage de reconnaissance au Sri Lanka en février 2010 à la recherche d’œufs d’une sous-espèce rare de pèlerin, le faucon shaheen. “Repéré un à l’envol depuis un rocher… Bon site avec un grand surplomb, plusieurs endroits avec des excréments, pouvait-on y lire. Des soldats protègent les éléphants dans la zone et se pointent dès qu’on sort de la voiture. Ils surgissent des arbres pour demander ce qu’on fait. L’accès difficile aux falaises et la présence de l’armée rendent le projet impossible.”
Lendrum — ou l’auteur de ce récit en sa possession — avait également fait des repérages à l’aéroport de Colombo. “Quelques mètres après les portes de la zone de départ, il y a un point de contrôle avec des appareils à rayons X standard, et un portique de détection de métaux, indique le rapport. Le gars qui m’a fouillé savait vraiment ce qu’il faisait, il avait été bien formé”. Andy McWilliam avait eu du flair : il avait face à lui un criminel sophistiqué spécialiste de la faune sauvage.
Une réputation de grimpeur hors pair
Jeffrey Lendrum est né en 1961, dans ce qui était alors la Rhodésie du Nord (Zambie actuelle), sous domination blanche. Peu après, la famille s’est installée à Bulawayo, en Rhodésie du Sud (Zimbabwe aujourd'hui), un industrieux nœud ferroviaire sur le Highveld, le haut plateau de vastes prairies qui couvre une large zone de l’Afrique australe. Aîné d’une fratrie de trois, Jeffrey se joint parfois à son père, Adrian, directeur des ressources humaines chez Dunlop Tires, pour des excursions dans le parc national Matobo, une région sauvage riche en gibier dont les montagnes granitiques offrent une concentration exceptionnelle de rapaces.
Dès l’âge de huit ans, il se taille une réputation de grimpeur hors pair, escaladant avec agilité les arbres et les parois rocheuses où nichent des oiseaux. Dans les années 70 et 80, Matobo est le site d’un des projets ornithologiques les plus ambitieux au monde, l’African Black Eagle Survey. Invités à participer à ce projet, puis à mener des études complémentaires sur les buses augures et les aigles fasciés, les Lendrum ont accès à des centaines de sites de nidification répertoriés par la Rhodesian Ornithological Society (maintenant BirdLife Zimbabwe).
Pendant près de dix ans, alors que la guérilla menée par les rebelles de Robert Mugabe contre le régime blanc font rage dans la brousse, père et fils sillonnent le parc. Avec le temps, d’autres participants au projet commencent à se méfier des Lendrum et de leurs activités secrètes dans la zone protégée. Père et fils sont dénoncés et, en octobre 1983, une intervention de la police permet de découvrir dans leur maison plus de 800 œufs cachés dans des tiroirs, ainsi que des œufs de pèlerins réfrigérés pour ralentir leur développement.

Un procès de trois mois s’ensuit, au terme duquel le tribunal reconnaît père et fils coupables de fraude, de possession et vol d’espèces sauvages spécialement protégées, et les condamne à une importante amende additionnée de quatre mois de prison avec sursis. Peu de temps après, Jeffrey, devenu un paria dans sa ville, quitte Bulawayo pour s’installer en Afrique du Sud. Il a alors 23 ans.
Le début des grands vols
Jusqu’en 1998, rien ne ressort des activités de Jeffrey Lendrum. A cette époque, une amie lui présente Paul Mullin, un expatrié britannique employé par une société américaine qui installe des infrastructure Internet en Afrique australe. L’homme, qui a depuis changé de nom, pour des raisons qui deviendront bientôt évidentes, vit actuellement en Angleterre. À sa demande, on utilisera son ancien nom.
“On prenait le café en parlant de l’Afrique, nous a-t-il confié. Jeff voulait me faire découvrir le Zimbabwe et m’y emmener en safari. On a fait pas mal de virées en voiture à Bulawayo, et dans les parcs nationaux de Matobo et de Hwange”. À terme, ils deviennent partenaires d’affaires, voyageant du Botswana au Kenya pour acheter de l’art tribal et l’expédier en Angleterre, où ils ont ouvert quelques boutiques d’artisanat africain. Tous deux se complètent, selon Paul Mullin : “Jeff parlait les dialectes locaux, connaissait la région et savait faire du troc. Moi, j’avais les fonds.”

C’est ainsi que leurs aventures ont commencé. Paul Mullin dit n’avoir eu connaissance des activités interlopes de Lendrum que plus tard. Au début des années 2000, il commence à l’accompagner dans ses expéditions en rapport avec ces trafics illégaux. L’amitié entre Mullin et Lendrum tournera au vinaigre vers 2008, autour d’un trio amoureux. Lendrum soutient aujourd’hui que les allégations de Mullin sont mensongères, nées d’un désir de vengeance. Quoi qu’il en soit, son acolyte a des preuves de leurs exploits - billets d’avion, journaux intimes, notes et vidéos - y compris celle que Andy McWilliam a trouvée en 2010, où l’on peut voir clairement Lendrum au-dessus d’un nid de faucon alors que le pilote de l’hélicoptère rit en les traitant de “putain de voleurs”
Des documentaristes de la National Geographic Society
Selon Paul Mullin, Lendrum justifiait ces pillages en disant qu’il valait mieux pour les poussins être élevés par de riches fauconniers des Emirats dans un environnement protégé que d’avoir à survivre dans des conditions naturelles extrêmes. “Quel est le taux de mortalité d’un oiseau dans le désert ?”, demandait-il. Jeff prenait les œufs ou les poussins et les emmenait à Dubaï, où certains hôpitaux pour la faune sauvage ont plus de moyens que les hôpitaux pour humains, se rappelle M.Mullin. En effet, l’hôpital Falcon d’Abu Dhabi, par exemple, traite plus de 11 000 rapaces par an et possède une aile dédiée à l’ophtalmologie ainsi qu’une unité de soins intensifs.
Au fil du temps, Lendrum s’enhardit. En juin 2001, Paul Mullin l’accompagne dans le premier de ses deux voyages au Canada pour cueillir des œufs de faucon gerfaut. Ce rapace de grande envergure, dont le plumage varie du gris au blanc pur, habite les régions les plus septentrionales du pays et pond ses œufs rose crème, quatre ou cinq par couvée, dans des creux à flanc de falaise. “ C’était une opération digne d’un commando militaire”, se souvient-il. Lendrum recrute un vieil ami pilote et, à Montréal, les hommes remplissent un hélicoptère Bell 206 JetRanger loué avec de l’équipement pour grand froid, des groupes électrogènes, des lumières, des appareils photos, une caméra professionnelle, des appareils GPS, du matériel d’escalade et des incubateurs mobiles. Pour la couverture, ils se font passer pour des documentaristes de la National Geographic Society.
Paul Mullin n’a pas filmé les moments précis où Lendrum pillait les nids, mais il affirme que Lendrum ramassait des œufs alors que des femelles gerfaut tournoyaient autour de lui avec anxiété – ce que Lendrum conteste. Il calcule qu’ils ont dû piller environ 19 nids et récupérer une douzaine d’œufs viables, avant de retourner sans problème à Montréal puis à l’aéroport d’Heathrow, en Angleterre. “On a caché les œufs, enveloppés dans des chaussettes et d’autres matériaux isolants pour maintenir la bonne température, dans les bagages de cabine de Jeffrey, dit Mullin. Il surveillait la température constamment pour s’assurer qu’ils ne s’abîment pas”. Une fois à Londres, leurs chemins se sont séparés, et toujours d’après M.Mullin, Lendrum a pris un vol pour Dubaï. “Foutaises”, rétorque ce dernier.
“Parfois on gagne, parfois on perd”
Lorsqu’il est arrêté à Birmingham en 2010, il partage son temps entre l’Angleterre et Johannesburg. Lors du procès le mois d’août suivant, il plaide coupable aux accusations de vol et de tentative d’exportation d’une espèce protégée. “J’ai pu en discuter avec lui peu avant, raconte Andy McWilliam. Il savait qu’il irait en prison, et quand on lui a annoncé une peine de deux ans et demi, il m’a regardé avec un haussement d’épaules. Je crois que sa philosophie là-dessus était ‘parfois on gagne, parfois on perd’”.
À la prison de Hewell, dans les Midlands, ses codétenus le surnomment Bird Man. Andy McWilliam lui rend visite dans l’espoir d’obtenir des renseignements sur les réseaux de contrebande d’œufs en Grande-Bretagne et au Moyen-Orient, mais Lendrum s’en tient à sa version initiale : l’opération dans la vallée de la Rhondda a été la seule.
Néanmoins, ils entretiennent une relation téléphonique. Lendrum l’appelle de temps en temps depuis la prison et continue de le faire lorsqu’on lui accorde une liberté conditionnelle au bout de neuf mois, à condition qu’il reste au Royaume-Uni pendant les neuf mois suivants. “Il habitait quelque part dans le sud de l’Angleterre et il s’ennuyait beaucoup, dit M.McWilliam. Il m’appelait pour discuter, par exemple s’il y avait quelque chose dans le journal sur l’ivoire d’éléphant ou s’il avait eu une amende pour stationnement interdit. Ou il parlait de la corne de rhinocéros et m’expliquait en quoi les organismes de réglementation se leurraient. Je m’entendais bien avec lui. Je n’ai jamais cautionné ce qu’il faisait, mais je le respectais”.

Lendrum a 51 ans lorsqu’il termine sa conditionnelle, en 2012. Il retourne alors en Afrique du Sud, contrit et déterminé à faire amende honorable. Sur place, son frère lui trouve un emploi, mais son passé refait surface et il doit renoncer à travailler. Finalement, l’inévitable se produit, Jeffrey Lendrum retourne à ses nids.
Les autorités à ses trousses
En octobre 2015, Lendrum voyage au sud du Chili, où il a pris un hôtel sous son véritable nom, à Punta Arenas, en Patagonie. Il a apporté sa panoplie habituelle d’incubateurs et son matériel d’escalade. Sauf qu’à cette occasion, un employé zélé fait des recherches sur Google et trouve des articles sur son passé criminel. Il prévient les autorités chiliennes que Lendrum s’apprête à quitter le continent via São Paulo. Le piège se referme. Le 21 octobre, dans une sorte de répétition étrange de son arrestation cinq ans plus tôt, la police brésilienne l’arrête dans le salon Emirates Airlines à São Paulo, alors qu’il attend un vol pour Dubaï. Selon les archives judiciaires brésiliennes, il transportait une couveuse avec quatre œufs d’une variété rare de pèlerin qui vit en Terre de Feu.
Mais Lendrum a plus d’un tour dans son sac. Alors que le tribunal le condamne à quatre ans et demi de prison pour vol et trafic illégal, son avocat convainc le juge de le libérer sous caution en attendant l’appel, et Lendrum en profite pour se faufiler hors du Brésil et disparaître dans la nature.
En mai 2017, Outside reprend contact avec Paul Mullin dans le but d’obtenir des renseignements pour retrouver le fugitif. Leurs amis communs pensent qu’il s’est réfugié en Afrique du Sud, qui n’a pas de traité d’extradition avec le Brésil, et qu’il se cache chez sa sœur, au Cap. Grâce à un numéro de portable fourni par M.Mullin, nous avons pu joindre Lendrum dès la première tentative. Après avoir appris que l’on réalisait un reportage sur lui et qu’on avait rencontré Andy McWilliam dans la vallée de la Rhondda au Pays de Galles, il se montre prudent et même sur la défensive. "McWilliam a dit à qui voulait l’entendre que je vendais des oiseaux pour une fortune, a-t-il répondu avec un fort accent d’Afrique du Sud. On a écrit beaucoup de mensonges sur moi, les médias me présentent comme le Pablo Escobar du trafic d’œufs de faucon. Il a raison, Trump, quand il parle de « fake news »".
Jeffrey Lendrum répètera plusieurs fois qu’il n’a rien à voir avec le commerce des faucons au Moyen-Orient. “Dans ma vie, j’ai dû grimper plus d’un millier de fois jusqu’à des nids, et le taux de défaillance des œufs est d’environ 45 %, a-t-il dit. À Matobo, je n’ai pris que des œufs déjà morts, mais en Angleterre on a utilisé ça contre moi.” À notre demande d’interview en personne, il a répondu qu’il allait y réfléchir, mais quelques jours plus tard, quand on l’a rappelé, il nous a appris qu’on venait de lui diagnostiquer un cancer de la prostate. “Un sale truc”. Il ne souhaitait pas continuer nos échanges.
Alors qu’il s’éloigne déjà, il se retourne pour lancer, avec un sourire provocant : “Si vous voulez, on ira marauder des œufs un de ces jours.”
Sept mois plus tard, notre reporter, en mission à Johannesburg, tente une fois de plus de rencontrer Jeffrey Lendrum. Avec succès, cette fois. Le rendez-vous a eu lieu dans un immense centre commercial près d’un échangeur routier, dans un restaurant de fruits de mer. Lendrum arrive à l’heure convenue. Il se présente, courtois : “J’imagine que vous me reconnaissez à cause des photos”. Front dégarni, lunettes à monture noire et chemise rayée sur bermuda kaki, il a l’air d’un vendeur de magasin de sport plutôt que d’un aventurier casse-cou. Mais il est bronzé et on ne pourrait deviner qu’il est malade.
Devant un cappuccino, Lendrum soutient encore une fois qu’à quelques rares exceptions près, il a toujours cueilli des œufs morts, et que prétendre qu’il exportait illégalement des œufs de rapace pour le profit est complètement hors-sujet. “On ne gagne rien avec ça, m’a-t-il dit. Si les œufs de faucon valaient, disons, 20 000 dollars chaque, j’aurais un hélicoptère Bell 407 garé dehors, non ? C’est n’importe quoi”.
Un mois plus tard, la presse britannique rapportait que Jeffrey Lendrum avait été traduit en justice et faisait face à trois chefs d’accusation. Il avait été écroué dans une prison de Londres jusqu’au procès fixé pour le mois d’août. Il y avait peu de détails sur sa comparution, sinon que l’avocat de Lendrum soutenait que son client s’apprêtait à déclarer les œufs et les poussins lorsqu’il s’était fait arrêter. Trop de questions restaient sans réponse : comment s’était-il procuré les œufs ? À qui comptait-il les livrer ? Comment avait-il été repéré par la police ? Et surtout, qu’est-ce qui lui avait pris ?

Son voyage en Amérique du Sud était, d’après lui, une escapade innocente qui a mal tourné. Il explique avoir voyagé régulièrement au Chili — six visites en dix ans - attiré par l’une des faunes aviaires les plus riches et variées de la planète. “Manchot de Magellan, huîtriers, des flamants roses, pèlerins, — c’est incroyable.” Au cours de ce voyage, il s’est envolé pour Punta Arenas, comme lors de ses précédents séjours, puis a continué en voiture jusqu’à la pointe du continent, où il a escaladé l’intérieur des volcans et fait du rappel sur des falaises pour examiner quelque 18 nids de faucon pèlerin.
Une journée de marche dans la jungle avec un GPS
Il reconnaît avoir pris des œufs viables d’un nid — mais seulement parce que la “femelle pèlerin était morte. J’en ai pris quatre. Honnêtement, je ne pensais pas qu’il puisse y avoir un problème, peut-être juste une amende. Mon intention était de les emporter pour les poser dans des nids de crécerelles en Afrique du Sud.”
D’après lui, l’évasion du Brésil a été relativement facile. Il aurait gagné la frontière sud avec l’Argentine, et fait une journée de marche dans la jungle équipé d’un GPS et d’un sac à dos avec des vivres en prenant soin d’éviter les patrouilles. Ensuite, il se serait fait délivrer un nouveau passeport à l’ambassade d’Irlande pour retourner alors à Johannesburg. Son avocat brésilien, Rodrigo Tomei, émet des réserves sur ce récit. Il trouve plus probable que son client ait pris un bus à la frontière et ensuite l’avion avec son passeport sud-africain. “À l’époque, personne ne le cherchait”, dit-il.

Lendrum fait le récit de ses aventures avec conviction et un regard franc qui sème le doute. Et s’il avait été victime d’un enchaînement de malentendus et d’injustices ? Mais lorsque l’on réunit tous les éléments de son récit, beaucoup se contredisent.
Aussi, au cours de l’interview, Lendrum fait un aveu surprenant. “On m’a en effet demandé de voler des œufs viables, mais j’ai répondu qu’il y avait 99 % de chances que ça ne marche pas. Les œufs passent trop de temps hors du nid entre le moment où on les sort, où on les transporte sur soi… C’est juste trop long. J’ai eu beaucoup de demandes, en fait. Dans mon livre, je vais donner pas mal de noms.” À la question “Est-ce que vous envisagez de reprendre une vie d’aventurier chasseur d’œufs ?”, il répond, avec une certaine nostalgie “Je me fais vieux”. Le cancer de la prostate a épuisé son énergie et un accident de voiture lui a laissé des séquelles aux cervicales et aux membres. “Je peux à peine lever les bras”, explique-t-il.
Une fois l’interview finie, alors qu’il s’éloigne d’un pas lent, il se retourne et lance, avec un sourire provocant : “Si vous voulez, on ira marauder des œufs un de ces jours. On ira dans la vallée de la Rhondda pour voir combien de faucons pèlerins on peut choper — sous le nez d’Andy McWilliam. Mais c’est vous qui grimperez aux falaises. On va gagner des millions !”
Incorrigible
Tout semblait indiquer qu’on n’entendrait plus parler de Jeffrey Lendrum. Pourtant, six mois plus tard, le 29 juin 2018, le Home Office du Royaume-Uni publiait un communiqué : “A Heathrow, les douaniers empêchent la sortie illégale d’œufs d’oiseaux rares”. Le suspect, de 56 ans, est un ressortissant irlandais provenant d’Afrique du Sud qui a éveillé les soupçons des douaniers. Ils l’ont fouillé et découvert dans une ceinture adaptée, cachée sous ses vêtements, 19 œufs d’oiseaux de proie protégés : des pygargues vocifères, des vautours noirs et deux poussins de vautour tout juste éclos. En vertu de la loi britannique, on protège l’identité des suspects tant qu’ils n’ont pas été inculpés par un tribunal, mais pour les connaisseurs, son identité fait peu de doutes.
L’audience préliminaire a eu lieu le 23 août de l’année dernière. Les auxiliaires de justice ont escorté Lendrum jusqu’à une cabine blindée à l’arrière de la salle d’audience, à l’abri du regard du public. D’une voix, faible et désincarnée il a déclaré : “Je ne suis pas coupable”. Le procès a finalement eu lieu le 7 janvier dernier. Deux jours plus tard, la justice britannique condamnait Jeffrey Lendrum à trois ans et un mois de prison. “Parfois on gagne, parfois on perd”.
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