C’est la ligne la plus directe pour descendre la face nord de l’Everest. Certainement la plus belle. La plus dangereuse aussi. Si technique que seulement trois personnes l’ont tentée… En vain. D’abord les Suisses Jean Troillet et Dominique Perret en 1996, puis Marco Siffredi en 2002 qui n’en reviendra pas. Le couloir Hornbein est considéré par les skieurs de pente raide comme la dernière grande énigme non résolue à ce jour. Une équation à plusieurs facteurs ; une pente avoisinant parfois les 60°, une extrême technicité et une exposition interdisant tout faux pas, le tout à plus de 8 000 mètres d’altitude, dans la zone de la mort.
Dans le petit univers du ski de pente raide, une poignée de lignes sont érigées au rang de "graal" par leur extrême difficulté : la face Est du Cervin (4 478 m), descendue pour la première fois en 1980 par Jean-Marc Boivin, la face Nord du mont Robson (3 954 m), en Colombie-Britannique, par les Canadiens Ptor Spriceniek et Troy Jungen en 1995. Ou encore la rampe Whillans-Cochrane du Cerro Poincenot (3 002 m), en Patagonie argentine, par le Suédois Andreas Fransson, en 2012.
Mais, il reste encore aujourd'hui une énigme non résolue à 8 849 mètres au-dessus du niveau de la mer, en pleine face Nord de l'Everest. Le couloir Hornbein est la voie la plus directe pour descendre la face, mais c'est aussi la plus dure. Thomas Hornbein, le premier alpinisme à l’avoir gravi, en 1963, décrit une pente à 47° sur les 400 premiers mètres d'ascension avant d'atteindre les 60° dans des passages très étroits. Depuis, moins d'une douzaine d'alpinistes ont répété cette variante de la voie normale qui reste encore aujourd’hui l'une des voies les plus difficiles. En grande partie parce qu’elle se situe au-dessus de 8 000 mètres, en plein cœur de la « zone de la mort ».

La face Nord de l’Everest en style alpin, l’une des plus grandes réussites de l’alpinisme moderne
Mince couloir blanc suspendu au milieu de la face nord du plus haut sommet du monde, le couloir Hornbein est une descente si extrême que seulement trois personnes l’ont tentée. La cordée suisse Jean Troillet / Dominique Perret, en 1996, d’abord. Puis l'étoile filante Marco Siffredi, en 2002. Aucun n'a réussi. Marco Siffredi y a même perdu la vie.
Le versant Nord de l'Everest offre plusieurs itinéraires potentiellement skiables, mais le couloir Hornbein est le plus direct d'entre eux. Il rejoint le « couloir des japonais » par le bas pour former l'itinéraire direct de la face Nord, quasiment rectiligne, de 2 438 mètres verticaux (souvent appelé « Super Direct »). Il n’est toutefois que très rarement gravi.
Jean Troillet fait partie de ceux qui s’y sont aventurés. C’était en 1986, avec son partenaire Erhard Loretan, en style alpin et en 43 heures, aller-retour, depuis le camp de base avancé de l’Everest. Une ascension considérée comme l'une des plus grandes réussites de l'alpinisme moderne… qui donna une idée, et pas des moindres, à Jean Troillet. « La face nord était recouverte d'une poudreuse parfaite, ça aurait fait une belle descente » se souvient-il.
En descendant tout l'itinéraire « sur les fesses » pendant trois heures, le Suisse s'est dit qu'un snowboard aurait pu lui être utile. Il fila alors au Canada pour apprendre à « surfer ». Dix ans plus tard, l’alpiniste retourne sur l'Everest avec Dominique Perret avec l'idée de signer la première descente à ski de l'Everest, par le couloir Hornbein. Mais leur tentative de 1996 soulève davantage de questions qu'elle n'apporte de réponses.

Des conditions extrêmes qui rendent cette descente particulièrement exposée
Accompagnés de trois photographes et d’une équipe de sherpas (pour les aider à acheminer de la nourriture par yak depuis un monastère situé à 5 486 mètres d'altitude), Jean Troillet et Dominique Perret ont passé 76 jours sur les pentes de l’Everest, attendant le moment idéal pour s'attaquer à la face nord.
Car si le versant Sud, nettement plus populaire, nécessite la traversée de la redoutable cascade de glace du Khumbu, l'approche par le Nord est beaucoup plus évidente. Sa face de 2 438 mètres jaillit en une seule poussée directe. Ce qui permet aux alpinistes de l'affronter depuis le camp de base avancé.
Dominique Perret, élu "meilleur skieur freeride du siècle", aujourd'hui âgé de 62 ans, se souvient d'avoir tenté à deux reprises de skier le couloir Hornbein par la face nord. Lors de la première tentative, nous a-t-il raconté, ils ont fait demi-tour à 7 101 mètres d'altitude. Tandis que lors de la seconde, ils ont abandonné à 8 299 mètres.
À chaque tentative, des vents violents, des chutes de neige et de glace massives et de multiples avalanches ont rendu impossible la poursuite de l'ascension. Il se souvient avoir redescendu à ski par le « couloir des japonais » pour retourner au camp de base avancé, avec Jean Troillet lui en snowboard. Il n'existe cependant aucune photo ou vidéo de leur descente.
Un récit aux multiples versions
D’autant que les récits de cette expédition sont contradictoires. Car de son côté, Jean Troillet, aujourd'hui âgé de 72 ans, ne se souvient d'aucune tentative sur le Hornbein, ni d'avoir descendu le « couloir des japonais ». D'après lui, ils ont, avec Dominique Perret, gravi l'arête nord jusqu'à environ 8 500 mètres, et ont skié à partir de 8 000 mètres quelques descentes. S’ajoute à cela la version du vidéaste John Falkiner qui se souvient de l'arête Nord et de la première tentative sur le Hornbein, soulignant qu’il fallait alterner crampons et skis pour descendre. Mais pas de la seconde.
Enfin, le photographe Mark Shapiro affirme qu'il n'y a pas vraiment eu de ski pendant ces tentatives. À noter que l’une de ses photos, parue dans le magazine « Powder » en 1996, montre l'équipe en train de gravir la face nord directement. Il y a donc au moins eu une tentative sur le couloir Hornbein.
Jean Troillet, pour sa part, a fait sa dernière tentative sur un sommet de 7 924 mètres à l'âge de 68 ans, en 2016. Il a été victime d'un accident vasculaire cérébral alors qu'il patientait, dans l’espoir d’avoir du beau temps, au camp de base. Il nous a dit avoir mis des années à s’en remettre.

La disparition d'une étoile filante, Marco Siffredi
Depuis cette tentative, le ski sur le versant Nord de l'Everest est resté marginal. Même si en 1996, la même année que l'expédition de Dominique Perret et Jean Troillet, le skieur alpiniste tyrolien Hans Kammerlander a également gravi l'arête nord de l’Everest, en redescendant à ski depuis 8 543 mètres. D’après nos sources, il n’aurait pas effectué la totalité de la descente à ski.
En 1997, Jean Troillet est revenu sans Dominique Perret. Il a réussi à faire du snowboard sur l'arête Nord, sans interruption, depuis environ 8 698 mètres, soit 45 mètres plus haut que l'endroit où lui et Perret l'avaient fait.
L’histoire retient surtout la tentative de Marco Siffredi. En 2001, le Chamoniard a réussi la première et unique descente complète du versant Nord de l'Everest, en solo, par le couloir Norton, un large passage perpendiculaire au couloir Hornbein. Il s'agit de la deuxième descente complète de l'Everest, après que le Slovène Davo Karničar ait réalisé la première descente complète du versant Sud en 2000.
Marco Siffredi est revenu à l'automne 2002, avec l'ambition de descendre le couloir Hornbein. Il a pour cela de nouveau gravi l'arête nord. Mais cette fois-ci, il a essayé de descendre la pente suspendue convexe du sommet jusqu'à l'entrée du couloir. Marco a été vu pour la dernière fois vers 8 500 mètres d’altitude. Il avait 23 ans au moment de sa mort. Son corps n'a jamais été retrouvé.
Le changement climatique augmente les risque
Malgré ces infructueuses tentatives, Jean Troillet reste persuadé que le couloir Hornbein peut être skié. « S'il y a assez de neige, on peut y arriver, mais il faudra peut-être faire un rappel au milieu », explique-t-il. « Et pour faire les choses dans les règles de l'art, il faudrait ensuite skier le "couloir des japonais", qui peut être très bien enneigé. C'était le cas lorsque nous y étions en 1986. En clair, il faudrait avoir suffisamment de neige pour remplir le couloir Hornbein, mais pas trop. Juste ce qu’il faut pour ne pas balayer la face en dessous, souligne Jean Troillet. Et plus il y a de neige, plus les conditions d’ascension sont dangereuse, avec un risque d'avalanche plus élevé.
La difficulté de cette ligne est accrue par le changement climatique. Les crevasses dans les cascades de glace sont de plus en plus larges et profondes, tandis que les températures plus chaudes ont rendu les chutes de pierres et de glace plus fréquentes. Les itinéraires historiques sont devenus plus techniques, notamment par la cascade de glace du Khumbu, la voie la plus courante pour atteindre le sommet.
S’ajoute à cela la surfréquentation du sommet sur le versant Sud. Pour pallier cela, la Cour suprême du Népal a récemment ordonné un plafonnement du nombre de permis délivrés par le ministère du tourisme népalais. Cette mesure n'a toutefois pas encore été mise en œuvre de manière significative. Les skieurs qui gravissent l'Everest par le versant nord continuent donc d'être confrontés à un sommet encombré par les groupes guidés qui empruntent la route du Khumbu.
De nombreuses cordées n'ont pas eu de permis
Et à l'inverse, le versant tibétain, régulé par la Chine, est aujourd'hui extrêmement contrôlé dans une bureaucratie très stricte. Ce qui rend encore plus difficile les tentatives. Car depuis que la Chine l'a officiellement rouvert aux ressortissants étrangers en 2024, après la pandémie de Covid, les alpinistes qui espèrent obtenir un permis pour le versant nord de l'Everest naviguent dans un processus opaque. De nombreuses cordées se sont vues refuser leur permis.
Le Club Alpin de Chine au Tibet délivre des permis d'ascension et de ski, sans fixer de quota précis. Toutefois, le gouvernement chinois indique en ligne qu'« en 2019, un total de 362 personnes ont gravi le versant nord du Qomolangma [l'Everest, ndlr], dont 142 alpinistes étrangers, 12 Chinois et 208 s-Sherpas népalais ».
« C'est la plus belle ligne et la plus dure à skier »
D'autres nouvelles règles compliquent encore l'accès au couloir Hornbein. Le ratio guide-client doit être de un pour un à partir de 7010 mètres d'altitude, et l'oxygène supplémentaire est désormais obligatoire, ce qui peut s'avérer compliqué pour skier avec le poids et l'encombrement supplémentaire. Mais, en 2018, les Américains Hilaree Nelson et Jim Morrison ont skié le couloir du Lhotse avec oxygène, ce qui est donc possible.
Et pour Dominique Perret, les règles sont faites pour être transgressées, même en Chine. « C'est la plus belle ligne et la plus dure à skier » s'exclame-t-il. « J'espère que quand quelqu'un la fera, il la fera en style alpin. [...] Vous emportez de l'oxygène au camp de base pour la forme. Et croyez-moi, personne n'ira vous chercher la-haut ».
Article publié le 29 novembre 2024, mis à jour le 4 décembre 2024.
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