En chacun de nous se cache une aptitude à l’apnée - Guillaume Nery, quadruple recordman de plongée en poids contant, en est persuadé. Finie l’époque de « l’apnée élitiste », la discipline se démocratise et séduit un public de plus en plus large. Dans cet élan, Guillaume Nery et son ami le photographe Bastien Soleil viennent de créer la Bluenery Academy : un centre de formation ouvert à tous, pour s’initier à l’apnée et l’univers de bien-être qui en découle.
Considérer l’apnée comme un moyen de se couper du stress de la vie quotidienne : voilà l’approche de la Bluenery Academy, qui privilégie le bien-être à la pression de la performance. Créée par Guillaume Nery, champion du monde et quatre fois recordman d’apnée, et son ami photographe Bastien Soleil, réalisateur du court métrage Tang'O ; ce centre de formation accueillera ses premiers élèves à partir du lundi 17 mai.
Ici, pas d’inscription pour une saison entière au rythme de plusieurs heures chaque semaine, mais des enseignements personnalisés, dans des petits groupes de trois élèves, placés sous le signe de la découverte de la discipline. Disponibles sur un, deux, trois ou sept jours, les formations sont ouvertes à tous les niveaux. « Même les fumeurs de 50 ans qui ne font jamais de sport », plaisante Guillaume Nery, que nous avons interviewé à l’occasion de l’ouverture imminente de son centre de formation.

Pourquoi créer la Bluenery Academy ?
Cette école est dans la continuité de ma démarche visant à développer l’apnée auprès du grand public. Ça a commencé avec les films et clips que j’ai produits, qui déjà proposaient un regard personnel sur la discipline. J’ai remarqué que l’impact de ces images avaient donné envie à beaucoup de monde de s’intéresser à cet univers - qui, au premier abord, semble inaccessible. L’apnée renvoyait une image élitiste, elle était vue comme un sport de surhommes, ou de yogis avec une hygiène de vie impeccable. Mais tout le monde peut faire de l’apnée.
L’apnée est un sport qui commence à s’ouvrir, et on a besoin des clubs. Mais ici, nous sommes un point de départ, le plus complet possible, qui correspond à ma vision et ma philosophie de la discipline. La Bluenery Academy a pour but de prouver que n’importe qui peut franchir le cap, et de déconstruire les a priori sur l’apnée. Ce centre sera un endroit où l’on utilisera l’apnée comme moyen pour se reconnecter à soi-même.
Quelle est ta philosophie de l’apnée ?
Je veux proposer un regard de la discipline comme un mode de vie. Je ne m’arrête pas juste à la performance sportive, je veux aller plus loin que ça. Ma vision est transversale, c’est pourquoi on a décidé de proposer aussi des cours de yoga et de méditation. On veut croiser tous les univers autour de l’apnée, notamment en organisant des conférences sur l’apnée, le sport, ou encore l’environnement. On organisera aussi ponctuellement des stages événementiels avec des invités de plusieurs disciplines différentes d’apnée, comme Morgan Bourc’his (l’un des apnéistes les plus expérimentés et les plus titrés au monde, spécialiste du poids constant sans palmes, ndlr), sûrement destinés à des pratiquants plus expérimentés. Je prendrai part à certains de ces formations aussi. Il y aura également des stages de photo sous l’eau ou encore de la randonnée palmée pour découvrir la faune et la flore.
Notre réflexion se porte sur un contenu très adapté pour le public novice. La plupart des autres centres ont une logique de perfectionnement sportif. Nous, nous visons plutôt la connexion entre soi-même et l’eau. On veut accompagner « madame et monsieur tout le monde » pour les guider dans l’eau.


Depuis quand germe cette idée ?
J’ai appris à enseigner très tôt, en même temps que j’étais compétiteur. Pour revenir à l’origine, notre pratique est née dans la rade de Villefranche avec un groupe d’apnéistes niçois, qui a développé « l’école niçoise ». C’était un groupe de passionnés qui plongeait tous les week-ends, et qui, en dehors de tout cadre, a créé quelque chose. La base de cette démarche, c’était l’entraide, le partage, puisqu’on devait se débrouiller seuls. Moi j’ai appris l’apnée au contact des autres, sur le tas. Notre philosophie, c'était être à la fois un champion, et être dans la transmission. Ça m’a toujours plu.
Après, j’ai commencé à organiser mes premier stages, il y a une dizaine d’années, en me rendant dans des clubs, des structures qui m’invitaient, en proposant des sessions sur mesure. Je me suis rendu compte que j’aimais ces moments intenses, extrêmement concentrés, où une quantité de connaissances sont transmises. Puis, en rencontrant Bastien Soleil, on a développé la marque de vêtements de lifestyle autour de la mer, Bluenery. Assez rapidement, après avoir ouvert un magasin à Villefranche, on a eu des demandes de gens qui voulaient apprendre l’apnée. Ça faisait deux ans qu’on y pensait, mais c’est depuis l’année dernière que ça vraiment pris forme.

Faut-il avoir un minimum de niveau pour suivre une session à la Bluenery Academy ?
Ce n’est pas vraiment une « école », dans le sens où on n’est pas dans l’optique de former des champions, ou des athlètes de haut niveau. Nous proposons des journées de formation, surtout axées sur la découverte pour les débutants. Nous sommes là pour initier à travers ces séances ; et peut-être susciter des vocations.
La Bluenery Academy est accessible à absolument tous les niveaux - sauf contre-indication médicale. C’est, en quelque sorte, un tremplin pour débuter. Ensuite, si le public est convaincu, il pourra continuer de progresser en s’inscrivant dans un club d’apnée, qu’on trouve partout maintenant en France (la Fédération française d'études et de sports sous-marins, qui encadre aussi l’apnée, compte 2500 clubs en France, ndlr). D’ailleurs, on travaille actuellement avec l’AIDA (Association internationale pour le développement de l’apnée), l’organisme qui reconnait les cursus de formation. À la fin de certaines journées de formation, le niveau des participants pourra être reconnu officiellement, avec un fonctionnement d’équivalences reconnues.
Comment convaincre ceux qui doutent de leurs capacités ?
On n’est pas là pour battre un record du monde. Tous les humains sont capables de réactiver certaines fonctions physiologiques : ce sont des réflexes d’immersion. Tout le monde a des capacités d’apnées, et peut ressentir des sensations intéressantes sous l’eau. Même l’archétype du cinquantenaire, fumeur, pas sportif, qui ne met jamais la tête sous l’eau. Nous sommes là pour reprendre la base.
Il y a un exercice que j’aime bien donner aux personnes complètement novices, sans avoir besoin de se mettre sous l’eau : je leur demande d’estimer combien de temps ils pensent pouvoir tenir sans respirer - la majorité des gens me répondent « 30 secondes ». Ensuite, je les allonge sur le sol, je leur donne quelques conseils de respiration, je les guide pendant 20 minutes par progression de petites apnées. En 20 minutes seulement, 99% des gens tiennent plus de 2 minutes en apnée ! C’est un vrai choc pour eux.
Chez n’importe qui, si on arrive à taire le côté « mental » qui nous crée des barrières, le corps est capable de s’exprimer et de faire des merveilles. Ensuite, on peut prolonger l’expérience dans l’eau, et transformer ça en autonomie pour descendre dans l’eau sans être omnibulé par la sensation d’urgence, nager jusqu’à 10 mètres de profondeur, et tout simplement apprécier le moment, découvrir l’eau autrement.


Quelles sensations ressent-on en apnée ?
De la plénitude, et un calme intérieur immense. Ça s’explique par les techniques d’apnée : on fait des exercices de relaxation et de compréhension de sa respiration, avant de pratiquer dans l’eau. Le métabolisme ralentit, le coeur aussi. Quand on descend à 5 ou 10 mètres, on réalise qu’on peut flotter complètement, qu’on est libéré de toute tension, comme en apesanteur. Ça pourrait intéresser beaucoup de gens qui, au quotidien, vivent dans un stress permanent, où les muscles sont en tension, qui ne veulent pas forcément faire beaucoup de sport - mais qui voudraient apprendre à se détendre. L’eau a un pouvoir fabuleux.
On déverrouille la pression que nous impose le temps, en permanence. On est toujours en train de courir après le temps, tous les jours. Même les performances sportives n’ont de la valeur que grâce aux chiffres, la plupart du temps. Ces chiffres, on veut s'en détacher. Et puis, on est aussi là pour débloquer certains bloquages psychologiques, comme la phobie de l’eau.
Est-ce qu’on assiste à une nouvelle ère de l’apnée ?
Je pense que l’apnée va encore se développer, dans sa multitude et sa richesse. Je ne crois pas que la pratique de l’apnée corrélée au bien-être va venir supplanter la compétition non plus. Mais il va y avoir de nouvelles approches de la discipline, et à « tous les étages ». C’est à dire que je crois beaucoup au développement de l’apnée auprès du grand public.
Depuis une dizaine d’année, l’apnée n’est plus une niche, réservée à une poignée de passionnés. Aujourd’hui, il y a une démocratisation autour de sa pratique. Il y a pas mal de place pour qu'elle gagne du terrain. On voit l’apnée à travers de plus en plus de films aussi, comme Tang’O, de Bastien Soleil, qui utilise la discipline pour mettre en scène une danseuse (ou encore le clip « Runnin’ », avec Beyonce, montrant à l’écran Guillaume Nery, ndlr). Ce que je sais, c’est que la compétition n’est pas incompatible avec la recherche de bien être via l’apnée.
Ton accident en 2015, qui aurait pu être fatal, a changé beaucoup de choses dans ta vie. Comment a évolué ta pratique de l’apnée ?
Je suis revenu à une forme de « compétition », pas contre les autres, mais contre moi-même. Je continue d’explorer ma recherche personnelle autour de la performance. Ça m’a toujours intéressé, ça a été ma porte d’entrée dans l’apnée, et je pense que ça fera toujours partie de moi.
Mon approche de la performance change avec le temps. Cette recherche de la performance, je l’ai mise de côté pendant un moment après mon accident en 2015 (lors d'une compétition de qualification aux championnats du monde à Chypre, Guillaume Nery a tenté de battre son propre record en descendant à -129 mètres. Or, le balisage du câble qui sert de repère aux apnéistes n'était pas aux normes : Guillaume Nery a atteint -139 mètres, sans s'en rendre compte. Lors de sa remontée, il a été victime d'une syncope à une dizaine de mètres de la surface, suivi d'un déchirement d'alvéoles pulmonaires - aussi appelé "squeeze" - ce qui a empêché de valider la performance, ndlr). Depuis 2018, je suis revenu à cette approche car elle fait partie de ce qui me fait vibrer : on peut toujours continuer à apprendre. Par exemple, cette année, je me suis mis à la bi-palme en piscine - c’est la discipline d’Arnaud Jerald (recordman du monde dans cette discipline, ndlr). J’ai toujours fait de la monopalme depuis mes débuts. Maintenant, je vais bientôt avoir 39 ans, et j’ai envie d’explorer ça. Et c’est fascinant, après 25 ans de sport de haut niveau, j’ai encore les moyens d’ouvrir une nouvelle porte. Mon objectif, c’est de pouvoir continuer à développer toutes les approches de l’apnée.
Quel impact cet accident a-t-il eu sur ta vision du risque, notamment vis-à-vis de ta famille ?
À mes débuts, j’étais dans une phase de progression, comme dans un cocon, et je ne prenais pas vraiment la mesure du risque. Ensuite, je me suis évidemment confronté à ce risque en ayant des accidents, ou lorsque certains de mes proches en ont été victimes, comme l’un de mes meilleurs amis, Loic Leferme, décédé en 2007 pendant un entraînement.
L’accident en 2015 a été un trop plein, et un événement déclencheur d’une prise de recul nécessaire. Ça a changé mon approche de la performance. Maintenant, je pense que j’ai une approche plus désintéressée, centrée sur une progression personnelle. J’ai mis de côté l’idée de viser les chiffres pour battre tel ou tel athlète - ce qui est fondamental dans le rapport au risque. Le risque devient dangereux quand l’égo s’en mêle, et qu’on perd la lucidité.
D’ailleurs, c’est drôle qu’on parle de ça, car le rapport au risque est le dernier gros chapitre que j’ai écrit dans le livre que je prépare. De manière plus générale, je réfléchis aussi à ce rapport avec le monde dans lequel on vit, qui cherche une sécurité maximale. Or je pense que la vie doit être vécue avec tout ce qu’elle comporte. C'est ce qui nous permet d’être confronté au réel : nous sommes des êtres vivants et mortels. Je pense qu’une activité comme la nôtre se confronte à la possibilité de l’accident. Réfléchir à la manière de l’éviter, ça offre des perspectives intéressantes, ça nous permet de nous sentir vraiment vivants finalement.
J’ai bien conscience que j’ai une famille, une petite fille, j’intègre ça dans ma progression. Je mets tout en oeuvre pour border le risque, le limiter - tout en étant conscient que le risque zéro n’existe pas. Il y a plein de moments du quotidien où je prends plus de risques qu’en plongeant à 100 mètres avec une équipe autour de moi, tout bêtement comme tout le monde, en répondant au volant à un SMS d’urgence.
Tu es donc passé de compétiteur international, à producteur de films d’apnée, mais aussi auteur… Quelle place a l’écriture dans ta vie ?
En ce moment, je fais moins d’image, mais je suis plus dans un travail d’écriture, aussi centré sur la notion de transmission - dans la continuité de la création de l’école. Je suis en train d’écrire un livre, pour redonner un peu de place aux textes et aux mots, dans un monde qui sature d’images. Bien sûr, je leur dois beaucoup aux images, mais j’avais envie de retourner au pouvoir des mots.
Le seul « problème », c’est que j’ai plein de projets en même temps. Parfois, j’aimerais bien tout mettre sur pause, et ne rien faire d’autre que d’écrire. C’est ce que j’ai fait le mois dernier, quand j’ai traversé le Pacifique sur un voilier. Pendant 28 jours, je n’avais aucune connexion, et je n’ai fait qu’écrire. J’espère pouvoir finir ce livre d’ici la fin de l’année, pour une sortie l’année prochaine.
Vous pouvez déjà réserver votre session de formation en vous rendant sur le site de la Bluenery Academy.
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