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Portrait de Elisabeth Chai Vasarhelyi
  • Société
  • Culture

La réalisatrice de “Free Solo” n’en a rien à faire de l’escalade

  • 23 février 2019
  • 12 minutes

Lisa Chase Lisa Chase Lisa Chase est une ancienne rédactrice de ELLE, New York Magazine et de Wired. Elle écrit actuellement un livre sur le fait d'élever seule un garçon.

Elizabeth Chai Vasarhelyi ne pratique pas l’escalade, mais son envie de comprendre ce qui pousse les grimpeurs à tenter l’impossible lui a permis de réaliser deux des meilleurs documentaires du genre. Notre chroniqueuse Lisa Chase a rencontré la documentariste, dont le film Free Solo, diffusé en France le 24 mars sur National Geographic, vient de décrocher l'Oscar du meilleur documentaire, une première pour un film d'escalade.

"Aujourd'hui, j’ai dû enlever tous les gros mots du film. Il a fallu que je m’en occupe moi-même", affirme la documentariste Elizabeth Chai Vasarhelyi lors d'un déjeuner à Manhattan, dans un nouveau restaurant indien à la mode. Elégante et élancée, une veste en cuir noir négligemment posée sur l’épaule, elle a tout de la New-Yorkaise sophistiquée. Ce jour-là, il fait 37 degrés à l'ombre, mais cela ne l’empêche pas de commander un avial épicé (une sorte de copieux curry de légumes au lait de coco) et un bol de soupe au curcuma, tout en acceptant avec enthousiasme de partager avec moi un paneer et un naan. Malgré sa frêle silhouette, elle a visiblement de l’appétit.

Avec son mari, le grimpeur et réalisateur Jimmy Chin, elle a co-réalisé “Meru”, en 2015, film haletant et époustouflant qui raconte la toute première ascension du pic Meru, sommet impitoyable de l’Himalaya indien culminant à 6 660 mètres d’altitude. Les jurons qu’elle a dû gommer ne se trouvent pas dans ce film-là mais dans la version pas tout à fait finalisée de “Free Solo”, sa dernière collaboration avec son époux. Le film, sélectionné cette année aux Oscars dans la catégorie du meilleur documentaire, retrace l’ascension historique en solo intégral d’El Capitan réalisée par le grimpeur Alex Honnold, en seulement trois heures et 56 minutes.

Dans la version présentée au mois de juin dernier, Alex Honnold prononce quatre fois le mot “putain” dans les huit premières minutes du film. Le problème, c’est que “Free Solo” est produit par National Geographic, chaîne américaine pas vraiment adepte de la vulgarité. Avant de quitter New York, où elle vit et travaille la majeure partie du temps avec les deux enfants du couple, Elizabeth Chai Vasarhelyi se doit donc d’effacer toute trace de grossièreté de son documentaire.

Un couple qui intrigue

"Le fait qu'elle n'en ait rien à foutre de l'escalade permet à ses films de toucher plus de gens", analyse Jon Krakauer, grimpeur et écrivain, auteur notamment d’Into the Wild, qui apparaît à de nombreuses reprises dans “Meru”. L’athlète y évoque la culture de l'escalade, le danger qu'implique l’ascension d'un tel sommet et les raisons qui poussent les grimpeurs à le faire : autant d’aspects sur lesquels la réalisatrice a fortement insisté pour rendre le film accessible à un public plus large qu’aux seuls férus d’escalade.

Pourtant, dans ce petit monde, certains ont vu dans son mariage et sa collaboration avec Jimmy Chin le symbole du choc de deux mondes. Le style de vie du couple en laisse d’ailleurs plus d’un sceptique. “Tout le monde se demande : comment font-ils, elle à New York et lui dans le Wyoming?”, témoigne Conrad Anker, l’un des protagonistes de “Meru”. Avant d’ajouter, visiblement agacé par ces commérages: “Je ne sais pas comment ils y arrivent, mais ils y arrivent ! Ils font en sorte que ça marche”. Elizabeth Chai Vasarhelyi fait preuve de la même lassitude quand il s’agit d’évoquer ce sujet. “Jimmy dit qu’il habite à Jackson Hole parce qu’il n’aime pas New York et il se plaît à dire qu’il ‘vit uniquement dans le Wyoming’. Laissons-le dire. Dans les faits, il est très souvent à New York.”

Pendant les trois ans qui se sont écoulés entre la tentative ratée d’Anker, Chin et Ozturk de gravir le pic Meru par la Shark’s Fin Route en 2008 et leur nouvel essai en 2011, cette fois couronné de succès, Ozturk a failli mourir dans un grave accident de ski et Chin a miraculeusement survécu à une avalanche. Tout cela apparaît dans “Meru”, tout comme les témoignages des femmes, petites-amies et soeurs des grimpeurs.

“Je suis personnellement impliquée”

Ces séquences faisaient déjà partie des premières versions du film mais elles ont été tournées à nouveau au moment où Elizabeth Chai Vasarhelyi a commencé à travailler sur le projet pour en faire ressortir toute la dimension émotionnelle. La force de la réalisatrice ? Contribuer à casser les codes du “film de mecs” que l’on retrouve très souvent dans le cinéma de montagne et d’escalade - et de manière générale dans tous les films qui parlent de sports extrêmes, cf l’oeuvre intégrale de Warren Miller, réalisateur américain auquel on doit plus d’une cinquantaine de films sur le ski.  “Meru” montre ce que peuvent ressentir les membres de la famille des grimpeurs : de la peur assortie à un soutien sans faille. Cela aussi est dû en grande partie à l’influence de la co-réalisatrice.

“C’est parce que je suis personnellement impliquée”, explique-t-elle. Autrement dit, puisqu’elle est amoureuse d’un homme qui risque sa vie en gravissant des montagnes, elle ressent le besoin de s’interroger sur les raisons qui le poussent à le faire.

“Quand je suis allé au festival de Sundance pour “Meru”, j’ai été projeté dans un autre monde”, se souvient Conrad Anker. “Avant je faisais des petites vidéos commerciales pour des marques de ski et tout d’un coup je me suis retrouvé à participer à un film potentiellement en lice pour les Oscars. Pour moi, ça simplifie les choses : maintenant plus besoin de faire un film sur ma vie. Chai et Jimmy l’ont déjà fait, donc je suis tranquille!”. Conrad Anker dévoile en effet ses émotions dans “Meru”, il y parle notamment de sa relation avec son partenaire d’escalade Alex Lowe, tué en 1999 par une avalanche dans l’Himalaya, et évoque également sa rencontre et son mariage avec sa veuve Jenny, dont il a adopté les trois petits garçons.

Alex Honnold était sur les rangs pour faire partie d’un film de ce genre au moment où il a commencé à envisager l’ascension d’El Capitan en solo intégral. Il ne pouvait rien tenter de plus ambitieux en tant que grimpeur. El Capitan était son Graal. “L’approche de Chai est  complètement différente de tout ce que j’ai connu auparavant en termes de réalisation”, affirme-t-il par téléphone depuis sa maison de Las Vegas. “En général, dans les autres films d’escalade que j’ai faits, on tourne pour une marque et il suffit d’aller sur le terrain et de filmer la scène. En général, on la refait 17 fois. Avec Chai, j’ai eu l’impression de travailler avec quelqu’un qui se souciait enfin de capturer l’authenticité du moment”.”

Quand Honnold commence à envisager sérieusement l’ascension d’El Capitan, il connaît à peine Elizabeth Chai Vasarhelyi, qu’il n’a rencontrée qu'une seule fois. "C'était lors d’une rencontre organisée par The North Face, raconte-t-il. Je mangeais en regardant un match des Giants à la télé. J'avais déjà entendu parler d'elle, je savais vaguement que c’était une New-Yorkaise très chic de l'Upper East Side et qu’elle était avec un réalisateur, Jimmy. Et la première chose que je lui ai dite, c'est : ‘Ravi de te rencontrer. Mais là je ne peux pas bouger’. Et on a passé la soirée ensemble devant le match." Après ce que Honnold décrit comme six mois “à se faire la cour”, il décide de choisir Chin et Vasarhelyi pour immortaliser son exploit. Il était convaincu qu'ils s'intéresseraient vraiment à ce défi et qu'ils seraient en mesure de filmer l’ascension sans compromettre sa sécurité.

Prendre les choses à coeur

“Bizarrement, d’une certaine manière, Chai et Alex se ressemblent”, décrypte Jimmy Chin, joint au téléphone sur son lieu de vacances au Mexique, après avoir escaladé une falaise pour avoir du réseau. “Ses films sont faits de façon méticuleuse et elle ne s’arrête pas tant qu'elle n'a pas tout tenté. Elle a une vraie mentalité de grimpeuse, elle ne lâchera jamais le morceau”.

"C'est aussi une question de justesse, poursuit-il. Elle cherche la vérité. Elle reste dans la retenue. Quand on fait du cinéma, on est toujours tenté d'exagérer ou de grossir le trait. Chai prend les choses très à coeur et est quelqu’un de discret. La démesure ne l’intéresse pas."

“Je m'interroge toujours sur l’utilisation de l’expression ‘prendre les choses très à coeur’”, relève Elizabeth Chai Vasarhelyi, d'un ton qui indique clairement qu'elle ne s'interroge pas du tout. “On l’utilise toujours pour décrire les femmes mais les hommes aussi peuvent prendre les choses très à coeur. Pourtant on ne dit jamais ça d’eux."

L’expression semble pourtant bien la définir. Elle n'a que 39 ans et a toujours vécu une vie survoltée dans une famille d'intellectuels issue de plusieurs continents. Les Vasarhelyi sont des New-Yorkais tendance vieille école du très chic quartier de l’Upper East Side : les représentants d’une certaine méritocratie cultivée qui donnait son identité à cette partie de Manhattan avant que les gestionnaires de fonds spéculatifs ne prennent le dessus. Chai grandit donc à Manhattan et va à l'école pour filles de Brearley, qui se présente comme un endroit pour les "filles qui veulent repousser leurs limites intellectuelles". Douée pour les sciences, la jeune fille passe de nombreux après-midi au Metropolitan Museum où sa mère travaille à l’époque. L'appartement de la famille se trouve à quelques pas du Whitney Museum, qu’elle fréquente régulièrement.

A l’âge de 12 ans, elle co-anime l’émission de télé “Totally Kids Sports” sur la chaîne Nickelodeon. “Il est impossible de retrouver la moindre séquence du programme, et c’est très bien comme ça, dit-elle, catégorique. Je pense surtout qu’à l’époque ils cherchaient une gentille petite Asiatique”. Son père, à présent professeur de business à la Rutgers University, dans le New Jersey, a appris à Elizabeth Chai et à son petit frère, à skier à Jackson Hole. Apparemment, il a rempli sa mission: “Chai maîtrise parfaitement le couloir de Corbet, une piste de ski très difficile de la vallée”, affirme un Jimmy Chin admiratif.

Le Sénégal comme ancrage

La jeune femme a commencé sa carrière dans le cinéma alors qu’elle étudiait à l'université de Princeton. Elle a d’abord travaillé à Hong Kong pour la chaîne ABC News. Dans son premier documentaire, “A Normal Life”, achevé en 2003 à l’âge de 24 ans, elle suivait sept jeunes Kosovars se démenant pour vivre malgré le conflit en Bosnie. “La seule chose qui nous séparait, c'était les circonstances de la vie. Moi j'étais très privilégiée, alors qu'eux, pris dans une guerre censée être terminée, n'ont jamais eu aucune opportunité”, témoigne-t-elle. “A Normal Life” remporte le prix du meilleur documentaire au festival du film de Tribeca en 2003 et attire l'attention du réalisateur Mike Nichols, qui engage Vasarhelyi comme assistante sur son film “Closer”.

Elle passe la majeure partie de la décennie suivante à travailler sur des films au Sénégal. Si bien que l'entourage de la réalisatrice n’a quasi pas le choix et se doit d’aimer ce pays. “Mon frère y est allé trois fois, mes parents aussi, sourit-elle. J'y ai vécu pendant cinq ans. Jimmy y a été aussi et on y est retournés avec notre fille Marina, quand elle était bébé. Nous avions mis une moustiquaire autour de son berceau”. Son documentaire “Youssou N'Dour : I Bring What I Love”, consacré au grand musicien sénégalais, a été présenté aux festivals du film de Telluride et de Toronto en 2008. Elle tourne ensuite “Touba”, une sorte de "poème visuel" qui suit le pèlerinage annuel de plus d'un million de musulmans soufis dans la ville de Touba. En 2012, elle fait la connaissance de Jimmy Chin lors d'un festival au cours duquel il donne une conférence pour parler de son expérience du pic Meru et de ce que représente l'échec.

"Nous étions tous les deux seuls, juste devant la salle où j’allais donner ma conférence, et j'ai commencé à lui parler", se souvient Chin. "J'ai dit : ‘Tu es cinéaste ? Je vais donner une conférence. Tu veux venir ?’ Et elle a répondu : ‘Non, ça ne m'intéresse pas’. C'est tout à fait Chai."

Elle met cependant Chin en contact avec Sarah Elizabeth Lewis, une amie d'enfance, enseignante à Harvard, qui écrit un livre sur la créativité et l'échec et qui assiste également à la conférence. Un lien se tisse alors entre les membres du trio, “même si j'ai immédiatement eu l'impression d'être de trop”, témoigne Sarah Elizabeth Lewis.

"J’ai demandé à Chai si elle voulait bien jeter un coup d'oeil à mon montage sur ‘Meru’", se rappelle Chin. À ce moment-là, une première version du film existe depuis quelques années mais il n’est jamais sélectionné à Sundance ou dans d'autres festivals. "Je l'ai envoyé à Chai, et je n'ai eu aucune nouvelle pendant trois mois. J'ai pensé : (1) elle ne m'aime pas, et (2) elle n'aime pas mon film."

Un porno consacré à l’escalade

Il avait tout faux. Vasarhelyi se trouvait simplement au Sénégal pour tourner “Incorruptible”, un film poignant sur les affrontements violents qui ont opposé des mouvements d’étudiants au gouvernement d'Abdoulaye Wade, en 2012. Quand elle rentre à New York, ils reprennent contact, commencent à travailler ensemble sur “Meru” et tombent amoureux. A l'époque, ils disposent déjà de 35 heures de rushes, dont l'ascension et les témoignages. C'est son idée à elle de réécrire le film et de retourner des scènes pour “voir si Conrad, Renan et Jimmy sont capables de faire sortir des émotions vraiment authentiques “.

Selon Jon Krakauer, la première version était “un petit film de grimpe, comme un porno consacré à l’escalade, si on veut. Chai en a fait une vraie belle oeuvre cinématographique. C'est sans doute le meilleur du genre. Jimmy serait d'accord avec moi”.

”Les qualités de Chai ? Une sensibilité pour la narration et le fait qu’elle ait toujours un temps d'avance. Parfois, elle visualise le film avant même qu'il ne soit fait. Elle comprend aussi comment fonctionne l'industrie du cinéma. Moi je sais comment fonctionne le monde des expéditions, mais je n’y connais rien à celui du cinéma”, reconnaît Jimmy Chin.

“Meru” reçoit le prix du public dans la catégorie documentaire au festival de Sundance en 2015 et est acclamé par la critique. Il remporte également plus de 2,4 millions de dollars au box office, devenant ainsi l'un des documentaires les plus rentables de l’année. Vasarhelyi convainc même Krakauer de faire la promotion du film, jouant le jeu des mondanités, dans l’espoir d’une nomination aux Oscars. Elle se montre aux côtés de Krakauer, Chin et Anker. Mais le documentaire ne fera finalement pas partie des nommés : sans doute l'une des seules fois dans sa vie où Vasarhelyi se trouve confrontée à l’échec.

Divergences amicales ou artistiques ?

Le cœur du sujet de “Meru” est l'amitié, avec ses liens et ses limites. Sur ce plan, la collaboration de Chin avec Vasarhelyi a eu un réel impact.  A cette époque-là, Chin travaillait encore avec Camp4 Collective, une société de production qu'il avait créée avec Renan Ozturk et le photographe Tim Kempel. Anson Fogel est devenu par la suite leur associé. Peu de temps après que ne commence l'histoire d’amour entre Chin et Vasarhelyi, Camp4 s'est dissous pour des raisons restées assez obscures mais qui pourraient être liées à des divergences artistiques entre Chin et les autres associés, ainsi qu’au désir de Chin de continuer à travailler sur “Meru”.

Le milieu des grimpeurs qui font du cinéma est petit, avec ses habitudes et ses règles. Vasarhelyi est vite apparue comme une intruse. Concernant les rumeurs à propos du tournage de “Meru” - elle aurait été autoritaire et serait responsable de la séparation entre Chin et Camp4 - elle répond : “Ah bon, c’est ce que les gens disent ? Je n'ai vraiment rien à dire là-dessus”. En 2015, Jimmy Chin confiait au National Geographic : “Je préférerais ne pas m'étendre sur le sujet mais je suis heureux d'avoir créé Camp4 avec Tim Kemple et Renan Ozturk en 2010. Nous avons fait venir Anson Fogel deux années plus tard, et j'ai quitté la société en 2013”. Ce dernier n'a pas souhaité commenter ces propos.

“Professionnellement, Vasarelhyi et son mari se complètent. Leurs talents conjugués permettent de produire des films magnifiquement filmés avec un fort enjeu émotionnel”

Quels que soient les ressentiments qui puissent perdurer, il suffit de voir “Free Solo” et “Meru” pour être sûr que sa collaboration avec Chin devrait continuer à produire de grands films. “On est sur la même longueur d'ondes. Nous savons tous les deux ce que l'autre personne apporte”, explique Chin. Tous deux évoquent les points communs qu'ils se sont tout de suite trouvés lors de leur rencontre : leur attachement à l'authenticité, à la narration et au fait de repousser ses limites, mais également leurs racines communes venues de Chine, et même la ville de Jackson Hole. Professionnellement, ils se complètent. Leurs talents conjugués permettent de produire des films magnifiquement filmés avec un fort enjeu émotionnel. Comme le dit Jimmy Chin, “la rencontre entre plusieurs univers marche à merveille”.

Ce n'est jamais plus vrai que dans “Free Solo”. Le plus grand paradoxe du film est peut-être qu'il ait nécessité des moyens techniques considérables mais que ceux-ci restent invisibles. Cinq cameramen devaient être opérationnels sur la paroi, alors que l’on ne pouvait les prévenir que quelques heures auparavant, tandis qu’une équipe de trois autres cadreurs était au sol. Un hélicoptère était là pour assurer les vues plongeantes sur la paroi et les vues aériennes de Honnold, de sorte à ce qu’il apparaisse comme un petit point rouge escaladant la paroi de granit blanc. Il devait pouvoir choisir l’heure de l'ascension au moment où il se sentirait prêt, en suivant son intuition, et non en fonction d'un planning de production. Il fallait qu'il puisse se sentir libre de reculer. Il voulait être filmé, mais il ne voulait pas se sentir filmé.

“Alex a prévenu Jimmy vers 17h le soir précédent qu'il tenterait sans doute l'ascension le matin suivant”, explique Vasarhelyi. “L'équipe de Jimmy était prête, mais Alex ne savait absolument pas qu'ils étaient là”.

Dans les yeux d’Alex Honnold

Comment est-ce possible d'accomplir un tel exploit ? “En faisant en sorte de disparaître, explique-t-elle. En faisant sentir à Alex que tout allait bien, quelle que soit sa décision”. A son tour, Elizabeth Chai Vasarhelyi exprime son admiration pour tout ce que son mari a accompli. “Ils ont vraiment minimisé tout l'aspect technique nécessaire pour le tournage. Il y avait beaucoup de caméras : neuf en tout”. Certaines d'entre elles étaient fixées très loin, aux endroits où le trajet est particulièrement dangereux. L'équipe ne supportait pas l'idée de devoir potentiellement filmer la chute mortelle d’Alex Honnold. Ce dernier ne voulait pas non plus faire peser sur eux cette responsabilité. Il y avait de gros enjeux, des deux côtés, ce qui nous rendait tous intimement liés.

“C'est sans doute pour cela que le film a si bien réussi à capter toute la grâce de l'escalade, et de mon cheminement, alors qu’ils auraient pu faire un film à sensations, avec plein d'adrénaline, en jouant sur le fait que je risquais de mourir”,souligne Alex Honnold.

Vasarhelyi n'est peut-être pas une grimpeuse, mais elle s'intéresse réellement à ce sport. Son but n’était pas de dépeindre Honnold comme suicidaire et drogué aux sensations fortes, comme on le voit dans certains reportages. L'idée au coeur de “Free Solo”, dit-elle, " c'est de revenir à cet enfant qui avait tellement peur de parler aux autres qu'il était plus facile pour lui de grimper seul, sans corde, que de demander à quelqu’un de l’assurer. J'ai l'impression que nous avons tous un souvenir d’enfance comme ça en nous. C'était vraiment important de voir les yeux d'Alex avant qu'il ne commence son ascension. De montrer ce qu’il y avait dans son regard le matin de son départ."

Et qu'y a vu la caméra ? Les yeux de Vasarhelyi s'illuminent. "Il était impatient." Elle ajoute, après un long silence. "Et vraiment prêt à relever le défi."

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