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Jesse Dufton Devil's tower
  • Aventure
  • Alpinisme & Escalade

Jesse Dufton devient le premier grimpeur « sans vue » à enchaîner l’emblématique Devil’s Tower

  • 4 juin 2024
  • 4 minutes

La rédaction La rédaction L'équipe de rédaction est un noyau dur de journalistes passionnés, tous basés depuis un bon spot de grimpe, de trail, de ski ou de surf.

Diagnostiqué à l’âge de quatre ans d’une maladie génétique rare détruisant les cellules de la rétine, Jesse Dufton a sa vision réduite à une simple perception de la lumière avec un champ de vision d’environ 1 ou 2 %. Ce qui ne l’empêche pas à 38 ans de continuer à grimper en trad. Et en tête. Il nous avait déjà impressionné en 2020 avec son ascension du légendaire pilier du « Old Man of Hoy » : 137 mètres de grès rouge balayés par les vents en Ecosse. Mais aussi l’année dernière avec son ouverture d'« Eye Disappear », une voie marocaine. Voici qu’il vient de s’attaquer à un monument de l’escalade, la Devil's Tower, dans le Wyoming. Une première dans sa catégorie. Et une épreuve terriblement douloureuse.

« Je suis sûr d'avoir raté les meilleures prises », raconte Jesse Dufton, « mais comme je ne pouvais pas les voir, je ne les ai pas trouvées. Et je n'ai jamais autant souffert ! ». C’est une ascension particulièrement impressionnante que vient d'accomplir une fois de plus en trad Jesse Dufton, membre de l’équipe britannique de para-escalade : la Devil's Tower, dans le Wyoming, par l'El Matador, une voie de 150 m en 6b+. Un exploit jamais réalisé par un non-voyant. Il confirme ainsi qu’il fait parti des meilleurs grimpeurs aveugles au monde. Un puriste de surcroit, au CV impressionnant. En avril dernier, lorsque Outside l’a interviewé, il avait déjà gravi plus de 1 500 voies à vue (ou « sans vue », comme il aime à le dire) dans les îles britanniques.

Jesse Dufton Devil's tower
(Jesse Dufton / Brit Rock Films)

Né avec une maladie génétique dégénérative, la dystrophie des cônes, la vision de Jesse Dufton est passée de médiocre à quasi nulle dans l'enfance, et il est devenu aveugle au début de la vingtaine. Bien qu'il ait perdu la vue, son amour de l'escalade - découvert à l'âge de 11 ans - n'a pas faibli. Outre des centaines de voies en trad, Jesse a enchaîné les difficultés et a même réalisé des premières au Groenland.

Le Britannique a commencé à s’intéresser à la Devil's Tower il y a seulement quelques années, après avoir assisté à une conférence de Catherine Destivelle, qui avait réalisé l'ascension en solitaire d'El Matador en 1992. Cette formation rocheuse impressionnante ne pouvait que le fasciner. « Ces colonnes ressemblent à certaines falaises du Royaume-Uni (Fairhead et Kilt Rock) », raconte-t-il. 

La voie monte en grande partie entre deux colonnes verticales. Les placements tout en adhérence et en souplesse s'enchaînent, ce qui facilite la lecture et la recherche de prises. « C'est plus facile de rester sur l'itinéraire » explique Jesse dont la principale difficulté est de ne pas sortir des voies. « Et, j'ai pensé que ce serait une bonne façon de tester mes limites. Ce 5.10d (6b+) est à la limite de mes capacités actuelles en trad et à vue. Je suis également assez grand, et j'espérais que sur El Matador cela me donnerait un avantage ».

Jesse est assisté d'un « guide visuel », sa femme Molly. Outre l'assurage, Molly l'aide à trouver les prises possibles lors de l'ascension. Mais sur El Matador, le grimpeur s’est retrouvé seul pratiquement tout le temps. « Molly ne pouvait guère que me donner des encouragements », explique-t-il. « Elle ne pouvait pas repérer les prises pour moi. Il n'y en avait vraiment pas beaucoup ! »

Jesse, qui considère qu'El Matador est la « voie en trad la plus dure qu'il ait jamais tentée », a grimpé en tête cinq des six longueurs de la voie, Molly a enchaîné l'une des longueurs les plus faciles pour des raisons logistiques. Les grimpeurs aveugles ont parfois des crux différents des grimpeurs voyants, mais sur El Matador, il n'y a aucune différence. Le crux est le même pour tout le monde et c'est dès la deuxième longueur. Un enchaînement marathon de coincements en adhérence très exigeants. « Je pense que je n'ai jamais été aussi fort que sur cette longueur », a-t-il déclaré. « On m'annonce une longueur de 125 pieds (38 mètres), mais quand tu es dessus, elle te semble interminable ».

Bien que la configuration de la voie, entre deux colonnes, facilite la lecture, le style tout en adhérence rend son ascension extrêmement éprouvante physiquement. Le grimpeur raconte qu'il n'a trouvé que deux prises de pied sur toute la longueur du crux. « Je suis sûr qu'il devait y avoir des micro prises qui auraient pu faciliter le placement des pieds, mais comme je ne pouvais pas les voir, je n'en ai trouvé aucune. Je n'ai jamais ressenti une telle douleur dans les mollets ! ».

Jesse Dufton Devil's tower
(Jesse Dufton / Brit Rock Films)

Des fissures courent tout le long de la voie, de chaque côté des colonnes, offrants prises et placements des coinceurs. Mais dans le dernier quart de la longueur, ces fissures se referment complètement. Un passage tout en adhérence, pour les pieds comme pour les mains. « Lorsque vous ne pouvez pas voir ce qui vous attend, c'est vraiment dur de s'engager dans une passage aussi complexe », explique Jesse. « Vous n'avez aucune idée du nombre de mouv que vous aurez à faire, pas plus que vous ne savez quand vous allez pouvoir placer vos coinceurs ».

Jesse Dufton Devil's tower
(Jesse Dufton / Brit Rock Films)

Le style de Jesse Dufton est très particulier, il enchaîne les mouvements statiques, ultra contrôlés et de placements sûrs, mais El Matador s'est avéré être un vrai casse-tête pour lui sur certaines sections. Il est tombé plus d'une fois et a connu quelques moments difficiles. « L'un des nombreux problèmes liés à l'absence de visibilité », explique-t-il « c’est que l'on peut accidentellement donner un coup de pied dans ses protections. Et c’est précisément ce qui m’est arrivé ». Quand on peut voir, c’est éprouvant, mais quand on est aveugle, et que l’on fait tout au toucher, c’est terrifiant », dit-il. Faute d'y voir, Jesse a également glissé sur une petite plante poussant dans une fissure, occasionnant une nouvelle chute.

Un autre moment délicat l’attendait à la fin du crux. A cet endroit, Jesse place un coinceur, cherche une dégaine, sent la sangle express de ce qu'il croit être une dégaine à rallonge, attrape le mousqueton et le clippe au coinceur. À cet instant, il réalise qu'il n'a pas clippé une dégaine, mais un "friends". « En cherchant à tâtons de nouveau une dégaine, mon pied à commencé à glisser » raconte Jesse. « En panique, je tâtonne à nouveau mes dégaines, attrape un autre mousqueton et le clippe au coinceur avant de réaliser que c'était encore un autre "friends" (Camelot) ». En se concentrant, Jesse a finalement pu trouvé une dégaine sur son autre porte matériel et la clipper correctement au coinceur.

Ajoutez à ça la pression liée à l'impossibilité de vérifier les placements eux-mêmes, vous réaliserez qu'un grimpeur aveugle en grande voie fait preuve d'un engagement total, sans repères aucun. Il peut sentir avec ses mains et se fier à son seul jugement, mais sur une voie basée sur l'endurance comme El Matador, il ne peut pas passer beaucoup de temps à travailler ses placements. Il doit faire confiance à son instinct et continuer. « Cela peut être assez éprouvant », admet-il. « Vous ne pouvez pas visualiser vos protections et vérifier leur fiabilité. Vous ne pouvez que vous lancer dans l'inconnu, et vous convaincre que ça va tenir et vous garder en vie ».

Fidèle à son habitude, le cinéaste Alastair Lee, auquel on doit déjà un remarquable documentaire sur la vie de Jesse Dufton (disponible en VOD), a filmé son dernier exploit sur El Matador. Son film sera diffusé en avant-première fin octobre dans le cadre du Brit Rock Film Tour 2024.

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