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(Photo: Ricardo Giancola)
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Interview exclusive : Chris Sharma signe la première ascension de « Sleeping Lion », 9b+

  • 31 mars 2023
  • 8 minutes

La rédaction Outside.fr Delaney Miller

Après plus d'un an d’acharnement, Chris Sharma, aka “le King”, a clippé le relais de "Sleeping Lion", le deuxième 9b+ de sa carrière, démontrant au passage qu’à 41 ans, il est encore au top niveau mondial. Comment a-t-il réussi à mener de front un tel projet, sa nouvelle série TV“The Climb” et une vie de famille bien remplie ? Rencontre.

Mardi 28 mars, Chris Sharma quitte son domicile espagnol pour se rendre dans le secteur d'El Pati, à Siurana, mythique falaise catalane. Pendant une heure et demie, de larges forêts bordant des villages encore endormis s'étendent devant lui. Au loin, un château se dresse dans les montagnes de Prades surplombant une rivière cristalline. Un instant aussi surréaliste que familier puis que le grimpeur est un habitué des lieux depuis près de quinze ans.

Ses pensées se concentrent sur sa nouvelle voie, "Sleeping Lion". Un mélange d'excitation et de doute s'installe comme une boule figée au fond de sa gorge. Le printemps a officiellement commencé, ce qui signifie que les conditions sont moins propices à l'enchaînement. Et à 41 ans, il ne rajeunit pas. L'homme qui a gravi les premiers 9a+ et le 9b au monde entier n'est venu à bout d'aucun projet "difficile" depuis huit ans.

"L'incertitude planait", nous expliquera par la suite Chris Sharma. "Je risquais de laisser de nouveau filer ma chance d'enchaîner cet itinéraire. Honnêtement, cela me terrifiait".

Le grimpeur travaillait depuis octobre 2021 sur "Sleeping Lion", une voie qui traverse une paroi de calcaire, à quelques mètres de l'historique La Rambla (9a+). Au programme : des pas de blocs allant jusqu'à 8A, chacun séparé par de mauvais repos, le tout au style varié, impliquant des crochets de talons techniques, des jetés, et de la grimpe de face sur des petites arêtes. Mais peu de temps après l'avoir équipée, le grimpeur a dû s'envoler pour tourner l'émission de HBO, "The Climb", avec l'acteur hollywoodien Jason Momoa. Ce qui l'a occupé tout l'hiver.

Il est par la suite retourné dans la voie en février 2022, mais n'a pas pu l'enchaîner avant que les températures plus chaudes empêchent toute progression. Il y est revenu en novembre avec l'envie d'en découdre, une passion profonde et primitive réveillée de l'intérieur. En mars, Sharma était déjà tombé 16 fois du crux supérieur, le 54e mouvement de la voie, l'un des plus difficiles, mais il ne s'est pas découragé pour autant.

Mais cette année 2023 allait lui sourire. De retour sur la route, des falaises calcaires orange et bleues se détachent désormais du paysage, une chanson reggae, "Sleepin' Lion", de Clinton Fearon, en toile de fond.

"Ne jouez pas au poisson si vous ne savez pas nager
Ne jouez pas avec le feu si vous ne voulez pas vous brûler
La vie est un pari, dit-on
Mais que gagnerons-nous à la fin de la journée ?"

En 2015, Chris Sharma a enchaîné "El Bon Combat" (9b/+), à la Cova de Ocell en Espagne. Autre performance notamment : La Dura Dura (9b+), il y a exactement dix ans déjà, le 23 mars 2013. Depuis, il a ouvert des salles de sport en Espagne et aux États-Unis, a eu des enfants et a animé cette émission sur HBO, tout en essayant de maintenir sa passion dévorante pour l'escalade et les ascensions difficiles. Plus facile à dire qu'à faire.

"Pendant tout ce temps, j'ai essayé de rester en forme, ce qui a été un énorme défi", explique-t-il. "Je n'ai jamais voulu abandonner mes objectifs en grimpe. Mais au fil des ans, on commence à se demander si les choses vont finir se concrétiser. Suis-je en forme ? Suis-je prêt ?"

Bien-sûr, il y a eu d'autres projets au fil des ans. Il a failli réussir "Perfecto Mundo" (9b+), à Margalef, une voie qu'il avait essayée en 2008, mais les affaires et la vie familiale se sont succédées - et il a continué à perdre la forme. Le cycle s'est répété si souvent qu'il s'est juré qu'il ne ferait pas d'autres voies et qu'il ne se lancerait pas dans d'autres projets tant qu'il n'aurait pas mis au point certaines choses. Mais les vieilles habitudes ont la vie dure. Si bien qu'après avoir regardé ce bout de caillou à El Pati pendant tant d'années, il n'a pas pu résister.

"L'expérience est le plus grand des maîtres
Pas besoin de se défendre si nous apprenons bien nos leçons
Oh, oh, prenez soin de la création, il y a tant à gagner
Whoa, whoa, whoa, whoa, nous n'avons rien à perdre".

Pendant la courte marche d'approche jusqu'à El Pati, Chris Sharma se recentre sur lui-même. Il a compris ce que cela signifiait de se plonger profondément en soi, d'inspirer et de faire se dissiper le doute.

"Dans la vie d'un grimpeur, c'est vraiment bien d'aller faire d'autres choses que l'escalade", me dira-t-il par la suite. "Cela vous donne une perspective différente sur les choses et vous permet d'apprécier ce sport d'une nouvelle manière… Le but ultime est d'être capable de grimper en 9a dans la vie, pas seulement sur le rocher. J'ai donc cet objectif de grimper à ma limite tout en étant présent avec mes enfants, en tant que mari, et en créant ces salles d'escalade et cette émission de télévision. Tout ça me sort de ma zone de confort, mais c'est de là que vient une grande partie de l'amélioration de soi".

Il n'est même pas midi lorsque le grimpeur, après plus d'un an d'efforts, clippe le relai de ce qu'il estime être le deuxième 9b+ de sa carrière. L'occasion de discuter avec lui afin d'en savoir plus sur le processus de travail, son entraînement et la façon dont il a réussi à concilier sa famille, sa carrière et ses objectifs sportifs.

Chris Sharma Piscibloc
(Christopher Pike)

Vu de l'extérieur, le fait que tu aies eu tous ces objectifs de grimpe, mais que tu aies aussi fondé une famille et que tu sois devenu entrepreneur, témoigne de ta capacité à te faire confiance et à suivre ton propre rythme. Comment fais-tu ?

Le dialogue interne que nous avons avec nous-mêmes est intéressant à analyser. En général, on essaie de rester positif, d'apprécier le processus de travail, de progression. Il y a eu des moments parfois où je me suis dit : "Oui, c'est cool, j'aime ça". Mais en réalité, j'étais frustré. Je me disais intérieurement : "J'aurais dû faire ça il y a longtemps, pour pouvoir passer à autre chose". Il y a eu des moments où j'ai dû reconnaître que je n'étais pas complètement satisfait de tout, et je pense que cela m'a aidé à faire la part des choses. Il faut réussir à se convaincre de la réussite, tout en étant capable reconnaître ce que l'on ressent vraiment pour pouvoir surmonter certains obstacles. Je pense qu'il suffit d'avoir des conversations honnêtes avec soi-même, du genre "Ecoute, je suis un peu frustré de ne pas avoir enchaîné la voie, je suis un peu nerveux à l'idée de tout gâcher". Tout cela m'a aidé à être bienveillant envers moi-même.

L'un des aspects les plus intéressants de cette expérience est le fait que le 9b+ n'est plus la limite absolue dans l'escalade - il existe des 9c. Je n'étais donc en compétition avec personne. Il s'agissait plutôt d'un objectif personnel, de me prouver que je pouvais à nouveau atteindre ce niveau. Si je compare cela au fait d'essayer "La Dura Dura" [9b+ enchaîné en 2013 par le grimpeur, ndlr] avec Adam Ondra, de rivaliser pour la première ascension de la voie la plus difficile du monde, ce n'est pas du tout la même chose. Il y avait toutes ces attentes autour de moi à l'époque. Mais cette fois-ci, cette voie, c'est juste moi, dans mon propre monde, sur ma propre création, en quelque sorte pour le plaisir, parce que je voulais quand-même voir si j'étais encore capable d'enchaîner une voie d'un tel niveau.

Ce qui est très intéressant, c'est de voir comment, avec le temps, notre relation avec l'escalade évolue. Je suis tellement reconnaissant d'avoir fait de ce sport un métier, c'est ma façon de me rapprocher au maximum de la meilleure version de moi-même. J'ai commencé à grimper en 1993. J'en suis donc à 30 ans de pratique. Cette réalisation veut dire beaucoup de choses pour moi.

Lorsque tu es confronté à une frustration ou à un échec, encore et encore, tu commences à douter, ce qui déclenche un processus très profond d'évaluation de toi-même - de la raison pour laquelle tu fais ce que tu fais. Et en fin de compte, le fait de se confronter à soi-même, à cet échec, est très libérateur. C'est une voie très difficile à emprunter, où l'on s'engage pleinement. On se sent vulnérable à bien des égards. J'ai vécu toute la palette des émotions que l'on peut ressentir lors d'un processus de travail d'une voie. C'est pourquoi le fait de pouvoir revivre cela à ce stade de ma vie est très important, très gratifiant et très agréable.

Et au final, ce n'est pas nécessairement l'enchaînement qui compte, mais tout le travail pour y arriver. Et puis clipper le relai fait partie de ce processus, n'est-ce pas ? Et si nous n'y arrivons pas, c'est qu'il manque quelque chose. C'est un peu comme lorsqu'on va à l'école et qu'on obtient un diplôme. En réalité il s'agit de la somme de toutes les choses que l'on a apprises et des expériences que l'on a vécues, mais d'une certaine manière, le fait d'avoir ce diplôme est également important, n'est-ce pas ? Il est significatif. Il symbolise le niveau d'effort que vous avez dû fournir et le fait que vous avez terminé quelque chose.

Ma femme, mes amis et même mes enfants m'ont soutenu. Ils savent à quel point c'est important pour moi.

Tu pratiques l'escalade de manière très méditative, détachée de la compétition. Peux-tu nous en dire plus ?

Si je regarde toute cette expérience sur "Sleeping Lion", tout était ritualisé. La question n'était pas tant de savoir si je devais aller dans la voie ou non. À l'époque, j'avais l'habitude d'être très spontané, mais maintenant je dois planifier les choses un peu plus. Je disais donc à ma femme : "Lundi, mardi et mercredi, je serai là-bas." Même si je ne me sentais pas bien, j'y allais ; même s'il pleuvait, j'y allais. Et c'est exactement comme lorsque vous faites du yoga ou autre chose - vous aurez de bons jours, mais aussi des mauvais, mais vous devez simplement y aller et continuer de pratique. Peu importe ce qui se présente. J'essaie de m'abandonner à l'escalade. C'est très méditatif.

À 17 ans, je pensais que le monde me tendait les bras. J'étais une sorte de punk, peut-être un peu arrogant ; il n'y avait rien que je ne pouvais pas faire à mes yeux. Mais soudain, je me suis retrouvé à ne plus pouvoir grimper [à cause d'une blessure des ligaments croisés, ndlr]. Cela m'a remis à ma place. Après cela, pendant de nombreuses années, je n'ai même pas attribué de cotations à mes ascensions. Il s'agissait davantage d'un voyage personnel sur le rocher, de savoir comment, à travers ce niveau d'effort intense, on se retrouve face à soi-même. J'ai donc favorisé cette approche plutôt que de considérer l'escalade comme un sport et d'essayer de faire ce qui vous permet de monter sur un podium ou de vous donner un certain statut. Je me suis vraiment éloigné de cela.

Plus tard, à certains moments, j'ai voulu savoir où j'en étais. "La Dura Dura" en était un exemple. Pourrais-je grimper au plus haut niveau si je devenais davantage un véritable athlète ? Parce que dans le passé, je n'ai jamais vraiment été un vrai athlète. L'un des aspects intéressants de ce processus avec "Sleeping Lion" est que je me suis très peu entraîné. 99% du temps était passé à grimper sur la voie. Mais il y a eu des moments avec "La Dura Dura" où j'ai voulu voir si je pouvais jouer ce jeu, et c'était cool de me le prouver à moi-même. Mais après avoir gravi "La Dura Dura", il était important pour moi d'entamer cette nouvelle phase de ma vie.

N'est-ce pas difficile de ne pas se laisser happer par l'esprit de performance, l'envie d'enchaîner des voies aux cotations élevées et de gagner des compétitions. Peux-tu nous expliquer ce que tu fais pour garder les pieds sur terre ?

Lorsque je suis submergé, j'aime me concentrer sur la sensation que procure l'escalade. Du genre : "Comment t'es-tu senti ?" ou "Comment je me suis senti ce jour-là en grimpant". Je recherche cette bonne sensation sur le rocher. Je n'ai rien enchaîné pendant sept ans. Je veux dire que j'ai fait quelques deep water significatives, mais rien de vraiment nouveau. C'est pourquoi, chaque jour, il est important d'essayer de trouver la petite progression, le bon côté des choses, cette sensation qui vous fait vous sentir bien sur le rocher. Lorsque vous atteignez votre plus haut niveau de forme physique, c'est comme si vous transformiez votre corps en voiture de sport, et qu'il pouvait tourner en un clin d'œil, faire tout ce que vous lui demandiez. Il y a quelque chose d'extraordinaire dans ce sentiment. C'est pourquoi j'essaie de me concentrer sur cela plutôt que sur la réussite extérieure.

J'ai toujours pensé que l'escalade était une question de progression. Il s'agit de s'améliorer. Mais que se passe-t-il lorsque l'on cesse de s'améliorer ? Doit-on renoncer à la passion de l'escalade ? L'une des autres choses que j'ai explorées ces dernières années, c'est la façon de progresser au-delà des cotations de plus en plus difficiles. Il y a beaucoup de façons différentes de le faire. Il y a différents styles d'escalade. Mais il y a aussi un niveau plus subtil d'approfondissement de votre relation avec l'escalade et le mouvement. Il s'agit de devenir vraiment intime avec cette connexion, que vous fassiez quelque chose de plus difficile ou non. Il y a donc une infinité de moyens de continuer à progresser.

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