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Kilimanjaro
  • Société

La Tanzanie approuve un projet de téléphérique sur le Kilimandjaro

  • 15 février 2021
  • 7 minutes

Stephanie Vermillion Stephanie Vermillion Journaliste indépendante, Stephanie Vermillion couvre les thématiques voyage, aventure, bière artisanale et tous les sujets outdoor.

Le concept vient d’être validé. Quelles pourraient en être les conséquences pour le plus haut sommet d’Afrique ? Notre enquête auprès d’experts environnementaux, de guides et d’anciens responsables gouvernementaux.

Le Kilimandjaro pourrait bientôt offrir un paysage très différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. Et pas seulement parce que les glaciers y perdent du terrain, suite au réchauffement climatique. Le gouvernement tanzanien vient d’approuver la construction d'un téléphérique qui irait jusqu’au sommet du plus haut sommet d’Afrique, culminant à 5895 mètres. Un projet validé d’un point de vue technique mais dont la concrétisation est tout sauf certaine.

L'idée d'un téléphérique a été émise en hauts lieux pour la première fois en mai 2019. Son objectif : multiplier le nombre de touristes par deux.  Avant la pandémie de COVID-19, le Kilimandjaro attirait quelque 50 000 visiteurs par an, dont 35 000 candidats au sommet. Les autres se contentant d’admirer le site depuis le parc national qui l'entoure. Cette année-là, Constantine Kanyasu, alors vice-ministre du tourisme de Tanzanie, nous confiait que le téléphérique permettrait aux étudiants et aux voyageurs de moins de 15 ans et aux touristes de plus de 50 ans - de nouvelles cibles pour cette ascension exigeante d'un point de vue physique - de découvrir la beauté de la montagne. 

Bien évidemment les associations d'alpinistes se sont mobilisées contre le projet et ont demandé au gouvernement de reconsidérer sa position, cependant que les médias sociaux s’emparaient de la polémique. De leur côté, les porteurs et les guides se sont regroupés au niveau local en groupes de pression tandis que les alpinistes lançaient des pétitions en ligne. Face à ces contestations, les responsables tanzaniens ont répondu par le silence, promettant qu'ils étudieraient la faisabilité et les impacts environnementaux et sociétaux avant d'aller de l'avant.

En décembre 2020, coup de théâtre, le gouvernement donne sa bénédiction pour le téléphérique … mais Paul Banga, porte-parole du Tanzania National Parks Authority (TANAPA) pour le projet, explique que l'approbation ne vaut pas pour autant pour confirmation. "Nous attendons les instructions du ministère des ressources naturelles et du tourisme avant de commencer à chercher des investisseurs", a déclaré lors d'un atelier du TANAPA, selon l'agence de presse Xinhua. Interrogé par Outside, Paul Banga nous a expliqué que dès que les autorités avanceront sur le sujet, "la décision du gouvernement sera communiquée au public". 

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Quand sera prise la décision finale, à quoi exactement ressemblerait le projet ? A ce jour beaucoup de points sont incertains. Mais notre journaliste, alpiniste, connaissant bien le Kilimandjaro et la Tanzanie, s’est intéressé de près à l’affaire, dès l'annonce de 2019. Il a passé près de deux ans à suivre ce projet, depuis l'envoi de messages aux représentants du gouvernement tanzanien jusqu'au débat impliquant au moins une douzaine d'experts locaux et internationaux. Voici le fruit de son enquête.

Où le téléphérique du Kilimandjaro serait-il installé ?

Tous les rapports et les sources internes désignent la zone de Machame, une route pittoresque et populaire courant sur le versant sud du pic. Machame attire près de la moitié des alpinistes du Kilimandjaro, compte tenu de son taux de réussite élevé (85 % pour une ascension de sept jours) et son magnifique parcours traversant cinq écosystèmes. Machame est également facilement accessible depuis l'A23, la route principale de la région, ce qui en fait un choix naturel pour ce type d'attraction touristique.

Merwyn Nunes, un Tanzanien qui s'oppose au téléphérique, a travaillé pour le ministère des Ressources naturelles et du tourisme avant de devenir le représentant du développement touristique pour la région du Kilimandjaro. Il dirige aujourd’hui "Wildersun Safaris", une société organisant des circuits depuis le Serengeti jusqu’au parc national du Kilimandjaro. 

« Le plan, dit-il, « est que six piliers assez solides pour transporter 15 cabines seront implantés le long de la route. Chaque cabine aura la capacité de transporter six personnes pendant un trajet de 20 minutes les conduisant jusqu'au plateau de Shira". Le Shira, l'un des trois cônes volcaniques, est situé à environ 3657 mètres sur un haut plateau qui s'étend sur près de 13 kilomètres avant de rejoindre le plus haut cône volcanique du Kilimandjaro, le Kibo, et son sommet, le pic Uhuru. Bénéficiant de vues superbes sur le Kibo et d’un plateau relativement plat et ouvert, cette zone serait la plate-forme d'atterrissage la plus pratique pour le téléphérique. 

Le mal des montagnes pourrait-il poser des problèmes aux touristes ?

On ne connait pas encore tous les détails techniques de l’opération, mais il est probable que le téléphérique démarrerait près de la porte de Machame (altitude de 1640 mètres ) et monterait d'environ 2100 mètres jusqu'au plateau de Shira en 20 minutes, selon Merwyn Nunes. De quoi provoquer le mal des montagnes ? Certainement, les effets de l'altitude pouvant commencer entre 1500 mètres et 2000 mètres. Une ascension trop rapide augmente les risques de maladies liées à l'altitude, comme le mal aigu des montagnes, dont les symptômes comprennent des maux de tête, des nausées, des vertiges et un essoufflement. Les recherches de la Clinique Mayo suggèrent que 20 % des personnes voyageant vers des altitudes élevées, inférieures à 5486 mètres, en souffriront d'une forme ou d’une autre. Mais tout dépend de la durée pendant laquelle les visiteurs restent à haute altitude. Une autre étude, publiée dans la revue Age and Ageing, validée par des pairs, met en évidence que les symptômes se manifestent généralement entre 6 et 12 heures après l'arrivée en altitude, un temps bien supérieur à celui que les touristes passent habituellement au sommet d'un téléphérique. 

Le téléphérique affecterait-il la biodiversité du Kilimandjaro ?

L'impact environnemental du projet est l'une des principales préoccupations des opposants au projet. Les cinq zones de végétation du Kilimandjaro comprennent des forêts, des terres agricoles, des déserts et des glaciers, qui ont d’ailleurs reculé de 85 % entre 1912 et 2013, ce qui a fait la une de la presse. Mais le recul des glaciers du Kilimandjaro ne met pas seulement en évidence un changement climatique rapide, il illustre aujourd’hui la fragilité des écosystèmes de la région abritant des espèces vulnérables comme les éléphants, visibles dans les forêts environnantes, et les oiseaux migrateurs évoluant dans une zone stratégique englobant à la fois le pic et une grande partie du sud du Kenya.

Afin de protéger les écosystèmes et la beauté naturelle du Kilimandjaro - deux facteurs qui ont permis au parc national du Kilimandjaro d'obtenir le statut de "patrimoine mondial de l'Unesco" en 1987 - le gouvernement tanzanien a promis de réaliser une étude d'impact environnemental et social avant d'approuver le téléphérique. En août 2019, Constantine Kanyasu, l'ancien vice-ministre du tourisme, nous a bien affirmé que le volet environnemental de cette étude était terminé. Mais l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) n'en n'est pas du tout convaincue. Selon un porte-parole de l'organisation, l'étude d'impact environnemental et social reconnait effectivement la diversité des écosystèmes de la région, mais elle "n'évalue pas l'impact que le développement du téléphérique aura sur eux". En tant qu'organisme consultatif sur la nature pour le Centre du patrimoine mondial de l'Unesco, l'UICN a envoyé une lettre à l'État de Tanzanie pour lui demander de ne pas poursuivre le projet en raison des effets négatifs sur l'environnement, d'autant qu'il s'agit ici d'un site de "valeur universelle exceptionnelle". A ce jour, l'Union internationale pour la conservation de la nature n'a toujours pas reçu de réponse. 

Par ailleurs, on sait que les dizaines de milliers d'alpinistes qui chaque année s’aventurent sur le Kilimandjaro impactent fortement l’environnement, entre l’accumulation des déchets qu’ils génèrent, et la dégradation de la végétation due à leur passage, rappelle l'UICN. Ce à quoi, répond Steven Dale, directeur de la société d'architecture et d'ingénierie SCJ Alliance, spécialisée dans le conseil en matière de téléphériques – non affilié au projet, précisons-le - affirme qu'en soi, un téléphérique est inoffensif pour l'environnement. "Il n'y a probablement pas de meilleur moyen pour transporter les gens du bas vers le haut d'une montagne dans une zone écologiquement sensible", explique-t-il. Peut-être, mais quid de leur impact une fois sur place, ne peut-on s'empêcher de se demander.

Les porteurs, les guides et tous ceux qui, de près ou de loin, équipent les alpinistes et les marcheurs vont-ils en être affectés ?

L'annonce de 2019 a laissé la communauté des alpinistes tanzaniens sous le choc. Les porteurs et les guides n’allaient-ils pas perdre leur emploi ? Les visiteurs choisiraient-ils la voie la plus rapide et la moins chère pour gravir une partie du Kilimandjaro plutôt que de faire un trekking de six ou sept jours pour atteindre le sommet ? Tous les intéressés ont donc rejoint le groupe de pression local anti-câble-voiture de Merwyn Nunes, « Voice of Kilimanjaro », "pour donner une voix à une montagne qui n'a pas de voix propre", a déclaré le militant. 
Il est d'ailleurs intéressant de noter que si nombre de guides et porteurs ne sont toujours pas fans du projet, loin de là, ils sont moins inquiets de la perte de leur emploi que de la violation du caractère sacré de leur précieuse montagne natale.  

"Je pense que les gens qui veulent vraiment se lancer dans l’ascension du Kilimandjaro choisiront quand même cette option pour atteindre le sommet plutôt que de faire un petit tour en téléphérique en touriste", confie Vivian Temba, directrice du marketing de l'agence de trekking "Amani Afrika", basée en Tanzanie. "Mais l'attrait général du Mont Kilimandjaro en tant qu'attraction naturelle pourrait sérieusement diminuer. Imaginez que vous commencez votre ascension du Kili, et qu'au lieu de voir la montagne dans toute sa gloire, vous voyez des pylônes et des câbles d'acier".

Le projet de téléphérique du Kilimandjaro a-t-il des chances d'aboutir ?

D'un point de vue purement logistique, c’est possible. "Une infrastructure comme celle-ci pourrait être construite en un an, voire deux maximum compte tenu du site, isolé, et des intérêts politiques en jeu, a déclaré Dale de l'Alliance SCJ. "Mais tout dépendra de deux facteurs : vont-ils parvenir à décrocher le budget et les autorisations nécessaires ? Au final, c’est moins le principe du téléphérique qui semble aujourd’hui remis en cause que sa faisabilité sur le plan financier et administratif.

Or, si l’on en croit certains experts qui connaissent bien les rouages du gouvernement tanzanien, de sérieux doutes persistent encore. "Le gouvernement semble trainer les pieds sur ce projet", explique ainsi Merwyn Nunes,. "Mais, je continue de retenir mon souffle, tout peut arriver. Le danger, c’est que le parti au pouvoir et le gouvernement actuel soient favorables à une approche industrielle du développement de l'économie … en sachant que les téléphériques sont considérés comme une industrie. Mais mon sentiment personnel, c'est que cela n'arrivera pas", dit-il. Un optimisme qu’on aimerait bien partager …


Signer la pétition contre l’installation d’un téléphérique sur le Mont Kilimandjaro

A ce jour, 7767 personnes seulement l’ont signée. Si, comme nous, l’impact de projet sur l’environnement, vous alerte. Vous pouvez signer, ici.

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