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Un kolbar kurde transportant des marchandises le long de la frontière entre l'Iran et l'Irak.
  • Société

Grand reportage : avec les contrebandiers kurdes iraniens dans les montagnes les plus dangereuses du monde

  • 5 novembre 2021
  • 22 minutes

Alex Perry Alex Perry Alex Perry est grand reporter de guerre, auteur de cinq livres. Il a été nommé journaliste sportif de l'année par la London Foreign Press Association.

Chaque année, environ 300 000 pauvres trafiquants, les kolbars, passent d’Irak en Iran par les sommets de plus de 4 000 mètres des monts Zagros pour apporter des marchandises aux kurdes opprimés. Face aux gardes-frontières, mille dangers attendent ces misérables montagnards : la mort par balle, l'emprisonnement, la chute dans un ravin ou l'avalanche. Notre journaliste, reporter de guerre, est parti à leurs côtés sur les plus hauts sommets pour enquêter sur ce commerce du désespoir qui fait plus de morts que sur les 14 sommets de plus 8000 m de l'Himalaya et du Karakoram réunis. Son long récit est bouleversant.

PREMIERE PARTIE

En nous dirigeant vers l'est, à travers le Kurdistan irakien, vers les monts Zagros et la frontière avec l'Iran, nous passons d'une terre de sable et de poussière aux prairies vertes de la Mésopotamie avant de traverser des champs d'orge et des vergers. Arrivés au pied des collines, nous suivons une nuée de martinets jusqu’à un canyon plongeant au cœur du massif. Au bout d'un moment, la gorge débouche sur un amphithéâtre rocheux qui renferme la petite ville frontalière de Tawella. C'est là, devant un entrepôt situé à proximité du bazar, que je tombe sur un vieux montagnard qui accepte de me parler des contrebandiers.

« Voilà comment ça se passe : mes quatre fils sortent des cartons de l'entrepôt, des climatiseurs d’une trentaine de kilos", m’explique l'homme. "Ensuite, ils les emballent dans des sacs en plastique pour les protéger de la pluie et de la poussière, puis les attachent quatre par quatre sur des mules. Une fois les bêtes chargées, mes garçons les conduisent hors du ravin de Tawella. En évitant les patrouilles frontalières et les mines laissées il y a quarante ans par la guerre Iran-Irak, ils se glissent entre les rangers de noyers, avant de se faufiler entre les bosquets de chênes sauvages. Au-dessus d’eux, des fissures et des grottes, où vivaient autrefois des familles néolithiques, abritent aujourd'hui des ours, des aigles, des loups et des léopards. Une fois la limite des arbres dépassée, ils sont en terrain découvert, dans des éboulis principalement. Après de longues heures et 600 mètres d'escalade sous des sommets enneigés, ils atteignent enfin un bout de terre dénudée, identifié, sur leur téléphone, comme le point de rencontre entre l'Irak et l'Iran. C'est le bargah, là où les Kurdes irakiens remettent leurs sacs à des Kurdes iraniens appelés kolbars. Évitant les mines et leurs propres patrouilles, les kolbars transportent ensuite les chargements pendant cinq heures sur leur versant de la montagne jusqu'à la ville de Nowsud. Là, ils les empilent sur des camions, qui les conduiront pendant la nuit jusqu'à Téhéran, où ils arriveront à temps pour le marché du matin ».

carte de la chaîne de montagne Zagros
(Gaia GPS)

Une file d'hommes et de mules d'1 km de long

Depuis des centaines d'années, la chaîne de Zagros, longue de mille kilomètres, est considérée comme une frontière naturelle entre l'Arabie et la Perse, mais c'est oublier les Kurdes vivent des deux côtés des montagnes. C’est pourquoi la petite contrebande "entre cousins" existe ici depuis toujours. Mais ce commerce a explosé après 1991, lorsque les États-Unis, le Royaume-Uni et la France ont créé une zone d'exclusion aérienne, à l'ouest des montagnes pour protéger les Kurdes irakiens des attaques au gaz de Saddam Hussein. Devenue le Kurdistan irakien, cette région est une enclave autonome de cinq millions d'habitants aujourd'hui politiquement stable, ouverte au commerce et tolérante en matière d'alcool et de liberté sexuelle. Cette émancipation contraste avec la vie restreinte des 84 millions d'Iraniens à l'est - dont huit millions de Kurdes - inhibés par des lois strictes contre l'alcool et le sexe et surtout coupés du monde à la fois par des sanctions internationales et par les propres taxes prohibitives du pays. « Le résultat de tout ça, m’explique le vieil homme, c'est que les Iraniens veulent tout ce que les Kurdes irakiens possèdent ».

En me promenant dans Tawella, je découvre des centaines de maisons, toutes construites selon le même modèle : au premier étage, des appartements confortables avec balcons et, au niveau de la rue, des entrepôts caverneux remplis de climatiseurs, d'imposantes piles de machines à laver, de téléviseurs, de réfrigérateurs, de boîtes de thé, de cigarettes, de nourriture pour animaux, de bière, de whisky et de lingerie - la liste d'achats secrète de toute une nation. « Les jours de grande affluence, la file d'hommes et de mules qui serpentent dans les collines peut atteindre un kilomètre de long, me dit le vieil homme. Du côté iranien, où la discrimination à l'encontre des Kurdes leur laisse peu d'alternatives au travail des kolbars, la file peut atteindre plusieurs kilomètres ».

Le long de la chaîne de Zagros, des centaines de villages et de villes se consacrent à la contrebande en haute altitude. Le « Kurdistan Human Rights Network » estime ainsi qu'environ 300 000 trafiquants transportent chaque année des marchandises, sur ces sommets de 4 000 mètres d’altitude, pour environ 15 dollars par chargement, ou 20 à 25 dollars pour les kolbars iraniens suffisamment désespérés pour traverser la frontière et faire l’intégralité du voyage eux-mêmes. Le parlement iranien évalue la valeur de tout ce trafic à 25 milliards de dollars, soit à peu près le PIB du Kurdistan irakien. Plus tard, en regardant des images satellites des larges chemins de montagne poussiéreux, je réaliserai qu’on peut clairement voir les traces des contrebandiers depuis l'espace.

Plus de morts que sur les 14 sommets de plus 8000 m de l'Himalaya et du Karakoram

Le trafic est tel que le coût humain en est colossal. Car si la police irakienne tolère largement le passage des kurdes irakiens - techniquement ils ne mettent pratiquement pas les pieds en Iran, et ne sont donc pas dans l'illégalité - sur l’autre versant de la montagne, en Iran, les choses sont bien différentes. L'année dernière, 43 kolbars ont été abattus par des gardes-frontières, 151 blessés et un nombre incalculable arrêtés (l'Iran ne publie pas de statistiques sur le sujet mais tout laisse à penser qu'ils sont des milliers chaque année). Des chiffres en baisse par rapport à 2019 et 2018, mais qui restent effrayants.

Cette violence atteste une nouvelle fois du racisme anti-kurde de l'Iran. Pour esquiver les patrouilles, les kolbars se risquent donc à partir par mauvais temps ou sur des itinéraires dangereux. Conséquence : des dizaines de morts et des centaines de blessés supplémentaires, victimes de chutes depuis ces chemins escarpés, d'explosions sur des mines terrestres ou d'ensevelissements suite aux tempêtes de neige, comme on l'a vu en janvier dernier où cinq jeunes Iraniens kurdes ont été ensevelis par une avalanche.

Les légendes sur lesquelles sont bâties les réputations d'un K2, d'un Denali ou d'un Eiger ne sont rien à côté d'une seule saison dans le Zagros. Chaque année, plus de personnes meurent dans ces montagnes, pratiquement inconnues du monde extérieur, presque jamais gravies, que sur les 14 sommets de plus de huit mille mètres de l'Himalaya et du Karakoram réunis. De quoi faire sérieusement réfléchir les alpinistes sur la différence entre mourir en montagne pour la gloire et y mourir pour vingt dollars par jour.

Un vieux porteur se repose à l'extérieur de Mariwan.
Un vieux porteur se repose à l'extérieur de Mariwan. (Alessandro Cinque)

« Pas d'autres amis que les montagnes »

J'ai d'abord entendu parler du Zagros par un sniper kurde, Azad Cudi. C'est lui qui m'a raconté comment, il y a 9 000 ans, les Kurdes ont été le premier peuple à se libérer du statut de chausseur-cueilleur grâce à l'invention de l'agriculture. Leurs terres étaient ce que la Torah, la Bible et le Coran ont appelé l'Eden - et que les anthropologues dénommeront, eux, le Croissant fertile. Avec le temps, elles sont devenues la source de toutes les langues, de tous les commerces, de tous les arts, de toutes les sciences à venir et l’objectif majeur des envahisseurs les plus ambitieux. Cinq millénaires de conquêtes et de trahisons, venues d'Europe et l'Asie, n’ont laissé aux 45 millions de Kurdes du monde qu’une représentation abstraite de leur nation, divisée dans la réalité cartographique entre la Turquie, la Syrie, l'Iran et l'Irak. Seul le Kurdistan irakien reconnaît aujourd’hui les Kurdes comme un peuple distinct, avec sa propre identité.

Tout au long de leur persécution, les Kurdes ont cherché refuge dans le Zagros avec pour seule devise « Pas d'autres amis que les montagnes ». Les vallées, berceau de leur liberté, et les parois rocheuses immuables sont devenues les symboles de leur endurance et de leurs rêves. « L'influence des montagnes, leurs sommets, la façon dont elles se dressent dans le ciel. C’est inspirant », m'a confié Azad Cudi.

Azad, dont le nom signifie « libre » ou « liberté », parle par expérience. Né à Sardasht, une ville frontalière iranienne située à 200 kilomètres au nord de Tawella, il a été enrôlé dans l'armée iranienne en 2002, à 18 ans. Affecté à une patrouille de montagne, il a reçu l'ordre d'ouvrir le feu sur un groupe de guérilleros du PKK, des combattants rebelles kurdes. Azad a refusé, a déserté et est devenu un activiste clandestin. Lorsque les autorités ont commencé à le rechercher en 2004, il a payé un passeur pour l'emmener en Grande-Bretagne, où il a refait sa vie en tant qu'étudiant et chauffeur-livreur dans la ville de Leeds, dans le nord de l'Angleterre.

Mais en 2012, Azad a été attiré de nouveau au Moyen-Orient par la promesse du Rojava, une deuxième enclave – démocratique, égalitaire, multiethnique, féministe et écologique – que les Kurdes construisaient au milieu de la guerre civile syrienne, en utilisant des terres ancestrales abandonnées par le régime Assad dans le nord du pays.

Un progressisme forcément condamnable pour beaucoup de leurs voisins, dont un en particulier : l’Etat islamique qui a envahi le pays en 2013. Azad a donc troqué sa casquette d'administrateur civil pour celle de tireur d'élite. Son livre « Sniper – Ma guerre contre Daesh »se focalise sur une bataille de cinq mois, dans la ville de Kobani à la frontière turque en 2014-15, au cours de laquelle il a été l'un des cinq tireurs d'élite qui ont tué près de 2 000 djihadistes. Le rôle de son unité a été décisif lors du combat qui a sauvé le Rojava et stoppé ce qui était jusqu'alors une avancée islamiste inarrêtable.

Comme Azad avait besoin d’aide pour son livre, j'ai pris des notes, écouté et posé des questions tandis qu'il revivait ses souvenirs jusqu'à ce que je sois enfin capable de penser et d'écrire avec sa voix. J'avais couvert trois douzaines de conflits, dont l'Irak, et la guerre était un de nos points communs. La montagne en était un autre. Je pense que nous les considérons de la même manière : d'immenses sanctuaires naturels existant depuis la nuit des temps, indifférents à notre présence bien qu’agents de notre émancipation, stimulateurs de la pensée libre et élevée. J'ai trouvé logique qu'après avoir terminé son livre, Azad ne rentre pas au Rojava, région dépourvue de montagnes, mais en Écosse, où les espaces invitent à l’introspection. Dans la foulée, j'ai moi aussi enchaîné sur d'autres reportages, d'autres destinations, mais pendant des mois, j'ai porté en moi l’histoire d'Azad… Sa fuite de l'Iran par une nuit sans lune, les fers de son cheval envoyant des étincelles lorsqu'elles frappaient le silex sur le chemin des contrebandiers.

Sur les sentiers les plus populaires du Kolbar, les files de porteurs peuvent atteindre un kilomètre de long.
Sur les sentiers les plus populaires du Kolbar, les files de porteurs peuvent atteindre un kilomètre de long. (Ebrahim Alipoor)

DEUXIEME PARTIE

"Montrez notre désespoir au monde !"

Des années plus tard, je suis tombé sur des reportages sur les kolbars, et le récit d'Azad m'est revenu à la mémoire. L'idée m'est alors venue de raconter l'histoire de ce peuple originaire des montagnes, et d'essayer de comprendre comment il vivait le drame se déroulant sur ces hauts plateaux. Plusieurs semaines et une demi-douzaine de tests COVID plus tard, je me retrouve donc à Tawella avec Hawre, un journaliste kurde irakien de la ville de Sulaymaniyah. Sur une colline, au-dessus des toits, nous apercevons une colonne d'hommes qui se hâte sur une piste venant d'Iran. Nous choisissons de remonter le sentier pour nous mettre en position d'intercepter les kolbars au moment où ils commencent leur randonnée de retour. Notre plan a failli fonctionner. Une file de 20 kolbars arrive bientôt, portant des charges rectangulaires qui dépassent de leurs têtes de plusieurs centimètres. Ils viennent de Sanandaj, une ville située à quelques heures de route en Iran. Leurs chargements pèsent environ 40 kg chacun. Impressionnant. Mais pas pour eux visiblement : « ce n'est pas si terrible que ça", disent-ils. "Parfois, ils peuvent peser le double ».

Mais deux gardes-frontières irakiens apparaissent et nous renvoient tous à Tawella avec leurs kalachnikovs, en nous avertissant que nous sommes à portée d'une patrouille iranienne située à quelques centaines de mètres de là. De retour dans le bazar, les kolbars ont du temps à tuer avant de repartir pour l'Iran, et ils veulent bien parler. Zana, 20 ans, a abandonné ses études et a commencé à travailler comme kolbar il y a deux ans. Quand je lui demande comment c'est dans les collines, il sort un téléphone. Il s'avère que les kolbars ont une page Instagram, @kolbari4000, avec 35 000 followers. Zana fait défiler les photos d’hommes de tous les âges qui se blottissent autour de feux sous les sommets à l'aube, transportent des charges impossibles au milieu des crevasses rocheuses, ou serpentent dans un col de montagne. « Ce n'est pas une vie », soupire Hissam, 20 ans, kolbar depuis l'âge de dix ans, qui nous avoue que la violence exercée par les gardes-frontières iraniens lui a fait perdre sa foi musulmane.

La plupart des kolbars portent des écouteurs, et beaucoup ont l'air dans les vapes. Lorsque j'interroge Zana sur les contraintes physiques imposées par leur travail, il me répond que lui et ses amis ont l'habitude de se frictionner les articulations et les muscles avec des anesthésiants, et que certains prennent même des amphétamines et des analgésiques. Les blessures et les drogues peuvent expliquer le comportement d'Amanj, 47 ans, qui se lève en sueur tout en respirant fort avant de baisser son pantalon et de me demander d'inspecter ses tibias couverts de cicatrices, qui, selon lui, sont maintenus par des plaques et des vis. Je m'exécute, après quoi Amanj remonte son pantalon, lève un doigt en l'air et prononce un bref discours scandé. « Cela fait 30 ans que je travaille comme kolbar, s'exclame-t-il. Rien n'a changé ! J'ai une famille de six personnes. Je suis endetté ! Nous avons vécu dans le désespoir pendant tout ce temps ! » Amanj s'éloigne, puis se souvient de quelque chose et fait demi-tour. « Dix personnes sont mortes devant moi, je le jure devant Dieu ! s'écrie-t-il. Azim avait 30 ans ! Les soldats ont pris nos charges mais il a refusé de leur donner la sienne ! Alors ils l'ont abattu devant moi ! À Nowsud ! À huit heures du matin ! »

Zana souhaite me montrer une autre série de photos. Voici des kolbars avec des blessures de fusil à pompe à l'estomac et aux cuisses. Une vidéo d'une patrouille iranienne donnant des coups de pied à un kolbar inconscient, une photo d'un kolbar qui vient d’être abattu et une autre que j'ai déjà vue : un homme étreignant le corps fantomatique d'un kolbar adolescent mort de froid dans les montagnes. Zana fixe la photo, puis éteint son téléphone. Un jour prochain, il franchira à pied l'un de ces cols et continuera à avancer me dit-il peut-être même deviendra-t-il un peshmerga, un combattant kurde des montagnes. Mais pas aujourd'hui. Amanj revient pour annoncer que la voie est libre et qu'il est temps de partir. Alors que les kolbars soulèvent leurs charges géantes, Amanj me dit : « Montrez notre désespoir au monde ! » Il remonte la colline au trot à une vitesse incroyable, se retourne juste avant de disparaître au détour d'un virage, et jette ses bras en l'air. « Au monde ! », crie-t-il avant de partir. « Au monde ! »

La rencontre avec les kolbars a perturbé Hawre. Lui qui écrit souvent sur la détresse des Kurdes voit rarement de près un tel désespoir. À un moment donné, un jeune kolbar au regard lointain commence à tirer sur sa manche. « Oncle, pourrais-je un jour apprendre à lire ou à écrire ? » demande le garçon. « Crois-tu que je pourrais retourner à l'école ? ». « C’est le fils d'Amanj, nous explique Zana. Autrefois, c’était le plus brillant d'entre nous, son esprit a déraillé ». Je réalise que pour Hawre, et probablement pour tous les Kurdes, les kolbars soulèvent une question existentielle. Si vos seules amies sont les montagnes, que se passe-t-il quand elles vous abandonnent ?

Point de rencontre à l'extérieur de Mariwan entre porteurs et véhicules de livraison
Point de rencontre à l'extérieur de Mariwan entre porteurs et véhicules de livraison (Alessandro Cinque)

Des adolescents, des femmes mais aussi des porteurs de 82 ans

Le lendemain, Hawre et moi montons sur le Zagros. Toutes les centaines de mètres, une piste se détache de la route et se dirige vers l'Iran, sur le flanc d'une colline escarpée. Très vite, on aperçoit un pic imposant. C'est le Tateh, un sommet de 2700 mètres dont la ligne de crêtes, d’une vingtaine de kilomètres s'étend sur une douzaine de vallées et de ravins. Sur la montagne, votre vue est confinée au ravin devant vous, ce qui rend le terrain impossible à contrôler, même pour une centaine de patrouilleurs. C'est cette caractéristique qui fait de Tateh l'une des routes de contrebande les plus fréquentées de tout le Zagros.

Chacun de mes entretiens avec des kolbars iraniens récits est teinté de souffrance. Fereshteh, 65 ans, a travaillé comme kolbar pendant six ans après que son mari peshmerga ait été abattu. Elle avait l'habitude d'emmener son fils et sa fille avec elle, mais une blessure au dos, il y a quelques années, l'a rendue incapable de travailler. Désormais, elle est dépendante de ses voisins et de ses parents. Hanar, 82 ans, est devenue kolbar à 66 ans après la mort de son mari, qui l'a laissée avec cinq enfants. Avant que la vieillesse ne l'oblige à rester chez elle, Hanar a été arrêtée deux fois et a failli être emportée par une rivière. Reza, 35 ans, père de trois enfants, ramenait un soir des kilos de foies de poulet congelés lorsqu'un de ses compagnons a marché sur une mine. L'homme a été tué, un deuxième a perdu une oreille et un œil, et Reza a reçu trois éclats d'obus dans la jambe droite, après quoi il a été arrêté et emprisonné pendant six mois.

Le voisin de Reza est Kawa, 29 ans, un champion de course de demi-fond qui alterne entre sorties kolbar et entraînements, ce qui m'a semblé particulièrement poignant. Lorsque je demande à en savoir plus, Kawa me propose de traverser les montagnes à pied pour me rencontrer. Il veut être sûr de choisir le bon moment et le bon itinéraire, car il a déjà été attrapé et battu plusieurs fois, a vu deux amis se faire tuer par balle et connait plusieurs kolbars qui ne peuvent plus marcher, un sort qui suscite une terreur particulière pour un athlète.

À quelques rues de là, Sherko, 30 ans, a perdu la partie inférieure de sa jambe après avoir été abattu par une patrouille iranienne. « Avant, je vivais dans la nature, au sommet des montagnes, raconte-t-il. Maintenant, la maison est une cellule qui m’enlève toute joie de vivre ».

La plupart des kolbars se limitent à trois ou quatre voyages par semaine. La rémunération dépend du poids de la charge et de la distance parcourue, mais les gains semblent rarement dépasser les 25 dollars par voyage. Des deux côtés de la frontière, la demande de porteurs, de mules et de kolbars est telle que l'âge, le sexe ou le handicap n'empêchent pas de trouver du travail. Au cours de mes recherches, j'ai vu plusieurs photos d'hommes et de femmes septuagénaires, écrasés par leur charge, marchant péniblement dans la neige. Une vidéo que j'ai trouvée montre un kolbar qui travaillait encore sur les pistes après avoir perdu ses deux jambes à cause d'une mine terrestre, traînant sur les montagnes sur ses mains et sa croupe. Pour devenir un contrebandier, il suffit d’appeler l'un des nombreux numéros de téléphone circulent dans des coins comme Mariwan et Tawella, ce qui démontre un certain niveau d'organisation.

Il en va de même pour les camions et les vieux pick-up chargés que nous rencontrons sur les routes. Lorsque nous nous renseignons dans les salons de thé et les bazars, nous entendons parler de divers patrons : entrepreneurs locaux, sociétés de transport, fils de politiciens. Du côté iranien, un lien avec le régime semble crucial. Une plainte fréquente concerne les officiers de l'armée iranienne qui gèrent leurs propres réseaux de contrebande et sont soupçonnés de tirer sur les kolbars travaillant pour des entreprises rivales afin d'éliminer la concurrence et de faire monter le prix de leurs propres services. Pourquoi utiliser la violence alors qu'il y a de quoi satisfaire les affaires de tout le monde ?

Les charges des Kolbars peuvent atteindre les 45 kg.
Les charges des Kolbars peuvent atteindre les 45 kg. (Abed Jalilpouran)

Azad, gelé vivant à 2400 m d'altitude

Ce qui bouleverse nombre de témoins personnes rencontrés, c'est la photo du garçon gelé que Zana m'a montrée. Plusieurs l'ont stockée sur leur téléphone. Je suis d'abord tombé dessus à côté d'articles de la presse kurde expliquant comment Farhad Khosravi, 17 ans, et son frère Azad, 21 ans, ont entrepris un voyage kolbar de nuit vers Tateh depuis le village de Ney, à l'extérieur de Mariwan, le 16 décembre 2019. « Même si les montagnes étaient couvertes d'une épaisse neige et que la température était bien en dessous de zéro, la marche aurait dû être facile, m’explique leur compagnon, Zanyar Kawe, 18 ans à l'époque. Les kolbars ont l'habitude de faire le voyage vers Tateh en hiver avec rien de plus qu'un chapeau, un manteau et une écharpe. Et il n’y avait aucun nuage pour cacher les étoiles ».

Au début, leur marche s'est bien déroulée. Partis à 1 heure du matin, Zanyar, Farhad et Azad ont atteint le col vers 3 heures. À 4 heures, après avoir récupéré des charges de 40 kg chacune, ils sont repartis. Mais après une pause dans une grotte, « une tempête de neige s’est tout à coup déclenchée. Un vent violent, si fort que nous ne pouvions pas voir devant nous » me raconte Zanyar. Azad a commencé à se sentir mal . Lorsque les plus jeunes, Zanyar et Farhad, ont demandé à leur aîné ce qui n'allait pas, il a haussé les épaules, a repris son chargement et a. continué de marcher. Peu de temps après, il s’est arrêté à nouveau, sans raison précise. « Je ne sais pas ce qui m’arrive », disait Azad à Zanyar. Lorsque le trio a atteint le col pour la deuxième fois, Farhad et Zanyar ont aidé Azad à porter son sac. Quand cela est devenu impossible, ils ont abandonné leurs charges et ont essayé de l’aider à marcher. Mais à ce moment-là, Azad chutait tous les deux pas. En le relevant une fois, Zanyar a remarqué que les mains de son ami étaient raides, que son nez et le côté gauche de son visage étaient noirs. Azad, pauvrement couvert dans un blizzard à plus de 2 400 mètres d'altitude, gelait vivant.

Finalement, Azad a renoncé à avancer. Les autres ont essayé de le traîner, sans succès. Alors qu'Azad était étendu sur le sol dans la tempête de neige, Zanyar et Farhad ont couvert ses mains avec leurs vestes, ont balayé la neige de ses cheveux et ont enroulé leurs écharpes autour de sa tête. Puis Zanyar a crié à Farhad, par-dessus la tempête qu’ils devaient se sauver. Une fois qu'ils auraient quitté la montagne, ils pourraient envoyer un train de mules pour Azad. Farhad a secoué sa tête. Azad était son frère, il ne le laisserait pas, cria-t-il. Les deux garçons se sont regardés, ont pleuré brièvement, puis Zanyar est parti avec le téléphone d'Azad. Sa dernière vision des deux frères fut celle de Farhad, agenouillé près du corps immobile d'Azad qu’il frictionnait.

Zanyar est descendu. Après un moment, son téléphone a sonné dans sa poche. C'était le propriétaire du chargement, qui voulait savoir où ils étaient. Après connaissance de la situation, il a dit à Zanyar qu'il allait envoyer une équipe de recherches et lui a demandé de descendre. Une demi-heure plus tard, Zanyar s’est déshabillé dans la cabine d'un pick-up et s’est réchauffé tant bien que mal. Des dizaines d'hommes de Ney se sont mobilisés et sont partis sur la montagne. Là, ils ont rapidement trouvé Azad, " le cœur battant encore, mais à moitié mort", m’a dit Zanyar. "Il est décédé en chemin ". Les sauveteurs ont également découvert deux autres kolbars souffrant d'engelures ainsi que trois mules gelées.

Cependant, Farhad demeurait introuvable. Après trois jours de recherche, un voisin a trouvé le corps du jeune homme de 17 ans sur le pas de la porte d'une cabane au pied d'une montagne située à plusieurs kilomètres. Le sang et les débris de verre autour de lui suggéraient que Farhad s'était battu dans le blizzard, mais qu'il avait été vaincu par une porte verrouillée. Se coupant en brisant une fenêtre pour tenter d'entrer, il s'était effondré. La photo que j'avais vue avait été prise quelques minutes après qu'il ait été retrouvé, elle montrait un ami berçant son corps glacé à l'arrière d'une ambulance. Plus tard, un médecin a estimé que Farhad avait mis deux jours à se vider de son sang et à mourir de froid.

Kolbars marchant dans la montagne enneigée
Chaque hiver, les conditions météorologiques - souvent imprévisibles - causent des décès chez les Kolbars. (Heja Rahiminia)

La montagne, symbole de combat, de résistance, pour les Kurdes

Pour de nombreux Kurdes iraniens, travailler comme kolbar est une source de honte, un aveu de leur statut inférieur. Mais l’histoire des jeunes frères et la façon dont ils ont été forcés de gagner leur vie a fait figure de détonateur : voilà comment l'Etat iranien maltraitait les Kurdes. Des milliers de personnes ont assisté aux funérailles des frères à Ney. Des dizaines de milliers de personnes ont défilé dans d'autres villes kurdes, brandissant des miches de pain comme symbole de ce que les frères avaient essayé de fournir à leurs familles. « Mort aux dictateurs ! » criaient-ils. Une expression spontanée de la colère suivie par des semaines de manifestations antigouvernementales plus générales, au cours desquelles les autorités ont abattu environ 1 500 de Kurdes insoumis.

« Cela tient en grande partie au lien avec les montagnes, explique Adnan Hassanpour, un militant kurde de Mariwan, que nous rencontrons dans un café de Sulaymaniyah. Pour un Kurde, le mot montagne confère une identité symbolique et politique très intense. Le combat, la résistance ». D’ailleurs, dans son livre, Azad explique que le monde a reculé devant l’Etat islamique, parce qu'il a "largement accepté la thèse centrale des islamistes : qu'aucune force sur terre ne pouvait égaler leur pathologie vengeresse et suicidaire ». Personne, sauf les Kurdes.

Adnan Hassanpour espère que la question du kolbar provoquera la même réaction chez les Kurdes d'Iran. Connaissant leur lien avec les montagnes, il y a de l'espoir, pense-t-il. Quelques jours plus tard, il nous amène, Hawre et moi, hors de Sulaymaniyah, sur la route de l'Iran. Nous grimpons pendant plusieurs kilomètres avant d'atteindre un poste de contrôle où des hommes armés en tenue de camouflage olive vérifient notre voiture et nos sacs, puis nous font entrer dans une zone spartiate où sont bâtis des bungalows carrés avec vue sur la vallée en contrebas. C'est la base principale de Komala, une armée de guérilla marxiste-léniniste irano-kurde, dont les combattants entrent et sortent furtivement d'Iran par le Zagros.

Autour d'un thé, Omar Elkhanizadeh, le secrétaire général de Komala, âgé de 69 ans, me dit qu'en un demi-siècle de révolution, il s'est rarement senti aussi optimiste. « L'insurrection devient inévitable quand on pousse un peuple trop loin, dit-il, et les Kurdes d'Iran ont été poussés à leurs limites. Je suis convaincu que de grands changements vont se produire en Iran ». Mais même si la question du kolbar déclenche une rébellion, il n'est pas certain que Komala soit l'organisation qui puisse la mener. Ses 1 000 hommes et femmes peuvent s'entraîner avec des AK-47 et des RPG en haute altitude, braver le froid extrême, les mines terrestres et les patrouilles frontalières pour s'infiltrer en Iran. Mais ils ne semblent jamais faire grand-chose une fois sur place. À Washington, Komala est considéré comme un groupe de pression. « Nous sommes confrontés à l'occupant le plus dominant et le plus puissant de la région, l'Iran, un pays devant lequel tous les pays environnants tremblent, dit-il. La communauté internationale et l'Occident ne nous reconnaissent pas vraiment. Nous n'avons pas d'argent. Nous ne sommes pas en position de force »

Kolbars en train de boire du thé
Pause thé pour les Kolbars. (Alessandro Cinque)

TROISIEME PARTIE

Affronter la mort comme un alpiniste

Hawre a organisé une journée pour qu'Adnan, son ami, et moi puissions visiter des tombes vieilles de 2 500 ans creusées dans une falaise à l'extérieur de Sulaymaniyah, ainsi que des grottes voisines qui abritaient autrefois des Néandertaliens et qui ont ensuite été utilisées par les rebelles luttant contre Saddam Hussein.

Un sujet sur lequel j'ai déjà enquêté au cours des mes reportages précédents dans la zone. Un jour, j'ai ainsi rencontré Sirwan, gérant d'un entrepôt de contrebande âgé de 33 ans, qui m'a raconté qu'il avait commencé sa vie comme réfugié après que Saddam ait gazé sa ville natale de Halabja, tuant des milliers de personnes, alors qu'il n'avait que 16 jours. Malgré des débuts difficiles, il avait réussi à apprendre à lire et à écrire, puis à gravir les échelons du trafic. Son ambition était de posséder ses propres entrepôts, peut-être même sa propre entreprise légale d'import-export. « Même quand nos voisins nient notre existence, et ne s'en cachent pas", m’a expliqué Sirwan, "la manière kurde est d'essayer de traiter le monde avec gentillesse ».

Lorsque je raconte ça à Adnan, il sourit, puis fronce les sourcils. « Je n'aime pas cet aspect des Kurdes, cette gentillesse, grogne-t-il, les gens profitent de nous ». Bien qu'il se soit limité à des protestations non violentes et à la rédaction d'articles, Adnan a été arrêté en 2007 et accusé d'être en contact avec Komala, il a été condamné à mort. Quelques jours avant son exécution, le tribunal lui a accordé un sursis, puis l'a emprisonné jusqu'en 2017. À sa libération, il est immédiatement retourné au militantisme. En 2019, les autorités étant à nouveau à ses trousses, et ne voulant pas tester leur détermination une seconde fois, il a traversé Tateh à pied pour se rendre au Kurdistan irakien.

J’admire le sang-froid d’Adnan. Et me demande ce que veut dire compter les jours dans le couloir de la mort. Une question à laquelle il a souhaité répondre par mail : "Pour beaucoup, la mort signifie la fin de tout", écrit-il. "Avec l'exécution, en sachant l'heure à laquelle on va mourir, c'est encore plus dur. Mais pour les personnes qui se dirigent vers la mort en raison d'un objectif supérieur, cela est différent. Avant d'aller en prison, cela faisait longtemps que [la vie] n'avait plus de sens clair pour moi. Après ma condamnation, la mort est devenue une autre partie de ma pensée. Je l'ai acceptée comme un fait amer ... donnant un sens à mon existence". La mort s'était dressée devant Adnan comme une montagne. Et en l'affrontant comme un alpiniste, il a trouvé un moyen d'avancer.

La ville kurde Hawraman Takht, Iran
La ville kurde Hawraman Takht, Iran (Ebrahim Alipoor)

« La montagne : je n'aimerais être nulle part ailleurs "

Kawa, le coureur de demi-fond, m'a demandé de monter à pied pour le rejoindre parmi les sommets, alors Hawre et moi nous dirigeons vers le village de Sargat, où commencent les routes qui traversent Tateh vers l'Iran. Au début de la guerre d'Irak en mars 2003, alors que je traversais le sud de l'Irak avec la troisième infanterie américaine, Sargat est devenu brièvement célèbre en tant que bastion d'Al-Qaïda et de son chef en Irak, Abu Musab al-Zarqawi. Avec peu de soutien local dans une région connue pour son islam soufi (par opposition à la foi sunnite d'Al-Qaïda), une force américano-kurde a mis les djihadistes en déroute en deux jours.

Hawre et moi atteignons Sargat et partons vers les sentiers des contrebandiers. De jour, la montagne semble déserte. Mais un vieux villageois que nous croisons nous dit que la nuit, la route est plus fréquentée que jamais, avec des milliers de kolbars qui font le voyage. Le trafic rend les gardes-frontières des deux côtés très nerveux. « Les Irakiens tireront pour vous effrayer", nous prévient-il. Les Iraniens tireront pour vous tuer ».

Nous passons une heure à essayer de trouver un moyen de monter dans les hauteurs hors de vue d'un poste frontière irakien. En vain. Notre frustration est exacerbée par la beauté du trek. La journée est ensoleillée et fraîche. Sur le point d’abandonner et de nous diriger vers la sortie de Sargat, Hawre repère deux hommes qui s'occupent de leurs mules sur une colline au-dessus et s'arrête.

L'éleveur principal, Ismael, a une trentaine d'années et a beaucoup voyagé. Depuis qu'il est revenu dans les montagnes pour fonder sa propre famille, il s'est fait tirer dessus, a vu un garde-frontière irakien tuer un ami et un Iranien tirer sur un kolbar sur cette même montagne. Mais il ne voudrait être nulle part ailleurs pour prendre soin de ses mules de haut en bas de Tateh quatre fois par semaine. « J'aime les montagnes, dit-il. J'aime ce village. J'aime la nature ». Même lorsqu'il ne travaille pas, il se promène dans les collines pendant des heures. Il aime particulièrement randonner pendant la nuit et atteindre le sommet à l'aube, en écoutant le chant des oiseaux et en buvant l'eau d'une source de montagne dans cette vallée, son « royaume ».

Lorsque je téléphone à Azad, le tireur d'élite, pour lui raconter comment se déroule le voyage, il déborde du même enchantement, lui qui vient de terminer sa troisième randonnée en solitaire, le West Highland Way, un sentier écossais d’environ 150 kilomètres. « Quelque chose de spirituel se produit dans cette lutte contre l’abandon. Le paysage, les cerfs et les chèvres sauvages - ça vous transforme en quelque chose d'autre ». Peut-être qu’Azad aime-t-il tant randonner seul parce que c'est pour lui l'une des rares occasions d'éprouver la confiance en soi développée en tant que tireur d'élite. « Les montagnes nous donnent la confiance de faire face à un obstacle imposant et de savoir que tout ira bien », dis-je. « Marcher seul parmi les sommets me maintient en vie », ajoute Azad.

« Si tu quittes l’Iran, considère que ta famille est morte »

Depuis plusieurs années, Kawa a une petite amie, Mina, une athlète rencontrée lors d'un entraînement au stade de Zagros. Mina avait l'ambition de créer son propre club de sport et, pendant les deux années où ils se sont fréquentés, son rêve est devenu celui de Kawa. Mais le père de Mina, Raza, travaille pour les services secrets iraniens. Inquiet que sa fille puisse nuire à sa position, il a mis fin à l'idée du club de sport et demandé à Kawa de rester loin de sa fille. Des menaces qui n'ont pas fonctionné. Kawa et Mina se sont rapprochés et ont même fait quelques voyages en kolbar ensemble. « Elle n'avait pas besoin de travailler, dit Kawa. Elle ne faisait qu'exprimer sa colère envers son père ».

Il y a deux ans, Mina, n’en pouvant plus, a traversé les montagnes à pied jusqu'en Turquie avant de prendre le chemin de l'Allemagne. Une fois installée à Berlin, avec un emploi d'entraîneur d'arts martiaux mixtes, elle a posté ses petites vidéos sur les Kolbars sur Instagram, précisant au passage dans un commentaire que Raza était son père. "Ca a rendu son père fou", explique Kawa. Et depuis un an et demi, il surveille tous mes faits et gestes. Même mon téléphone est espionné. Il m'a dit : ‘Si tu quittes l'Iran pour la retrouver, considère que ta famille est morte’, c’est pourquoi je ne rejoins pas Mina ».

L’histoire de Kawa ressemble à celle de Roméo et Juliette. Un père enragé, agent des services de renseignements iraniens, se dresse entre lui et son amour, sans parler des 3 000 kilomètres et d'un col de montagne enneigé parsemé de mines, patrouillé par des gardes-frontières racistes. Kawa a l'air brièvement perplexe, et étouffe un petit rire nerveux. Je me rends compte qu'il n'a cessé de rire tout au long de son récit. Il semble s'amuser de l'absurdité de tout cela. « Ma vie ne pourrait pas être pire que ça, s'exclame-t-il. Je ne pourrai jamais remplacer Mina. Je l'attendrai jusqu'à ma mort. Même si je ne la revois plus jamais, je l'attendrai quand même. Nous ne serons jamais séparés ». Kawa est un homme des montagnes. Devant lui, un grand obstacle. Et il sait que c'est exactement là où il doit être.

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