Seule sur le Grand Canyon d’Asie, dans l’Himalaya, à plus de 4000 mètres d’altitude, la Française Nouria Newman a failli perdre la vie en 2018. Elle compte à son crédit certaines des plus dangereuses descentes en eau vive de la planète. Alors, la peur elle connaît. Mais à 29 ans, elle a appris à la déconstruire, « comme un gros problème de maths que t’arrives à résoudre petit à petit pour arriver en bas », raconte la championne du monde, interviewée à la veille de la diffusion de son dernier film sur son périple en Islande. Les risques, la mort, les sponsors, la place des femmes dans le sport et … ses projets d’alpinisme, tout y passe. Et comme toujours, elle parle cash.

Nouria, comment s'est passée ton année 2020 ?
C’était un peu compliqué, car 2019 avait déjà été saboté par le refus des Etats-Unis de m’accorder mon visa, parce que j'étais allée en Iran avant. Du coup, pas de championnat du monde, ni de de tournée aux Etats-Unis, où se déroulent les courses primées. Mes sponsors sont basés là-bas, donc c’était la galère pour récupérer mon matériel. En 2020, j’ai pu y aller mais j’ai dû « fuir » pour rentrer la veille du premier confinement. C’était assez bizarre parce qu’aux Etats-Unis, on ne parlait pas du Covid, comme si en Europe on était parano. Je suis rentrée chez moi ... puis c’était parti pour 8 semaines de confinement à tourner en rond ! J’ai la chance d’habiter dans un petit village, où les gens étaient très solidaires. Il nous aidait à tricher au lieu de nous dénoncer. Mais c’est vrai que la limite du fameux « 1 kilomètre » était difficile à respecter quand on a un terrain de jeu naturel juste à côté. On a joué et on a perdu, car on s’est fait chopé une seule fois. Tu te sentais comme un criminel, il y avait des patrouilles d’hélicoptères.
Puis on a été déconfinés. Au début, je ne pensais pas pouvoir voyager ; au lieu de ça, on a poncé absolument tout ce qu’il y avait à coté de chez nous. J’ai même trouvé le rapide le plus rapide que j’ai jamais descendu, juste à côté de chez moi. Il est dans les Gorges de la Daille, entre Val d’Isère et Tignes. On l’a appelé la « Paki Daille » car la rivière ressemble à celles qu’on voit au Pakistan ! Après j’ai eu pas mal de chance. On a pu bouger dans les Alpes, puis dans le Verdon pour faire le projet vidéo. Et puis j’ai des copains italiens qui partaient en Norvège, alors je suis partie avec eux - ce qui est vraiment à refaire, car ils cuisinent trop bien, même en camping, c’est des fous !
En octobre, on est allés en Islande en octobre pour tourner notre vidéo (le film sera diffusé le 24 mars, ndlr). À la base je devais partir au Népal, mais ils n’arrêtaient pas de repousser les dates de réouverture. Enfin, je suis partie en Équateur, faire une expédition en kayak.

L’alternance confinement / pas confinement, qu'en penses-tu ?
Ça dépend, si tu pratiques un sport en stade, il y a les problématiques des vestiaires. Mais si on prend l’exemple du club de kayak de la Tarentaise, les gamins peuvent se changer dehors. On pouvait aussi imaginer un système où chaque famille les aurait emmenés individuellement, au lieu d’utiliser les navettes à plusieurs. Après, une fois dans l’eau, il y a peu de risque au niveau Covid.
Et puis de manière générale, quand on fait un sport outdoor, si on fait attention, il n’y a pas de risque. On laisse les gens prendre le métro, mais on ne les laisse pas monter sur un télésiège … Pareil, pendant le premier confinement, devoir rester dans son 1 km, alors que t’es dans la Tarentaise et qu’il n’y a personne autour de toi - il aurait juste fallu être responsable en termes de traumatologie pour ne pas encombrer les services hospitaliers. Ca n’avait pas de sens, on aurait pu laisser les gens pratiquer leur sport outdoor. Oui, il y a toujours une part de risque, ça arrive de se faire mal. Mais après il faudrait voir les chiffres de blessures de bricolage à la maison ! Moi j’ai bien réussi à me blesser en faisant du gainage !
Cela dit, je n’aimerais vraiment pas être à la place de ceux qui prennent les décisions. C’est plus facile de transgresser les règles, que de les faire. Mais le pire dans tout ça, c’est qu’on a été totalement déresponsabilisés, comme des enfants. On nous a dit de faire ce qu’il fallait faire sans réfléchir. Quand je vois les athlètes suisses par exemple … Il y a d’autres pays où on voit que les gens arrivent mieux à gérer. Ou peut-être que les Français, on n’arrive pas à être intelligents ! Moi je n’ai pas adhéré à l’idée de « restez chez vous, sauvez des vies », car c’était un raccourci trop simple. Je trouve ça bizarre quand ensuite tout rouvre, c’est l’été, les gens en ont marre, ils sont « anti-système » et font la bise parce qu’attention, « hou là là, c’est des rebelles » ! Ça aussi, c’est un non sens d’ailleurs …
Le ministère des Sports ne nous a pas trop défendus. Je voyais les Anglais qui avaient gardé leurs centres d’entrainements ouverts, et là tu te dis que tu prends beaucoup de retard, au niveau technique, physique et mental. Je me posais la question, à savoir si je serais encore capable de faire du kayak et de m’engager. C’est revenu assez rapidement heureusement.

Dans l'interview que tu as donnée à Outside en avril 2020, tu disais commencer à te demander combien de temps tu allais tenir le coup financièrement. Où en es-tu aujourd'hui ?
J’ai changé de sponsor. Aujourd’hui j’ai de meilleurs contrats, alors ça va mieux. J’ai notamment un sponsor qui fait des chaussures de kayak, Astral, qui a commencé à vraiment m’aider cette année : ils me donnent 1000$ par mois. Je suis investie avec eux dans la partie marketing et développement de produits. Ça m’aide beaucoup sur le plan financier, et c’est super intéressant de voir comment on peut améliorer les produits, du terrain jusqu’à la conception. Maintenant, mes sponsors sont : Redbull, Astral, Immersion research (pour les vêtements), Waka kayak, Sweat protection (casques et coudières), Werner pour les pagaies, et Sport orthèse pour le matériel de soin kiné - ce qui est vraiment pas mal quand t’es hors structures Équipe de France comme moi.

Que penses-tu de la place des femmes dans le sport et dans le kayak ?
Je vais parler juste du kayak extrême, car en slalom c’est plus régulé par le ministère, il y a plus de parité dans les quotas et la visibilité. Nous, on est moins nombreuses à la base. Il y a peut-être un facteur psychologique à l’entrée, une barrière. À partir d’un certain âge, les femmes vont se dire : « non, c’est pas pour moi, c’est trop dangereux » - alors qu’elles en sont tout à fait capables.
Mais c’est en train de changer. La nouvelle génération arrive de plus en plus jeune, elles n’ont pas peur. C’est plus dans ma génération qu’on trouve les idées reçues. Moi, ce qui me fait beaucoup de peine, c’est de voir des filles se mettre des barrières elles-mêmes. Elles ne vont pas essayer des choses, donc elles ne verront pas si elles en sont capables. Ce sont des idées qui sont ancrées, qui dépendent de ta socialisation.
Aussi, c’est dur de voir ces filles « girl power » mais qui reproduisent des stéréotypes genrés. Qui font comme si elles étaient féministes, mais posent en bikinis roses en faisant des « duck face ». C’est compliqué, car ça peut aussi être une manière de s’émanciper. Mais souvent c’est plus sournois que ça en a l’air, parce que c’est ce modèle qui est relayé sur les réseaux sociaux, et ça, c’est triste.

Comment changer ça ?
Je pense que ce sont les jeunes qui vont changer ça. Les jeunes filles qui vont balancer : « ton truc violet à fleurs, bof, j’en veux pas, et personne ne va me dire ce que je dois faire ou pas ». Le meilleur moyen de montrer que les femmes ont leur place dans le sport, ce n’est pas tant d’en parler, mais c’est d’y aller et de foncer. Il ne faut pas non plus faire que des groupes de filles tout le temps. Moi, ça m’embêterait de ne pas pouvoir aller dans un groupe de gars par exemple. Mais ça changera doucement avec la nouvelle génération. Ça va être super intéressant de voir de plus en plus de filles en bateau.
Il faut aussi arrêter de rester bloquées sur des idées pré-construites. Par exemple, il y en a une que ne j’aime pas du tout : on nous dit souvent que comme on est petites, il nous faut naviguer sur un petit bateau. Mais on se prend vachement plus de vagues dans la figure avec un petit bateau !
La place y en a toujours, c’est juste qu’il faut se la faire, sa place. Mais bon, il ne faut pas se leurrer non plus, le kayak reste encore un sport à prédominance masculine. Le plus difficile, c’est d’avoir des contrats équivalents entre hommes et femmes ; ou d'avoir la même visibilité.

Justement, qu'est-ce qui bloque l’égalité des contrats ?
Il y a des pagayeuses qui sont très fortes, mais qui se disent qu’elles n’ont pas leur place là. Peut-être qu’il y a une part d’humilité aussi, de ne pas oser. Mais c’est en train de changer doucement. C’est pareil, il faut avoir plus confiance en soi, et être meilleure en négociation - mais c’est dur quand tu connais pas trop les bases.

Alors, quelle est ta vision du monde du kayak aujourd’hui ?
Dans ma discipline, c’est un peu bizarre car la partie compétition est laissée de côté, ça s’éparpille. Ce qui est étrange, c’est quand je vois que des gens se spécialisent à faire de l’image, à répondre aux pré-requis des sponsors, des réseaux sociaux. Du coup, des fois on tombe un peu dans la globalité. On a tendance à aller sur des types de rivières plus photogéniques que techniques. Ce qui me fait peur, c’est le conformisme. On voit tout le temps les mêmes images de rapides. J’ai l’impression que les gens restent dans ce qui marche, et ne prennent plus autant de risques. Par exemple, tu sais que si tu fais une saison en Californie, tu vas ramener de belles images, que tu coches toutes les cases - quitte à faire des choix pas toujours judicieux.

Après la frayeur que tu t'es faite en Inde sur la rivière Tsarap, dans l'Himalaya, est-ce qu'il y a encore des choses qui te font peur aujourd'hui ?
J’ai tout le temps peur. Je pense que c’est une bonne chose, parce que le fait d’avoir peur ça t’oblige à rester concentré. Il y a les peurs irrationnelles, qui vont t’handicaper, te bloquer et c’est un problème. Mais quand je dis que j’ai peur, ce n’est pas de celle-là que je parle. Quand on regarde des gros rapides, les risques qui sont là, on ne descend pas ça comme ça, on les analyse avant. Pas comme en Inde, où c’était une section de rivière facile, alors je me suis laissée allée et c’est là que c’est devenu dangereux. Si on n’avait pas peur du danger, ça n’irait pas. On ne serait pas capable d’avoir de bonnes lignes. C’est la peur qui fait que tu peux descendre en sécurité. Puis au fond, on aime bien avoir peur, sinon on ne ferait pas tout ça !
En fait, en analysant les risques, tu dois déconstruire la peur, en déconstruisant le rapide. C’est comme un gros problème de maths que t’arrives à résoudre petit à petit pour arriver en bas. Quand t’arrives à avoir une bonne ligne, en faisant face à quelque chose qui te faisait peur, c’est ça qui est le plus grisant. Tout le mode parle d’adrénaline, comme si ça te rendait fou et que t’étais content. Mais je ne pense pas que ce soit que de l’adrénaline, il y a des moments où t’es face à toi-même ; et c’est une récompense d’arriver à accomplir quelque chose sans forcément que ce soit juste la chimie de l’adrénaline.

Quel est ton rapport au risque et à la mort dans ce sport ?
T’arrives à un niveau où t’as vu de choses. Tu t’es fait mal, t’as eu des accidents, et on a tous perdu pas mal d’amis. C’est forcément difficile, souvent c’est inacceptable. Parfois, les gens commettent des erreurs. Tu te dis : « ils ont merdé », et tu te rends compte que toi aussi tu commets des erreurs. D’autres fois - et c’est encore plus dur - il n’y a pas d’erreur, c’était un risque difficilement détectable.
Je pense juste que le bonheur que la rivière procure, tant qu’il est supérieur à ce qu’elle nous prend, on peut continuer. Le jour où la balance s’inverse, il faut arrêter. Après, je ne connais personne qui ait arrêté. Moi, pour l’instant, le kayak est ce j’aime plus que tout, je ne me vois pas arrêter. Mais ça ne veut pas dire que ce sera comme ça pour toujours. On fait au mieux pour que l'accident n'arrive pas, il faut toujours être bon en sécurité, se former, refaire les manip’ de secours de temps en temps. Des fois, on pense que l’expérience, c’est suffisant. Et puis on se rend compte qu’on n’a pas toujours fait les meilleurs choix, d’où l’importance d’avoir une bonne équipe - et de savoir renoncer. C’est compliqué, car ce sont des facteurs où il n’y a pas vraiment de règles, il faut apprendre à se connaitre pour améliorer sa prise de décision.

Quel est ton prochain objectif ?
Cette année, j’ai déjà rempli mon objectif en allant en Equateur. Je suis partie avec Ben Stookesberry - c’est « the » référence en kayak d’expédition. Je pense que personne n’a fait autant d’expés aussi variées que lui. J’ai eu la chance de bien m’entendre avec lui ; il m’a prise sous son aile, et on a fait pas mal d’expés ensemble. L’idée, c’était de faire des repérages pour le mois d’août. On a fait d’autres expéditions moins ambitieuses, mais on s’est pris un mur. On est arrivés tard, en plein dans la saison des pluies. On ne pouvait pas prédire ce qui allait se passer. C’est un exemple de renoncement où continuer aurait été trop dangereux, il manquait au moins une personne et du matériel pour continuer à descendre en sécurité. Mais maintenant, on sait comment on avance dans la jungle avec un bateau chargé. On devrait donc y retourner en août, avec un projet de grosse expédition. L’Equateur, c’est mon gros projet pour cette année. J’ai du boulot, je dois m’améliorer sur tout ce qui est équipement.
Un autre objectif « plus petit », les championnats du monde de kayak extrême en Norvège, en juin. Ça va être un beau challenge, car je ne me souviens plus de quand date ma dernière compétition, où il y avait un vrai enjeu. Entre le Covid et le refus du visa, je ne sais plus si je suis capable d’aller vite ou pas !

Comment envisages-tu ton avenir ?
Un de ces quatre, peut-être que j’aimerais bien partir au Pakistan, ou dans l’Himalaya, pour descendre l’Indus. À plus long terme, j’aimerais combiner une expédition avec de la montagne, de l’alpinisme et du kayak. Mais pour la partie alpinisme, je suis en phase d’entraînement. Je suis un bébé chèvre en montagne, je ne me sens pas du tout prête ! Je ne cherche pas forcément quelque chose de trop haut, je voudrais trouver une rivière un peu comme celles qu’on voit en Islande, pour combiner plusieurs activités.
J’ai beaucoup de chance d’habiter en Tarentaise, on a un bon terrain de jeu derrière la maison. J’habite à côté de Tiphaine Dupérier, guide de haute montagne et partenaire de cordée de Boris Langenstein, c'est avec elle que je suis partie en Islande. Tiphaine, Boris et Carole Chambaret - qui est aussi ma voisine - ont fait notamment la descente à skis du Laila Peak (6 096 mètres, dans le Karakoram, au Pakistan, ndlr)! Ils vont d'ailleurs repartir au Pakistan très bientôt pour y faire du ski de pente raide. Autour de moi, j’ai des gens hyper compétents et hyper inspirants - C’est avec eux trois que j’apprends et que je m’entraîne en alpinisme.
Pour voir le film intégral de l'expédition en Islande de Nouria Newman, c'est ici.
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