Alors que tous les yeux sont rivés sur Chamonix où les meilleurs traileurs du moment sont réunis cette semaine dans le cadre de l’UTMB, un ultra-terrestre écrit sa propre partition sur les sommets de plus de 4000 mètres des Alpes. Il en a déjà avalé 51 en moins de deux semaines ; en les reliant à pied ou à vélo. Une question d’éthique et d’esthétique, nous a-t-il expliqué dans le cadre d’une longue interview durant laquelle il est revenu sur sa préparation, les pressions auxquelles il fait face ainsi que sur ses projets futurs.
Depuis son départ sur son projet « Alpine Connections » (toujours en cours à ce jour), mercredi 14 août, Kilian Jornet a déjà gravi 51 des 82 sommets de plus de 4000 mètres d’altitude que compte l’arc alpin. Un enchaînement d'autant plus impressionnant que le Catalan les relie uniquement à la force de ses jambes, à pied ou à vélo. De quoi être en avance sur l’actuel record de vitesse sur les 82 « 4000 » (60 jours), détenu par les guides Franco Nicolini et Diego Giovannini.
Il n’a toutefois pas officiellement déclaré vouloir réaliser un tel exploit. Kilian Jornet a simplement affirmé vouloir « explorer ses limites physiques, techniques et mentales en reliant les sommets de 4 000 mètres des Alpes ». Mais qu'est-ce qui l’a poussé à se mettre à l'épreuve à la fois si près et si loin de l'UTMB ? À quoi est due sa forme olympique du moment ? Qu’envisage-t-il pour la suite ? Et le reverra-t-on sur la grande messe chamoniarde ? On a profité d’une de ses rares journées de repos (prise en raison des conditions météorologiques) sur son projet « Alpine Connections » pour aller lui poser quelques questions.
Tu dis être dans la forme de ta vie. À quoi c’est dû selon toi ?
Je me suis bien entraîné, et surtout de manière régulière. La météo a été exceptionnelle cet hiver sur la côte ouest de la Norvège, avec de très bonnes conditions pour la cascade de glace et l'alpinisme. Le ciel était limpide, il a fait très froid pendant deux mois, ce qui nous a permis de faire beaucoup d'escalade au printemps.
Je fais aussi moins de choses en dehors des courses, pour laisser plus de place à l’entraînement. Je suis quelqu'un d'assez introverti, donc être avec les gens me demande beaucoup d'énergie. Si bien qu’après une course, je dois récupérer physiquement, mais aussi mentalement. Et puis, je fais des choses que j'aime, comme consacrer mon temps à NNormal ou à des projets scientifiques. Ça m'apporte des ondes positives et me donne beaucoup d'énergie. Car selon moi, avoir une stabilité dans la vie, une routine, facilite l'organisation de l'entraînement. Je peux m'entraîner mieux et plus longtemps. Ce qui me permet d’arriver avec plus d’énergie sur les courses.
Cet état d’esprit, tu le dois à la parentalité ?
Plus ou moins. Car si être papa me demande beaucoup d’énergie, cela m’a permis de pouvoir m'installer dans une routine. Je peux ainsi m'entraîner pendant que les enfants sont à l'école, puis me détendre le week-end. Cela permet peut-être de mieux organiser les choses. Avant, je m'entraînais quand je voulais, maintenant je ne le peux plus. Cette routine m’a aidé à être plus efficace et à finalement mieux m'entraîner. […] Il y a encore des jours où je me dis : « OK, aujourd'hui je vais passer ma journée en montagne, à faire ce que je veux ». Mais il y en a d'autres où je sais que je n’ai qu’une seule plage horaire pour m'entraîner et que je ne vais pouvoir faire qu'une séance spécifique.
Maintenant que tu as lancé NNormal, ressens-tu une pression supplémentaire pour participer à des courses importantes afin d'accroître la visibilité de ta marque ?
Je dirais que c’est plutôt le contraire. Parce que maintenant, avec NNormal, c'est moi qui décide ce que je veux faire. Alors si je m’aligne sur une course, c’est parce que je suis bien entraîné, que je suis en forme et que je veux faire une belle course à laquelle je me sens lié d'une manière ou d'une autre. C’est la même démarche lorsque je lance un projet. J’y vais parce que j’en ai envie – et je ne ressens aucune pression. Mais je sais bien que cela aide NNormal, bien sûr. On l’a vu l'année dernière avec le projet dans les Pyrénées.
C'était un truc de dernière minute, que j'avais décidé deux semaines avant. Et qui a eu plus de visibilité que lorsque j'ai fait l'UTMB. Ce n'est donc pas seulement une question de course, de présence ou autre. Je pense juste que si l'on fait les choses avec un bon état d'esprit, on est probablement plus inspiré et au final ça marche mieux que de suivre un calendrier préétabli.
Et pour briser cette routine - qu’il s’agisse de courses auxquelles je participe ou de grands projets qui demandent beaucoup d'énergie - je pense qu'il faut que je sois dans cet espace où j'ai la tranquillité de savoir que je n'ai pas de pression.
Tu es d’une incroyable polyvalence. Mais ça a un prix non ? Car tu pourrais peut-être davantage exceller en te concentrant sur une seule discipline…
Oui, c'est vrai. L'année dernière, par exemple, j'ai été blessé. Mais le plan était de faire un projet à l'Everest, une liaison là-haut, puis d'essayer de faire quelques courses courtes et longues. Et d’enchaîner ensuite sur un projet en montagne et un projet en ski.
La polyvalence, c’est ce que je recherche actuellement. Mais d’un autre côté, je sais que si je veux être performant dans certains projets, je dois avoir une spécificité. Quelque chose à court terme. Comme je l'ai dit, je sais que pour être en très bonne forme pour une course ou un projet, les adaptations spécifiques ne prennent pas plus de six à huit semaines. Donc, les six à huit dernières semaines avant une course ou un projet, si mon entraînement est spécifique, je sais que je peux être le plus performant possible.
Et en fin de compte, je pense que c'est ce qui me permet de rester motivé. Car si je ne faisais que courir, je n'aimerais pas ça. Et si je ne faisais que des projets en montagne, je deviendrais probablement plus lent et mes capacités diminueraient. C’est un équilibre finalement.
Tes objectifs sportifs ont-ils évolué avec le temps ?
Au début, j'étais beaucoup plus axé sur la compétition. Je faisais alors la saison de ski alpinisme en hiver et la saison de course à pied en été. Ca a été très structuré pendant de nombreuses années. Et je pense que cela m'a permis d'acquérir les bases, les fondamentaux, les connaissances et tout ce dont j'ai besoin pour faire d'autres choses. Pendant de nombreuses années, je me suis concentré sur l'entraînement. Puis j'ai commencé à mettre en place des projets de ski de pente raide ou d'alpinisme, mais autour de ce calendrier. Comme deux saisons de course. Et puis, à un moment donné, ces deux activités sont devenues plus distinctes.
Qu’as-tu prévu pour la suite de ta carrière ?
Je ne sais pas vraiment. Je me sens toujours en forme. Je suis toujours performant, continue de progresser et aime toujours autant courir. Je ne sais donc pas combien de temps cela durera. Mais tant que je suis heureux faire ça, je continuerai. J'arrêterai ensuite de participer à des courses internationales, mais je continuerai de participer à des courses locales. Parce que c'est toujours assez drôle d’y aller. Et puis j’espère pouvoir continuer pendant longtemps les projets en montagne.
Quid de ton alimentation ? Ta stratégie a-t-elle évolué ?
J'ai beaucoup modifié mon alimentation au quotidien au fil des ans. Quand j'étais jeune, je n'avais pas beaucoup de moyens et je me contentais d'acheter des pâtes ou un gros paquet de riz et de sauce tomate. Mon alimentation n'était pas très variée. Au fil du temps, j'ai davantage pris soin de mon alimentation. Nous avons un grand jardin, ce qui nous permet de cultiver beaucoup de légumes. On essaie aussi de manger beaucoup plus d'aliments fermentés. Et j'ai l'impression que, sur le plan des performances, cela m'a beaucoup aidé.
En compétition, je mange beaucoup. Beaucoup plus qu’avant. Mais à l'entraînement, je ne mange rien. Je prends des gels uniquement pour les séances très spécifiques. Mais cela n'arrive qu'une fois par mois. Si c'est une séance de quatre heures, je peux prendre un gel toutes les 30 minutes. Si je fais deux montées, puis un peu de plat, je prendrai un gel entre la montée et le plat pour la récupération. C'est très ciblé.
En hiver, j'ai une bouteille d'un demi-litre et peu importe la durée, si c'est huit heures, je la prends. En été, je ne prends rien. Et je pense que cela m'aide d'une certaine manière parce que je développe certaines adaptations métaboliques. Je n’ai ainsi pas vraiment besoin d'entraîner mon système digestif à consommer beaucoup plus, car mon métabolisme est plus flexible lorsqu'il s'agit de passer des graisses aux glucides.
Tandis que quelqu’un qui a un métabolisme moins bon et qui, disons, veut prendre 120 grammes de glucides par heure pendant une course, aura probablement besoin d'un long entraînement gastrique pour pouvoir le faire. Et ce, même s'il mange et que je ne mange pas pendant l'entraînement.
Penses-tu retourner un jour sur l’UTMB ?
Oui, c'est une course que j'aime. J'ai vécu à Chamonix pendant de nombreuses années. J’ai discuté avec les organisateurs de la course fin janvier, j'ai de bonnes relations avec eux. Je ne le ferai pas cette année parce que j'ai un autre projet. Mais je pense qu'il est bon d'être en désaccord sur certaines choses pour arriver à construire ensemble. J’espère qu'à l'avenir il y aura des changements sur certaines choses que je n'approuve pas, en ce qui concerne leur entreprise notamment, comme l'acquisition des courses, de leur vision du sponsoring ou de leur impact sur l’environnement.
On n’est pas sur la même longueur d'onde. Mais on en discute, et c'est une bonne chose. Quoiqu’il en soit, c'est une course à laquelle je reviendrai peut-être à l'avenir, et que j'aimerais faire à l'avenir.
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