Auto-entrepreneurs, salariés ou encore saisonniers… Clémence, Pierre, Camille, Sandrine, Tifeen, Kevin, Yunaë et Jonathan vivent sur les routes, dans leur van. À travers cette série de portraits variés, la rédaction d'Outside a tenté de répondre à une question que tout le monde se pose : quel est leur budget ? Premier volet de notre série : rencontre avec Clémence, nomade polyvalente.
Initié dans les années 50, avec les premiers Combis Volkswagen, symbole de liberté pour les hippies dix ans plus tard, la van life est, depuis deux ou trois ans, en plein essor, notamment en France où, avec le Covid, un besoin de grands espaces s’est fait ressentir, en raison d’une frustration liée aux nombreux confinements. Véhicule et mode de vie devenus de véritables phénomènes de société, les vans représentent aujourd’hui 44,8% des ventes du marché automobile. Ces habitats mobiles donnent certes la possibilité de s’extraire d’une routine sédentaire, d’un quotidien dans lequel on ne sent pas épanoui, mais est-ce financièrement viable, sorti des représentations idéales d’Instagram ?
Pour débuter notre voyage, nous avons rencontré Clémence, 38 ans, vivant dans son van depuis 2017 – d’abord avec son ancien compagnon puis seule, depuis un an et demi. L’hiver dernier, elle a acheté « Bestiole », un joli Volkswagen T3 jaune. Sur Instagram, on l’a connaît via le pseudo @roammates, mais aussi @justanothertravelogue, un compte plus intimiste où elle partage son carnet de voyage et des dessins. Diplômée de l’ESMA à Montpellier, une école d’arts appliqués, Clémence est à la base designeur de mobilier et d’intérieur.
Au printemps 2018, avec son compagnon de l’époque, Thomas, elle a été choisie par WeVan, pour voyager à travers la Norvège afin d’écrire le 2e guide « Drive Your Adventure », un livre à mi-chemin entre récit d’aventure et guide de voyage en van avant d’enchaîner avec le Portugal en prévision d’un 3e volet. Depuis, Clémence continue de travailler avec WeVan, cette fois-ci en tant que community manager, polyvalence oblige pour vivre en étant nomade.
Clémence, pourrais-tu te définir en quelques mots ?
Je suis une designer tout terrain. Avant de vivre en van, j’ai bossé pendant 10 ans en agence d’architecture à Montpellier tout en alimentant en parallèle mon blog. C’était les débuts d’Instagram, les influenceurs et le community management (gestion de la présence d’une marque sur les réseaux sociaux ndlr) n’existaient pas encore. J’ai appris à me servir des réseaux sociaux et aujourd’hui, c’est en partie mon métier.

Qu’est-ce qui t’a poussée à partir ?
Arrivée à la veille de mes trente ans, je me suis rendue compte que j’avais un super boulot, un chouette appartement, mon chéri et mon chat. Sauf que je n’avais envie de rien, je ne sentais pas heureuse. Après être partie, avec mon compagnon de l’époque, Thomas, pendant 15 jours au Canada, j’ai compris que j’avais besoin de redonner du sens à ma vie, d’un retour à l’essentiel complet. Cette envie s’est mue en moi sous la forme d’une interrogation « Pourquoi ne pas voyager en travaillant ? ». Au printemps, je quittais mon boulot et mon appart’ pour le van.

Quelle était ta situation professionnelle et financière à ton départ ?
Même si j’avais anticipé au maximum, il y a quand-même eu un petit saut dans le vide. Mais si l’on cherche à sécuriser les choses à 100%, on ne part jamais. Le jour où j’ai voulu vivre à mon compte, j’ai commencé, tout en gardant mon travail d’architecte, à créer mon blog. Ensuite, j’ai essayé de me diversifier pour rendre mes activités nomades. Je suis partie avec du travail d’avance, même si au départ, c’était un peu du bricolage. J’avais deux projets d’archi, je gérais les réseaux sociaux de certains de mes clients et une amie graphiste me donnait des logos à faire. Après, avec Thomas, mon ancien compagnon, on a eu l’opportunité d’écrire le livre « Drive Your Adventure ». À l’époque, il n’y avait pas beaucoup de comptes van life sur Instagram. On a fait avec le budget que l’on avait, on a acheté notre van pour 8000 € et nous avons réalisé pour 7000 € de travaux. Tout ce qu’on voulait c’était un lit, un peu d’électricité… et surtout beaucoup de simplicité, c’est pourquoi dans mon van, je n’ai pas de réserve d’eau, pas de douche. Quand je suis partie, j’ai négocié avec mon ancien patron pour avoir le droit à des aides car j’avais déjà travaillé 10 ans en agence d’architecture auparavant. Elles étaient variables et dépendaient de ce que je gagnais avec mon auto-entreprise, le temps que celle-ci soit viable par elle-même. Il s'agissait d'une rupture conventionnelle, doublée de la création d'une auto-entreprise dans le cadre de l'ACRE - un dispositif permettant aux auto-entrepreneurs de bénéficier d'une réduction de charges sociales sur 12 trimestres maximum. J'étais tenue de rendre mensuellement des comptes à Pôle Emploi pour pouvoir toucher ce complément. C'est assez lourd administrativement mais ça permet de monter son entreprise en toute quiétude. Avec Thomas, on avait aussi des économies pour passer quelques mois sereinement.



Vu de loin, tu mènes une vie rêvée. Est-ce que tu vois les choses de la même façon ?
À l’époque, on n’avait pas vraiment de représentations de la van life, excepté celles des comptes un peu hippie des Américains au cœur des grands parcs nationaux, sur des grandes routes. Je ne m’attendais pas à grand-chose, d’ailleurs on est partis en décembre, pas la période la plus rêvée. Ce qui importait le plus, c'était d’organiser nos journées comme on le souhaitait, sans avoir la contrainte des 8h-19h.

D’ailleurs, comment organises-tu ton temps ?
Au début, vu je n’avais pas beaucoup de travail, on a commencé avec un rythme de vacances, on a beaucoup roulé, on a voulu tout voir, tout faire, le tout très vite… C’était un peu bête parce qu’en fait, on avait tout notre temps – un aspect difficile à oublier. Désormais, c’est différent, même s’il n’y a pas de règles, je n’ai pas de journée type. Dès que j’ai du travail, j’ai la tête dans le guidon. Je bosse 3-4 jours, en faisant des journées de 15h, je m’en fiche. L'idée étant de me libérer plus de temps par la suite. Nomade ou pas, il faut travailler.



Être nomade digital, c’est si facile que ça ?
C’est une question d’organisation. Maintenant, j’ai habitude, surement parce que ça fait quelques années. Certaines aspects du quotidien prennent plus de temps. En partant, je n’avais pas une démarche éco responsable, même si j’y étais sensibilisée. Mais de fait, je consomme moins d’eau, de gaz et j’ai uniquement les vêtements nécessaires du quotidien.



Comment se décomposent tes dépenses ?
Quand on est ric rac, on peut se donner un budget à ne pas dépasser mais en revanche, il est impossible de faire une moyenne puisque tous les endroits sont différents. Une nouvelle fois encore, il n’y a pas vraiment de règles : niveau alimentation, je mange souvent une seule fois par jour mais comme je vais souvent dans des cafés pour travailler, je me laisse souvent tenter par des encas. Cette vie en van coûte beaucoup moins cher, déjà parce que je n’ai pas entre 500 et 1000 € de loyer par mois. Si je suis un peu courte en fin de mois, j’adapte mes dépenses en évitant par exemple de rouler 300 km. Ce qui me coûte le plus cher est en lien avec mon travail : le forfait de téléphone (55€ par mois car j’ai besoin d’énormément de data), les logiciels, les applications et les sites internet pour le travail – Canva (un site permettant de créer et de personnaliser des designs pour tous types de projets, ndlr) vu que je fais du community management et l’abonnement Adobe principalement. Je suis toujours équipée du dernier téléphone, parce que c’est mon outil de travail.

Et pour tes ressources, ça se passe comment ?
Avec le community management, j’ai des entrées fixes d'environ 1000 € par mois mais elles peuvent s’arrêter à tout moment. Après, je fais des missions d’illustrations et de design - ce genre de revenus varie beaucoup en fonction des mois. Mon désir n’est pas d’accumuler beaucoup d’argent mais uniquement de rendre ce mode de vie viable. À long terme, j’aimerais changer de statut. Depuis que j’ai commencé à vendre des visuels et que mes frais professionnels sont importants, il me faut un statut plus adapté, je ne sais pas encore lequel.



D’après toi, quel budget ne faut-il jamais sacrifier ?
Le plus important : toujours avoir des sous de côté en cas de panne. Autre aspect plus superficiel : j’ai besoin d’avoir devant moi le prix d’une nuit en Airbnb, surtout en plein hiver où l’humidité est sans cesse présente dans le van. Parfois, je m’offre 24h de confort. Ça ne m’arrive pas souvent mais quand je le fais, je me fais plaisir à 100% - je choisis un bel endroit, j’arrive à midi, je recharge mon eau et mes appareils, prends une bonne douche, un vrai petit dej’.

Quel conseil donnerais-tu à ceux qui voudraient partir sur les routes ?
Beaucoup de jeunes me disent « j’aimerais partir en van ». Partir, de façon totalement improvisée en van, après ses études et espérer en vivre du jour au lendemain, c’est impossible. Ce n’est pas en van que l’on va réussir à créer son activité. À mon départ, j’avais déjà un background professionnel – une vraie expérience, des contacts, des missions. À mon sens, ce n’est absolument pas raisonnable, même si Instagram a tendance à vendre ce rêve-là. Pour être honnête, j’ai eu l’opportunité de vivre de mes voyages, ce que j’ai toujours refusé. Ça prend beaucoup de temps et d’espace. J’aurais l’impression de passer à côté de ce mode de vie et puis, je n’ai pas envie d’être vecteur d’un faux de rêve, le genre de chimère qui peut s’arrêter à tout moment.



As-tu fait des erreurs dans ta préparation budgétaire ?
Je suis partie très lucide, en me disant que ça n’allait pas être facile, qu’il y allait avoir des moments difficiles. Cependant lors des premières semaines après notre départ, on s’est vraiment fait plaisir, ce n’était pas raisonnable – on a roulé comme des fous, on était tout le temps en camping. Aujourd’hui, je dirais que ce n’était pas vraiment une erreur mais un moyen pour nous de s’adapter progressivement à cette vie.
Pourrais-tu citer, dans l’ordre, les avantages de la van life ?
Le plus important pour moi a été de pouvoir organiser mon temps comme je le souhaitais. Au-delà de cet aspect-là, j’aime avoir le choix de pouvoir me réveiller en ville ou en pleine nature. Une liberté de mouvement qui, à mes yeux, permet une ouverture sur le monde, et sur les autres. Je ne suis pas à fond solitude. J’ai rencontré tellement de gens, certains sont devenus des amis, pour la vie. La van life, ce n'est pas forcément une expédition extrême - tu vis comme tu veux. Je suis ravie d’avoir pu trouver un équilibre.



Quid des inconvénients ?
Je n’en vois pas vraiment… Je me sens si bien dans cette vie, je trouve toujours des solutions. Par exemple, vu que je n’ai pas de douche, je vais en bord de plage ou à la piscine municipale l'hiver. Ah si, le gros inconvénient pour moi, c’est la charge mentale des problèmes mécaniques. J’ai un vieux van, un Volkswagen T3. Dès qu’il y a un petit bruit, j’ai toujours peur que ce soit un truc super grave. D’ailleurs, pour pallier à ça, je me suis inscrite à un CAP mécanique en janvier. J’ai besoin d’avoir l’esprit assez libre.

La van life, ce sera pour toujours ? N’as-tu pas envie d'un peu de stabilité par moment ?
Même si je ne pense pas arrêter de suite, je sais que je ne vivrais pas en van toute ma vie. Mon nouvel amoureux vit en Alsace – il a son travail, ses enfants là-bas. Même s’il me rejoint au moins une fois par mois, j’ai envie de passer plus de temps avec lui. En même temps, j’ai tellement trouvé un équilibre avec ce mode de vie, que je vais avoir du mal à y renoncer. Par contre, je suis incapable de me remettre dans un métier du genre 8h-19h. J’adore travailler, produire mais il faut que je puisse m’organiser seule, j’en ai besoin. Dans mes rêves les plus fous, j’habiterai dans une cabane au Canada…
Aurais-tu des livres à recommander ?
« Aménager son van », écrit par Lucile Hétier et Pierre-François Lecardez, du compte @levanmigrateur, est une vraie bible ! On y trouve tout : tutos d’aménagement, homologation, conseils et témoignages. Il y a aussi « Voyager en van », le livre de mes amis, Tifenn et Kevin, les @three_vanlifers, qui partagent leur mode de vie de parents en van, le tout avec plein d’astuces. De vraies pépites, même si, selon moi, la meilleure chose à faire, c’est d’échanger avec quelqu’un qui vit sur les routes. Rien ne remplacera le contact humain.

Voyager en van
Éditions Jouvence, 304 pages.
18,90€

Aménager son van
Éditions Eyrolles, 160 pages.
22,00€
Le point budget de Clémence
- Le van : 8000 € à l’achat + 7000 € de travaux
- Le coeur de ses dépenses : après l'essence, le plus gros poste, elles sont en lien avec son travail (logiciels payants, téléphone et forfait 4G)
- Ses ressources : entrées fixes de 1200 € environ (community management) + parfois des missions d’illustrations et de design
- Ce qu’il ne faut jamais sacrifier : toujours avoir de l’argent de côté en cas de panne mécanique + le confort (avoir devant elle le prix d’une nuit en Airbnb)
Les 3 conseils de Clémence
- Se diversifier pour rendre ses activités nomades
- Partir avec un background professionnel, une vraie expérience, des contacts et des missions
- Nomade ou pas, il faut travailler
Vous pouvez retrouver Clémence sur Instagram, sur son site ou encore en podcast.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
