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Exploration : Sarah Marquis fait voler en éclats le « boys’ club »

  • 21 octobre 2019
  • 17 minutes

Bill Donahue Bill Donahue

Elle traverse les continents à pied et possède un sixième sens pour détecter les avalanches et les crocodiles. En deux décennies, Sarah Marquis a tout simplement redéfini les contours de l'exploration moderne. Outside a passé quatre jours à ses côtés dans son havre suisse.

L’an dernier, l’exploratrice suisse Sarah Marquis, 47 ans, a entrepris une traversée de trois mois du sud au nord de la Tasmanie, en solo. Sur son chemin, un gros morceau de cette forêt. Il faut imaginer l’exploratrice progressant d’environ trois kilomètres par jour dans cet entrelacs d’épaisse vigne au sol, sac de 35 kg sur le dos, se frayant un chemin à la machette.

Vu du ciel, le sud-ouest de la Tasmanie est un vaste aplat vert. Celui d’une forêt que ne coupe aucune route, que ne jalonne aucun village. De cette contrée reculée, située sur la plus grande des îles australiennes, on ne distingue qu’une poignée de sommets accidentés, quelques lacs, des petits cours d’eau. Par endroits, la forêt humide est sous l’emprise d’une broussaille endémique toxique qui pousse à l’horizontale, branches rampantes hérissées de pousses verticales. Une végétation qui finit par si bien quadriller son territoire que la forêt devient impénétrable. En 1822, alors que les colonies pénitentiaires britanniques avaient déjà essaimé en Tasmanie, des prisonniers évadés se mangèrent les uns les autres, pris au piège de cette toile inextricable.

Sarah Marquis, elle, se hisse au-dessus de la mêlée, à 4,5 mètres au-dessus du tapis forestier. La moindre branche pourrie peut lui être fatale. Mais c’est un ravin, gueule de 470 mètres ouverte, qui aura raison d’elle. Le sol boueux cède sous ses pieds et Sarah Marquis dévale la pente, corps propulsé dans une cascade de pierres, de fougères et d’arbres. Fin de la chute dans une rivière d’eau froide. Elle s’évanouit, et lorsqu’elle rouvre enfin les yeux, son bras gauche n’est plus que douleur. Dans les entrailles sombres du canyon, son téléphone satellite ne lui est d’aucune aide. Doit-elle se résoudre à mourir sur place ?

La notion de conquête n'a plus de sens

Ce n’est pourtant pas la première fois qu’elle se retrouve en très mauvaise posture. Elle a la randonnée dans le sang et y consacre des mois, parfois des années. Elle marche là où peu d’autres ont marché. Entre 2010 et 2013, elle a réalisé un trek de 16 000 km entre la Sibérie et le désert de Gobi puis, après 13 jours sur un cargo, a sillonné l’Australie. En 2015, nouveau séjour sur place. Trois mois durant lesquels elle survit surtout grâce aux racines et vers qu’elle arrache à la terre, aux poissons qu’elle parvient à capturer. Dans sa vie, elle a campé par -30°C et enduré des blizzards, des tempêtes de sable, des glissements de terrain, la fièvre de la dengue et une infection dentaire qui a failli lui être fatale.

Sarah Marquis est une exploratrice du monde moderne, mais l’angoisse et la souffrance sont son lot autant qu’elles furent ceux des explorateurs polaires comme Robert Peary et Roald Amundsen. Son ambition est cependant bien différente de la leur. Il y a plus d’un siècle de cela, on posait son doigt sur une terre inexplorée de la mappemonde et on s’accrochait pour y arriver, pour être le premier à y planter son drapeau. Aujourd’hui, la terra incognita n’est (presque) plus. La notion de conquête n’a plus de sens.

"L’exploration pour l’exploration, cela n’existe plus", résume Cheryl Zook, directrice de l’Explorers Program au sein de la National Geographic Society. Son programme finance des réalisateurs de films documentaires, des océanographes, des anthropologues et des officiers de police judiciaire. Il finance aussi Sarah Marquis, "National Geographic Explorer" depuis 2015 et auteure de sept ouvrages sur ses expéditions.

Sarah Marquis dans son petit chalet en février 2019. (Anna Huix)

Certes, on trouve encore des acharnés à la poursuite d’exploits bien calibrés. Il y a l’Américain Colin O’Brady, première personne à traverser, en 2018, les 1 500 km du continent antarctique en solo, sans aide extérieure. Un tour de force accompli en 54 jours avec pour seule compagne une luge lestée de 135 kg. On pourrait dire que l’exploration a changé de cadre, moins aléatoire et peut-être plus rêveur, bâti par une constellation de vagabonds planétaires en quête d’une nouvelle lecture de notre monde déjà surconsommé.

Dans un autre genre, on trouve Paul Salopek, journaliste lauréat du prix Pulitzer parti faire le tour de la terre (34 000 km – cela lui prendra plusieurs années) comme l’ont fait les premiers migrants humains partis d’Afrique à l’âge de pierre. Son odyssée interculturelle n’est pas sans rappeler une autre aventure de l’exploration récente : la traversée, en 1987, des 4,3 km du détroit de Bering (entre l’Alaska et la Russie) par la nageuse américaine Lynne Cox, dans une eau à 6,5°C. Elle se voulait alors porte-voix d’un réchauffement des relations russo-américaines.

Il arrive aussi que l’exploration soit celle des profondeurs de l’âme humaine, de ses territoires oubliés. Sarah Marquis raconte ainsi qu’elle voyage – rampe et lutte dans les déserts, les rivières, la boue – pour "exhumer le langage disparu entre les humains et le règne animal." Elle vise, sans cesse, la communion avec la nature, totale et entière. Prouver que dans les limbes numériques de notre XIXe siècle, l’homme, la femme, peuvent toujours s’assoir face au feu, primitifs et animaux.

Serpents et téléphone satellite HS

Personne ne lui a soufflé le projet. Sarah Marquis est une femme libre. Libre, mais sifflée, harcelée dans les principales langues du monde. Elle n’a pas cillé, n’a pas reculé, certainement trop concentrée à éviter les autres périls, ceux inhérents à toute grande aventure.

Mais la voici au fond de ce ravin, humérus fracturé. Prendre sa dose de secours de Tramadol (un antalgique opiacé) ? Ce sera le brouillard garanti. Elle a besoin de rester alerte. L’endroit est infesté de serpents et son téléphone satellite ne fonctionnera pas dans cette épaisse végétation. La solution serait de marcher pendant trois jours encore pour récupérer un signal et une clairière suffisamment grande pour qu’un hélicoptère puisse s’y poser.

Alors c’est ce qu’elle fait. Impossible de tenir droit avec son sac-à-dos et son bras handicapé. Elle avance, chute après chute, toujours assaillie par une douleur plus intense. Elle retrouve l’hélico et, deux semaines plus tard, contre l’avis des médecins, reprend le cours de son aventure. Elle ne termine pas le parcours dans l’impénétrable bush, mais se rabat sur un itinéraire revu, plus simple, principalement sur des chemins plats et sans arbres. N’empêche, son épaule se rappelle sans arrêt à son bon souvenir.

Bienvenue chez Sarah

Janvier 2019. Sarah Marquis est rentrée de son expédition en Tasmanie un an plus tôt. Nous la retrouvons chez elle, en Suisse, dans son petit chalet des années 1970 retapé. 37 m² à 900 m de la route la plus proche accessible toute l’année. Le froid est bien installé dans les Alpes, elle reçoit en polaire et jogging noirs, Uggs beige aux pieds. Elle s’assoit sur un tabouret de la cuisine, cheveux blonds lâchés. Nous regardons la neige tomber sur les branches des sapins. Il y a bien des maisons dans les alentours, mais elles ne seront ouvertes que l’été, quand elles auront quitté leur gros manteau de neige. Tout est si tranquille qu’il semble entendre les flocons se poser.

Sarah Marquis a acheté ce chalet, résidence d’été d’une famille bourgeoise de Genève, depuis longtemps délaissé, en 2017. Le sol était jonché de déchets, jusque dans les minuscules chambres. Dans la cheminée, il y avait un corbeau desséché. Mais déjà la nouvelle propriétaire y voit une "petite grotte pour écrire au calme". "Toute ma vie, j’ai attendu de trouver pareil endroit", nous avait-elle confié dans un e-mail.

Elle a déjà écrit dans une cabane de montagne en Thaïlande, une faille exposée au vent dans les Alpes, en pleine campagne espagnole… Elle est aujourd’hui assignée à résidence pour côte cassée - une malheureuse histoire d’escalier glissant. Elle rédige un livre sur ses voyages en Tasmanie. Elle a scotché sur sa baie vitrée des petits papiers avec ses premières idées. Un peu plus tôt, elle nous avait écrit, au sujet de son chalet : "Je vais passer le rude hiver alpin ici, là où aucun véhicule n’a accès. En été, je me déplacerai en canoë. Pour l’heure, ce sera à pied."

Ces hommes qui veulent dicter sa conduite

Alors qu'elle fait cuire des pâtes complètes bio et véganes, Sarah Marquis explique : "Ici, c’est juste un camp de base pour moi. Pas plus. J’y stocke mes tenues chic. Ce n’est pas vraiment chez moi. Je suis une fille du bush australien. Là-bas, je connais chaque oiseau, chaque plante. Mon arbre, c’est l’eucalyptus, pas le sapin." Elle éclate de rire et lève les yeux au ciel. "Et non, je n’ai pas prévu de mourir ici, conclut-elle. Je ne sais même pas de quoi sera faite la semaine prochaine."

Dans les steppes de Mongolie, des nomades ivres venaient chaque soir à cheval tourner autour de sa tente, lui lançaient des railleries grivoises, juste pour prendre du bon temps… Elle en a en retour terrorisé deux qui chargeaient droit sur elle un soir : "J’ai foncé vers eux bras levés, en hurlant comme une possédée", peut-on lire dans son livre Sauvage par nature, sorti en 2014. Elle veut "les effrayer et leur faire perdre l’équilibre." Elle y parvient. "Ils me lancent des regards noirs lorsqu’ils comprennent que je n’ai pas peur. Ils partent sans plus dire un mot."

Durant les quatre jours que je passe auprès d’elle, Sarah Marquis est avenante et m’offre toutes les barres chocolatées que je veux. Mais à aucun moment sa posture ne vacille. Le message est clair : les hommes doivent totalement revoir la manière dont ils perçoivent l’exploration au féminin.

Une enfance isolée

Un après-midi, nous nous rendons dans le village voisin de Chandolin pour y visiter la maison qu’occupa son héroïne d’enfance : Ella Maillart. La légendaire exploratrice et écrivaine suisse a pris part aux J.O. de 1924 en tant que navigatrice avant de partir à la tête d’une mission à la voile 100% féminine jusqu’en Crète et de traverser le désert du Taklamakan (de Pékin à l’Inde) en compagnie du journaliste Peter Fleming. Lorsqu’elle constate que l’unique musée qui lui est consacré dans le village ne comporte qu’une pièce en accès libre avec quelques photos poussiéreuses, Sarah Marquis sent la rage monter. "C’est du foutage de gueule ! Si Ella Maillart était un homme, on aurait un musée flambant neuf, avec des vidéos, du son, tout."

Plus tard elle me confiera avoir dormi en legging rose en plein désert mongolien, juste histoire de se sentir féminine après des journées passées à tracter un chariot sur des chemins de terre. Je vais aussi découvrir son côté marketing lorsqu’elle me remettra un exemplaire de La Nature dans ma vie. Un beau-livre bourré de conseils sur comment être comme elle, illustré par 40 clichés de l’auteure : Sarah Marquis dans la position du lotus, cheveux parfaitement ondulés, maquillage tout aussi parfait, Sarah Marquis en profonde communion avec un panier de carottes fraîchement cueillies, et ainsi de suite.

Une chose est sûre : Sarah Marquis n’est jamais rentrée dans les cases dictées par les autres. Elle a grandi sous la pluie dans une ferme du nord de la Suisse. Elle avait pour compagnons les canards, les poules et les brebis, dans un village tellement isolé qu’elle avait 15 ans lorsqu’elle est allée au cinéma pour la première fois. Avec son frère Joël, de deux ans son cadet, elle avait donné un petit nom à chacun des grands hêtres autour de sa maison. Ils grimpaient tout là-haut, à 20 mètres du sol, balancés au vent sur les frêles branches des arbres.

Sarah et son frère, Joël. (Anna Huix)

Dès qu’elle eut cinq ans, sa mère l’emmena dans les bois cueillir des champignons et des plantes médicinales. "J’apprenais déjà tout de la survie", se souvient Sarah Marquis. Adolescente, elle quitte la maison pour travailler dans les chemins de fer suisses, à l’exploitation des lignes. Elle sillonne le pays et se fait harceler par ses collègues, principalement des hommes plus vieux. Le New York Times Magazine raconte d'ailleurs, dans un portrait qu'il lui a consacré, que l’un d’eux, lors de son premier jour de travail, lui annonce qu’il pourra sentir quand elle aura ses règles. Ces sarcasmes sexistes sont pour elle autant de défis à relever.

À 17 ans, elle traverse la Turquie à cheval. À 20 ans, elle devient serveuse dans une station de ski et s’embarque, souvent courageusement, dans des expéditions durant lesquelles ses connaissances encore maigres de la (sur)vie en pleine nature sont mises à l’épreuve. Elle s’aventure ainsi dans le bush de l’Île du Sud en Nouvelle-Zélande pendant un mois, s’autorisant uniquement à manger le poisson qu’elle attrape avec un harpon. Elle perd 8 kg.

À 29 ans, elle finit par préparer sa première grande expédition : une boucle de 14 000 km au cœur de l’Australie. Elle est encore serveuse à l’époque et ne peut pas espérer l’aide d’un grand sponsor. Joël, son frère, est devenu un ingénieur et véliplanchiste accompli. Il parcourt le monde en quête de vagues mais est toujours là pour l’aider. Et la chance arrive. Un jour, il achète un jeu de grattage à deux francs suisses et voit apparaître trois TV miniatures sur le bout de papier : à lui le jeu télévisé du "Millionaire".

Les prémisses de la célébrité

Il repart de l’émission avec 22 000 euros en poche. Ils financeront l’expédition de sa sœur. "Personne ne pensait qu’elle irait au bout, m’a-t-il raconté. Sauf moi. Quand on grimpait aux arbres, elle faisait déjà preuve de force et d’assurance." Il s’envole à son tour pour l’Australie, afin d’assurer le rôle de coordinateur de l’expédition. Le frère et la sœur forment alors un tandem facile et fluide, capable à bien des reprises de se passer de communication. "On n’avait pas besoin de s’expliquer les choses, témoigne Sarah Marquis. On était dans le désert, sans aucun arbre ou autre moyen de repère. Mais même dans ces conditions, je savais exactement où il avait déposé mon colis alimentaire."

Son premier livre, L’Aventurière des sables, autopublié en 2004 - elle a alors 32 ans - relate cette épopée. Elle fait la tournée de toutes les librairies francophones de Suisse et, autour d’un café, convainc les commerçants de lui acheter son livre en acceptant ses conditions — payables sur-le-champ, aucune politique de retour. Elle intervient dans une centaine d’écoles, accompagnée de son chien et de son frère, qui ponctue chacun de ses récits par une démonstration de didjeridoo. Des extraits vidéo de son aventure australienne sont diffusés à la télévision suisse.

En 2006, elle part en randonnée dans la cordillère des Andes – en solo, pendant huit mois. L’altitude pèse lourd sur elle, mais elle ne baisse pas les bras et atteint le Machu Picchu. En 2010, elle entreprend un trek de la Sibérie à l’Australie. Son nom s’invite dans tous les foyers suisses francophones. Ses fidèles de la première heure achètent chaque livre qu’elle publie. Sa notoriété passe la frontière. Sauvage par nature sort en 2014 et se vend à 180 000 exemplaires en France. En 2018, elle fait la Une de L’Équipe.

Ni superhéroïne, ni extraordinaire

Sarah Marquis a aujourd’hui pour sponsor la marque Icebreaker, mais aussi The North Face, Sportiva, Tissot, Debiopharm et une entreprise pharmaceutique suisse. Mais elle ne touche aucun salaire. "Ils financent une expédition si l’idée les séduit, affirme-t-elle au sujet de ses sponsors. Je dois me battre à chaque fois pour obtenir l’argent nécessaire. Je dois toujours autant me démener."

Elsa Lafon, directrice générale des éditions Michel Lafon, explique le succès de l’exploratrice par sa simplicité : ni superhéroïne, ni extraordinaire. "Sarah n’est pas une athlète de haut niveau, elle n’a pas été formée pour ce qu’elle fait. Elle n’est pas skieuse ou snowboardeuse de l’extrême. Elle marche. Tout le monde peut marcher. C’est aussi une activité spirituelle. Les gens veulent vivre comme elle. J’ai passé du temps avec elle en Suisse : tout le monde l’arrêtait pour lui réclamer une photo."

Alors que nous étions au restaurant un après-midi, Sarah Marquis a pris nos plats en photo. "Vous n’avez pas idée du nombre de jeunes femmes qui me suivent sur Instagram, a-t-elle commenté tout sourire à mon intention. Elles sont nombreuses à voyager seules désormais. Elles ne sont plus dans l’attente du partenaire idéal." Sarah Marquis sait qu’elle est un exemple pour ces femmes. "Je ne suis pas dépendante d’un magicien prêt à dégainer son chéquier, explique-t-elle. Et vous ne me verrez jamais faire un shooting photo en bikini. J’aurais pu dire oui à ce genre de choses. Mais je ne l’ai pas fait."

Laisser parler ses tripes

Si elle aime montrer la voie à la jeunesse, Sarah Marquis tient aussi à sa vie privée. Nous sommes installés dans un coin tranquille du restaurant, là où personne ne peut nous voir. Elle me confie son ambition suprême : "L’exploration pure. Je veux être dans la nature jusqu’à devenir la nature. Jusqu’à ce que le fait que je sois une femme ou un homme n’ait plus d’importance. Toucher du doigt le noyau dur de la vie."

Le chalet qu’elle a acheté devait être rasé. Recommencer de zéro — construire une cabane toute neuve — aurait été plus facile que de redonner vie à cette ruine. Mais la loi suisse l’interdit. Sarah Marquis a demandé de l’aide à son frère pour le remettre en état – évidemment. Personne ne l’a autant soutenue, de façon aussi inconditionnelle, à l’exception peut-être de sa mère. Lorsque nous le retrouvons un peu plus tard dans un café, je remarque qu’ils penchent de la même manière la tête sur le côté, partagent le même sourire éclatant. Joël a choisi une vie plus sédentaire à présent. Lui et sa compagne ont deux enfants. Il gagne bien sa vie en tant que guide dans les Alpes suisses. Mais il est toujours prêt à relever un défi. En l’occurrence, celui de passer un mois auprès de sa sœur à remplir deux bennes d’ordures tout en méditant sur une question d’architecture : comment transformer un chalet pourrissant et exigu en un repaire d’écrivain très stylé ?

Ils ont avancé à tâtons, sans rien mettre sur papier. "On avait une nouvelle idée par jour, se souvient Sarah. Et puis finalement on changeait d’avis."
Un fonctionnement plus intuitif que rationnel. Logique : c’est ainsi que fait Sarah Marquis en pleine nature. Elle prépare tout méticuleusement, fait sécher ses repas et les conditionne dans des sacs hermétiques, mais, une fois sur place, laisse généralement parler ses tripes. Un jour, alors qu’elle campait au pied d’une falaise en Chine, son instinct lui souffle de bouger. Ce qu’elle fait en déplaçant sa tente. Un éboulement se produit dans la foulée et les rochers terminent leur course là où elle se trouvait dix minutes plus tôt, jure-t-elle. En Australie, en 2015, elle développe un sixième sens : elle est capable de dire quelles criques sont infestées de crocodiles et lesquelles sans risque. "J’étais devenue un crocodile", affirme-t-elle. Elle dit être équipée d’une véritable boussole interne : elle sait où se trouve le nord, elle n’a nul besoin de consulter les astres.

Livres chez Sarah Marquis (à g.) ; autour de son chalet. (Anna Huix)

"Les femmes ont quelque chose de plus animal que les hommes. Nous sommes faites pour porter un enfant. Nous sommes des êtres d’hormones, capables de ressentir nos corps et la terre. Survivre en pleine nature n’est pas qu’une question de force physique. Il faut comprendre ce qui nous entoure. Et c’est à notre portée justement. Nous pouvons exploiter cette capacité pour survivre."

Bien qu’elle entende toujours libérer les femmes d’ici et d’ailleurs, Sarah Marquis reste un peu vieille France. Enfin, vieille Suisse. S’inscrivant dans la grande tradition du récit de voyage (Paul Theroux, V.S. Naipaul…), elle n’hésite pas à dire ce qu’elle pense. Dans Sauvage par nature, on lit ainsi que certains des Mongols qu’elle croise sont "gras" et "débiles", se plaint de la façon dont ils "pissent juste à côté [d’elle]" et fréquentent un bar qui "sent la vieille soupe et le vomi". Face à cela, elle évoque sans détour la générosité des femmes du coin qui lui apportent leur aide. Dans sa critique du livre, un journal américain se plaint de ses "longues diatribes" qui, lit-on, "frôlent par moments le manque d’égards pour les autres cultures."

Lorsque je lui cite cet extrait, elle me regarde de travers. "Les Américains ne comprennent rien au fonctionnement du monde. Que dit la critique ? Qu’il n’y a pas de souci à ce que je me fasse agresser tous les soirs ? Et que ça fait de moi quelqu’un d’irrespectueux de dire le contraire ? Je m’en fous. C’est votre problème !"

"Écoutez, reprend-elle, en pleine réflexion sur cette histoire d’agressions en Mongolie, c’est compliqué. Durant ce voyage, j’ai appris le sens du mot empathie. Je suis devenue quelqu’un de meilleur. Mais nous sommes tous des animaux à la base. Chacun vit dans son monde, et parfois vous n’y êtes pas le bienvenu. C’était le cas pour moi là-bas."

"Je ne remettrai pas en cause ma façon d’être pour un homme"

Elle revient donc toujours chez elle, dans les montagnes suisses. Elle a fini par s’y créer un petit nid, à la force du poignet, en abattant les cloisons du chalet. Elle a agencé sa cuisine autour du poêle à bois, qui alimente aussi la cheminée. Il y a bien des pièces séparées, mais sans porte pour le bureau ou le coin repas. Celle de l’entrée est d’ailleurs vitrée et laisse passer la lumière. Le bois blanc offre à son chalet un intérieur lumineux.

Il paraît évident que l’endroit est pensé pour une seule âme créative – à deux ce serait trop. Dans Sauvage par nature, Sarah Marquis aborde à peine la question, mentionnant un "torse poilu ou glabre sur lequel elle pose [sa] tête l’espace d’un instant." Dans un autre livre, elle évoque une rupture qui la laisse "avec autant de cicatrices que si [elle était] tombé d’un cinquième étage." À un moment elle me confie qu’elle "aime tout chez les hommes. Il n’y a rien de plus stimulant qu’un homme qui connaît ses forces, sa beauté intérieure."

Mais tout prête à croire que son minuscule chez elle ne résonnera jamais d’une autre voix que la sienne. "J’ai eu des relations durables, mais l’homme finit toujours par en vouloir plus, et moi je me demande ‘Plus de quoi ?’. Ce qu’ils veulent c’est plus de moi. Mais je ne remettrai pas en cause ma façon d’être pour un homme." Elle regarde par la fenêtre et poursuit : "Je n’en sais rien. L’amour est une question de liberté – c’est à la fois parler vrai et autoriser l’autre à être qui il est. Je n’ai jamais rencontré d’homme qui me comprenne à 100%." Elle se lève tout à coup et soupire dans un geste théâtral. "Bon, et si on sortait marcher ?"

Nous sortons donc du chalet. Sarah Marquis tousse à chaque fois que sa côte brisée vient chatouiller ses poumons. Nous longeons une piste de ski de fond et discutons de l’apparence qu’elle prend lorsqu’elle voyage. "Je m’habille comme un homme, me dit-elle. Pour des questions de sécurité. Si je dois m’adresser à quelqu’un, je fais comme ça." Elle laisse tomber ses épaules et pendre ses bras, posture simiesque et menaçante, et prend une voix grave. Elle demande "Où il y a de l’eau ?" et si on lui répond, elle ne laisse pas de blanc, pas le temps pour son interlocuteur de réfléchir : "C’est une bonne source ? Loin ?"

Brouiller les pistes

Nous poursuivons notre balade. Elle me parle de l’entraînement qu’elle entame au moins six mois avant sa date de départ. Elle court pendant une heure, randonne pendant trois à quatre heures (l’ascension d’un sommet généralement) avec un sac de 32 kg sur le dos, puis nage l’équivalent de 4 ou 6 km. "À 18h, je suis morte."

Nous croisons un skieur solitaire, bâtons aux poings. Sarah Marquis me confie un truc qu’elle a appris il y a des années dans ses cours de karaté : fixer son adversaire de près et, dès que son attention faiblit, frapper d’un coup. À ma grande surprise, elle me fait une démonstration et lance son bras contre mon torse. Je recule d’un pas. "Très utile", commente-t-elle.

Force et liberté d'esprit

Je dors au village, dans un appartement côté ensoleillé de la vallée. Je ne peux vous donner son nom (j’ai promis), mais on y trouve une centaine d’habitants, un bureau de poste et un café où se réunissent chaque matin, à 8h30, les dames les plus distinguées du bourg pour y tailler la bavette. Dans le supermarché, un unique rayon de livres, tous signés Sarah Marquis. Mais quand des fans se présentent et demandent à voir leur idole, le vendeur les balade un peu histoire de brouiller les pistes.

En face, l’agent immobilier en fait de même. Elle protège comme elle peut Sarah Marquis, qui avant cela a vécu par intermittence au village, passant pendant des années d’une location à l’autre. Françoise, septuagénaire en pantalon de cuir, est celle qui lui a vendu le chalet. "D’autres personnes étaient intéressées, mais je leur ai dit qu’il n’était pas à vendre."

Elle-même a gagné quelques galons d’exploratrice – elle a fait le tour du monde en Concorde dans les années 1980. Sarah et elle sont amies. Lorsque je les retrouve un matin pour prendre le café, elles sont assises côte à côté, partageant visiblement une affection complice. Il me semble qu’elles célèbrent ainsi silencieusement leur force et leur liberté d’esprit mutuelles.

Plus tard, tandis que Sarah Marquis me reconduit à la gare, je m’enquiers : "Alors, quelle sera votre prochaine expédition ? L’Antarctique ?". "C’est pour les mecs, ça. Ils adorent avoir un gros équipement et foncer. Le défi physique, ça leur plaît." Je couche ses mots sur mon carnet de notes. Tout en maniant le volant dans les virages de montagne, Sarah tique. "Franchement… Je mets ma main à couper que vous allez citer cette phrase hors de son contexte."

"Je ne réfléchis pas comme vous"

Je change de sujet. "Très bien. Et comment vous faites, enfin de quelle manière vous décidez de votre prochaine destination ?" Est-ce que je m’attends vraiment à ce qu’elle ait une formule toute prête pour l’aider à faire ses choix ? À ce qu’elle me confie son secret ? Elle me dit qu’elle guette les signes. Un peu plus tôt dans la journée, elle m’a montré la photo d’un dragonnier de Socotra, de l’île yéménite aride dont il tire son nom. Un arbre qu’on croirait sorti d’un livre pour enfants, mais grave aussi, géant à tête de champignon, branches formant une ombrelle surmontée d’épines comme autant de petits palmiers. "J’aimerais aller là un jour", m’a-t-elle dit. Quand la guerre sera finie, a-t-elle voulu dire.

Nous passons devant le clocher d’un village de la vallée. "Pendant combien de temps allez-vous continuer à faire des expéditions, selon vous ?" "Je n’en sais rien, me répond-elle, le ton soudainement plus sec. Je ne réfléchis pas comme vous." D’une voix plus apaisée, elle ajoute : "Je serai belle dans mes vieux jours : mon visage sera une carte topographique des lieux que j’ai visités. Une petite pomme sèche, mais je ne vieillirai jamais."

Lorsque nous arrivons à la gare, Sarah m’accompagne sur le quai. Tradition suisse oblige, elle dépose trois bises sur mes joues — droite, gauche, droite. Elle tourne les talons et j’observe cette femme qui peut voyager là où elle le veut remonter dans sa voiture et disparaître, à la faveur d’un virage, en direction de son chalet dans la neige.

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