Alors que décrocher un dossard sur les plus grandes courses de trail relève de plus en plus du parcours du combattant, le Marathon du Mont-Blanc a choisi cette année de réserver 10 % de ses places aux habitants de la vallée de Chamonix. Une mesure rare dans le monde du trail, qui s'inscrit dans la continuité de la politique environnementale engagée l'an dernier avec 40 % des dossards réservés aux participants venus en transports en commun.
Difficile d'imaginer aujourd'hui qu'autrefois le Marathon du Mont-Blanc se vivait presque à la bonne franquette. Créé en 1979 sous le nom de Cross du Mont-Blanc, l'événement permettait encore il y a quelques décennies de s'inscrire le matin même du départ. « On arrivait à six heures du matin avec un short et un t-shirt. On prenait un dossard et on allait courir. Il n'y avait pas de matériel obligatoire, pas de certificat médical, pas de tirage au sort », se souvient Fred Comte, directeur du Club des Sports de Chamonix, organisateur de l’évènement. Jusqu'au début des années 2010, les habitants de la vallée pouvaient encore décider de participer à la course au printemps, sans craindre de rester sur le carreau. Mais l'explosion du trail a depuis totalement changé la donne.
Le paradoxe des dossards au Marathon du Mont-Blanc
Le Marathon du Mont-Blanc, aujourd’hui intégré au circuit des Golden Trail World Series, entame sa 47ème édition, il est devenu l'un des rendez-vous majeurs du calendrier international. Plusieurs dizaines de milliers de candidatures affluent pour les 10 000 dossards répartis sur huit épreuves. Une réalité qui suscitait des mécontentements parmi les habitants de la vallée et a conduit les organisateurs à introduire une nouvelle mesure. Désormais, 10 % des dossards sont réservés aux habitants de la Communauté de communes de la vallée de Chamonix (Servoz, Les Houches, Chamonix-Mont-Blanc et Vallorcine), à condition qu'ils rejoignent l'événement à pied, à vélo ou en transports en commun. Ils échappent ainsi au tirage au sort. « Le Marathon du Mont-Blanc, c'est la course des Chamoniards. Pourtant, on entendait de plus en plus souvent des habitants nous dire : "On n'a plus accès à notre course" », raconte Fred Comte. La mesure, qui valorise celles et ceux dont la participation génère un impact carbone quasi nul, est une manière concrète « de remercier une population qui vit, chaque année, le Marathon du Mont-Blanc de l'intérieur. »
La décision s'inscrit ainsi dans la continuité des engagements environnementaux engagés par le Club des Sports de Chamonix. L'an dernier, l'organisation avait déjà innové en réservant 40 % de ses dossards aux participants rejoignant la vallée en train ou en bus, afin de réduire l’empreinte carbone de la course, mais aussi pour répondre à un problème local, la vallée n’étant pas en capacité d’accueillir autant de véhicules individuelles. Une expérimentation qui a dépassé les attentes. « Cela a mieux fonctionné que prévu. Nous avons atteint quasiment 50 % de participants venus en transports en commun », souligne Fred Comte.
Pour l’organisateur, cette nouvelle décision prend d’autant plus de sens que les habitants de la vallée font partie de ceux dont la participation génère le moins d’émissions liées au transport. « On s’est dit que ce n’était pas très cohérent de ne pas favoriser les locaux, qui, eux, pouvaient parfois venir à pied. Ça allait presque en contradiction avec notre politique environnementale. » Le quota de 10%, qui peut, à première vue, sembler faible, à été défini à partir de l’analyse des données des dix dernières éditions. « Nous avons regardé les codes postaux des communes de la vallée et constaté qu'en moyenne, environ 10 % des coureurs venaient déjà du territoire. L'objectif n'était donc pas d'augmenter leur nombre, mais de garantir qu'ils continuent à avoir accès à l'événement malgré l'explosion de la demande. »
Dans les faits, les habitants de la vallée disposaient d’une fenêtre d’inscription dédiée en amont de l’ouverture générale, ce qui leur a laissé la journée pour réserver leur place. « À 16 heures, il restait encore des dossards, indique Fred Comte. Ceux qui voulaient vraiment participer ont eu largement le temps de s'inscrire. Et même si le quota avait été atteint, ils pouvaient toujours tenter leur chance dans le contingent réservé aux transports en commun puis dans le tirage au sort classique. »
Finalement, « cela nous permet à la fois d'améliorer notre bilan carbone et d'éviter la frustration des locaux qui avaient parfois le sentiment de ne plus pouvoir courir leur propre course. », résume le directeur du Club des Sports de Chamonix. « Nous voulons que l'engouement autour du Marathon ne devienne pas quelque chose de négatif pour les habitants de la vallée. »
Pour autant, l'organisation ne souhaite pas remettre en cause la dimension internationale qui a fait le succès de l'événement.« Notre objectif est de rester une course internationale. Nous n'avons pas vocation à devenir une course locale, départementale ou régionale. Mais nous voulons continuer à progresser sur notre impact environnemental tout en conservant un lien fort avec notre territoire. »
Une pratique encore marginale dans le trail mondial
À l’échelle internationale, les exemples de quotas explicitement réservés aux habitants restent rares, mais ils existent.
- Le cas de l’UTMB et de la MCC
Le cas le plus proche est celui de la MCC, course intégrée à l’écosystème de l’UTMB Mont-Blanc, qui réserve 58% de ses dossards aux habitants et acteurs du territoire. Mais l’épreuve, historiquement créée pour les bénévoles, reste une course à part dans l’univers UTMB, là où les autres formats majeurs de la série (UTMB, OCC, CCC…) s'appuient sur des logiques de sélection globale. Reste à savoir si, à l’instar de la Diagonale des fous, l’organisation aura un jour l’audace d’appliquer cette philosophie à ses courses reines.
- Sierre-Zinal : un quota local structuré
En Suisse, la Sierre-Zinal réserve jusqu’à 700 dossards aux habitants du district de Sierre. Lorsque la demande dépasse l’offre, les résidents sont intégrés à un tirage au sort distinct, ce qui permet de garantir une forme d’accès prioritaire tout en maintenant une sélection en cas de forte demande.
- La Diagonale des Fous, La Réunion
À La Réunion, la logique est encore plus affirmée. Sur l’édition 2025 de la Diagonale des Fous, environ 1 250 dossards sur 3 000 étaient réservés aux coureurs locaux. Les autres épreuves du Grand Raid suivent des proportions similaires, avec parfois plus de la moitié des places destinées aux Réunionnais selon les éditions et les formats (650 sur 1 400 sur le Trail de Bourbon ; 800 sur 1 600 sur la Mascareignes ; 400 sur 700 sur le Métis Trail). Une politique justifiée par le caractère patrimonial de l’événement, profondément lié à l’identité de l’île. Mais ce modèle n’est pas exempt de tensions, certains observateurs estimant que l’internationalisation progressive de l’épreuve réduit malgré tout la place des coureurs locaux dans les pelotons.
Dans la plupart des autres grandes courses internationales, cependant, le modèle dominant repose sur une forme d’égalité globale d’accès, où les coureurs, quel que soit leur lieu de résidence, participent tous aux mêmes processus de sélection, qu’il s’agisse d’un tirage au sort ou d’un système de qualification par points. Et si certaines, comme la Maxi-Race, prennent en compte différents critères lors de l'étude des candidatures, parmi lesquels figure le lieu de résidence, son poids n'est pas clairement communiqué. Reste désormais à voir si la logique initiée par le Marathon du Mont-Blanc fera des émules parmi les autres courses de trail confrontées aux mêmes enjeux de saturation.
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