S’il y a une cordée à suivre actuellement dans le Karakoram pakistanais, c’est celle du Japonais Kazuya Hiraide et de son jeune partenaire, Kenro Nakajima. Leur objectif, longuement muri ? L’ouverture d’une nouvelle voie dans la face ouest du K2 (8 611 m), par des faces vierges ou presque - leur terrain de prédilection - et dans leur style habituel, sans porteur d’altitude ni guide ou oxygène. Du pur style alpin, bien dans l’esprit d'un alpiniste exigeant, admiré par ses pairs, qui par trois fois l’ont récompensé de la plus haute récompense de la pratique, mais qui ne cherche guère la lumière. Un personnage fascinant qui pourrait une fois de plus faire la une si les dieux de la montagne sont à nouveau avec lui cette année.
Les alpinistes qui peuvent revendiquer trois Piolets d'or ne sont pas légion. Le Japonais Kazuya Hiraide en fait partie, et pourtant, son nom ne vous dira peut-être rien. Alors qu’au Japon c’est un mythe dans le milieu de l’alpinisme. Admiré pour ses prouesses bien sûr. Notamment les trois premières (toutes en style alpin) qui lui ont valu la récompense suprême. L’ascension de la face sud-ouest du Kamet (7756 m, Inde) en 2008 avec feu Kei Taniguchi. Celle de la face nord-est du Shispare (7611 m, Pakistan) en 2017 avec Kenro Nakajima. Et celle de la face sud du Rakaposhi (7788 m, Pakistan) en 2019, toujours avec Kenro Nakajima. Mais aussi et surtout pour son approche humble, une qualité d'autant plus respectée dans son pays qu’elle est associée à un immense talent.
Car si cette année Kazuya Hiraide a pris à nouveau la route du K2 (8 611 m) - le deuxième plus haut sommet du monde situé dans la chaîne de montagnes du Karakoram, dans la région du Cachemire, aux confins du Pakistan, de la Chine et de l'Inde - c’est qu’il considère qu’il est fin prêt. "A force d'expériences, en multipliant les petits pas, je peux transformer l'impossible en possible", explique le Japonais sur le site web de l'expédition. C’est donc peut être à un exploit historique que l’on pourrait assister cette saison : son escalade en pur style alpin de l'immense face ouest, composée essentiellement de rochers nus et de couloirs de glace, dont la verticalité est redoutable. Un défi insensé. Son rêve à l’aube de ses 50 ans et d'une retraite qui l’attend inéluctablement avouait-il en 2023 au quotidien espagnol El Pais.

De la course à pied à l'alpinisme
Pourtant le Japonais de 45 ans n’a toujours pas de gros sponsors. Pour le soutenir dans ses expéditions, essentiellement Ternua, une marque outdoor du Pays basque espagnol qui lui fournit des vêtements et de l'équipement, mais n'a pas les moyens de financer ses expéditions. Un désintérêt des grandes marques qui tient peut-être au fait que Kazuya Hiraide ne cherche pas la lumière et s’illustre plus sur les sommets que sur Instagram. Aussi, entre deux projets, il gagne sa vie comme cameraman en montagne depuis 2012, après avoir longtemps travaillé pour un distributeur d'équipements sportifs. Un paradoxe pour un alpiniste considéré comme l’un des meilleurs du moment, venu pourtant assez tard à la montagne.
Enfant, il commence par pratiquer un art martial, le kendo, avant de passer à la course de fond, où à 20 ans il s’impose parmi les meilleurs Japonais. Sans y trouver vraiment son compte, explique-t-il. "Partir d'un point A pour arriver à un point B me semblait très contraignant, alors j'ai commencé à rêver d'une discipline qui me permettrait de créer mes propres itinéraires, d'aller où je voulais et de le faire en n'étant en compétition qu'avec moi-même. C'est ainsi que je me suis tourné vers l'alpinisme", explique-t-il. Aujourd’hui il court encore tous les jours – bien qu’il ait perdu en montagne 7 orteils sur 10 - et fait sa propre trace. Ce qu’il n’a pu réaliser tout de suite. Sa première expédition, en 2002, c’est sur le Cho Oyu. Il y découvre la foule et cet esprit de compétition qui lui avait fait fuir la course à pied. Il va prendre une autre voie. La sienne. Il raconte volontiers que, une fois rentré chez lui cette année-là, il a photocopié toutes les cartes du Karakoram qu'il a pu trouver, les a assemblées en une grande fresque et s'est plongé dans les publications du Club alpin japonais pour savoir quels sommets avaient été conquis et lesquels restaient vierges. Seuls ces derniers l’intéressaient, il les a colorés en rouge. En une vingtaine d'année, depuis 2001, il aura réalisé 18 expéditions (la plupart financées de ses propres deniers), 12 premières, et engrangé trois Piolets d'or.

La mort de sa partenaire le terrasse
Ces années seront marquées par deux grandes rencontres : une partenaire qui deviendra son alter ego et une montagne de rêve. La première, s’appelle Kei Taniguchi, elle rentre dans sa vie en 2004. Plus expérimentée qu’Hiraide, elle est aussi plus âgée de sept ans. Une personnalité exceptionnelle. La montagne, c’est le Shispare, au Pakistan. Elle le fascine, Kei Taniguchi va partager sa passion. Avec elle il va gagner son premier Piolet d'or, en 2009, suite à leur ascension du Kamet, en Inde l’année prédante ; Ce qui fera d'elle la première femme à recevoir cette récompense. Mais c’est sans elle qu’il va concrétiser son rêve du Shispare, en 2017. Deux ans plus tôt, en 2015, elle trouve en effet la mort sur le mont Kuro, dans le massif volcanique de Daisetsuzan, sur l'île d'Hokkaido. Kei en sera terriblement affecté, et il aura un passage à vide pendant un an. Il doutera de pouvoir jamais retrouver une telle connivence et confiance totale avec un partenaire de cordée. Sa rencontre avec Kenro Nakajima, de 10 ans son cadet, lui redonnera espoir. Ensemble ils glaneront deux Piolets d'or. Une nouvelle cordée s’est soudée.
Elle tient toujours aujourd’hui, car c’est ce même Kenro Nakajima qui est à ses côtés actuellement sur le K2.. « Je grimpe avec lui pour qu'il ne se tue pas, pour qu'il apprenne de mes erreurs", expliquait Kazuya Hiraide, aujourd’hui marié et père de deux enfants. Désormais, cocher les sommets et les premieres ne le motive plus, seule l’exploration de la liberté l’anime. A 45 ans, il continue de nourrir des rêves mais songe à passer le témoin au jeune Kenro, dans lequel il se revoit tel qu’il était lui-même il y a une dizaine d'années, « fort et très inconscient », dit-il. Un kenro encore intimidé de grimper avec celui qu’il considère comme son mentor, mais dont la présence stimule incontestablement Kazuya Hiraide.

Un documentaire sur sa nouvelle cordée, "Rope"
C’est leur relation en tant que partenaire de cordée que relate Rope, (la corde) documentaire de Moe Wada, réalisatrice qui a déjà produit trois films sur l’alpiniste. Présenté pour la première fois en décembre dernier à Bilbao, en Espagne dans le cadre du BBK MendiFilm ce film, encore non diffusé en France, aborde aussi la question du rapport au risque, à la mort en montagne, et à la peur. "J'ai escaladé beaucoup de montagnes, et maintenant j'en ai peur", confiait Kazuya Hiraide à El Pais qui l’interviewait à l’occasion de la première. Ce film documente la première ascension réussie en style alpin de la face nord du Tirich Mir, un sommet de 7 708 mètres au Pakistan, par le duo Hiraide - Nakajima en juillet dernier. Très peu d'images de cette ascension avait été diffusées jusque-là. Il a été formidablement accueilli à Bilbao où il a remporté le prix du meilleur film d'alpinisme 2023.
Nous n’avons pas pu encore le visionner, mais en regardant le traileur et en songeant à ce qui se joue aujourd’hui sur le K2, on comprend que pour Kazuya Hiraide ce défi insensé est bien plus qu’un exploit de plus. Sans doute l’aboutissement d'un long chemin dans sa relation personnelle avec la montagne. Et une histoire de confiance, de transmission et d'amitié entre deux alpinistes.
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