Auto-entrepreneurs, salariés, sportifs professionnels ou encore saisonniers… Clémence, Sandrine, Tifenn, Kevin, Yunaë, Jonathan, Armelle et Martin vivent sur les routes, dans leur van. À travers cette série de portraits variés, la rédaction d’Outside a tenté de répondre à une question que tout le monde se pose : quel est leur budget ? Dernier volet : interview d’Armelle et Martin, athlètes pros.
Initié dans les années 50, avec les premiers Combis Volkswagen, symbole de liberté pour les hippies dix ans plus tard, la van life est, depuis deux ou trois ans, en plein essor, notamment en France où, avec le Covid, un besoin de grands espaces s’est fait ressentir, en raison d’une frustration liée aux nombreux confinements. Véhicule et mode de vie devenus de véritables phénomènes de société, les vans représentent aujourd’hui 44,8% des ventes du marché automobile. Ces habitats mobiles donnent certes la possibilité de s’extraire d’une routine sédentaire, d’un quotidien dans lequel on ne sent pas épanoui, mais est-ce financièrement viable, sorti des représentations idéales d’Instagram ?
Pour terminer notre voyage, nous sommes allés à la rencontre d’Armelle Courtois, vice-championne du monde kitesurf, et de son compagnon Martin Thomas, sportif professionnel en canoë slalom, 5e en finale des Jeux Olympiques de Tokyo cet été. Le couple mêle compétition et projets alternatifs d’expéditions, via leur projet Riding to Explore ayant pour but de repousser les limites de leur sport sur les plus hauts lacs du monde au service de la sensibilisation environnementale, principalement sur le recul des glaciers, régulateurs de climats et des ressources en eau.
Armelle, pourrais-tu vous définir en quelques mots ?
Avec Martin, on passe une grande partie de l’année en van. C’est une vie que l’on partage depuis deux ans. Ce n’est pas du 100%, ça dépend des périodes. Sur des phases d’entraînement intensif comme à l’abord des Jeux Olympiques, on avait loué une maison à Paris, à côté du centre d’entraînement de Vaires-sur-Marne, où il y a le bassin qui accueillera les JO 2024. En ce moment, depuis août, on a essentiellement voyagé en van avec des points de chute en fonction de nos allées et venues. Pour des besoins du haut-niveau et de la stabilité que cela demande, on fonctionne généralement ainsi. Avant Paris, c’était Pau, parce qu’il y avait le pôle France. Sinon, en van, on bouge beaucoup, dans les Alpes, les Pyrénées. Cependant, n’y a pas un lieu géographique où l’on peut faire nos deux activités avec un entraînement poussé satisfaisant. C’est pourquoi, quand on était basés à Pau, je partais m’entraîner avec le van sur la Méditerranée. On a un California Volkvagen T61, notamment grâce à un partenariat avec Van Away, un loueur de van. À l’époque, avant que l’on soit ensemble, dès que j’en avais besoin, j’allais le chercher chez Van Away Toulouse parce que je n’avais pas forcément moyen de le garder – en ville ce n’est pas évident, les parkings souterrains ne sont pas toujours adaptés, on ne veut pas l'abimer, etc.
Qu’est-ce qui vous a poussés à partir ?
La mobilité. On bouge tout le temps, que ce soit pour nos compétitions, pour les stages en compétitions, pour les entraînements. Même si en canoë-kayak, les pôles France sont fixes – à Pau avant et à Paris maintenant – il y a énormément de stages en Europe, à Prague, en Allemagne, en Slovaquie, en Italie. Il faut régulièrement ramer sur ces bassins. En kite, tu alternes entre Arcachon, Hyères, Leucate, des lacs, en Espagne... Le van te permet de partir avec un confort – pour les compétitions, une vie de nomade, le tout en gardant l’agrément d’une voiture. C’est un peu une maison roulante. On ne s’est jamais posés la question du camping-car si ce n’est un peu pour avoir davantage de place. Là, on est en réflexion pour passer sur une remorque mais garder le côté hyper pratique du van comme un véhicule assimilé à une voiture. Dans le cadre du projet, on a fait tout un premier film dans les Alpes à l’été 2020 (à la découverte des lacs glaciaires pour appréhender notamment les menaces liées à la fonte des glaciers alpins, disponible dans de nombreux festivals, sortie prévue sur YouTube en janvier, ndlr). On a vraiment été itinérants pour aller kiter des lacs d’altitude et être à l’affut des conditions météos, etc. Le van, c’était la solution idéale. On ne savait pas où et quand allaient être les meilleures conditions - louer un Airbnb, ce n’est pas adapté à notre pratique. Tu bouges une fois que la météo est propice. Le van, c’est vraiment la flexibilité, surtout quand on fait de l’outdoor.



Quelle était votre situation professionnelle et financière à votre départ ?
Martin s’est complètement professionnalisé depuis 2019 – il vit intégralement des sponsors. Il a aussi un emploi à temps partiel avec une communauté de communes, à moitié un sponsoring puisqu’il est détaché. En gros, il a du temps consacré pour porter le projet « Terre de Jeux 2024 » tout en ayant 70% de son temps dégagé pour ses entraînements. Pour ma part, suis en création d’entreprise, autour du projet Riding to Explore. J’ai arrêté mon travail salarié en septembre 2020 en tant que responsable travaux dans une société foncière. Depuis, je me voue au développement de la SARL Riding to Explore. J’ai aussi développé une autoentreprise au sein de laquelle je fais des missions ponctuelles de photo, vidéo, de communication. Ça me permet d’avoir un revenu complémentaire. À côté de ça, je vis aussi des sponsors.
D’ailleurs, comment organisez-vous votre temps ?
Ça varie énormément, en fonction des semaines. Par exemple, sur le mois dernier, on est rentrés de l’Himalaya, on a passé une semaine ensemble à Paris où Martin a repris l’entraînement pendant trois semaines à raison de deux séances par jour – deux fois une heure de séance pure suivie de deux fois une heure d’à-côtés (étirements, sessions vidéo), se nourrir, faire une sieste réparatrice d’une demi-heure. Il fallait qu’il refasse un gros travail de fond puisque les deux expéditions l’avaient tenu éloigné des bassins pendant deux mois, assez exceptionnel pour sa carrière de sportif. Ça nous a permis d’organiser sur Paris quelques contacts médias, de faire tout ce qui est communication – le retour d’expédition avec les sponsors, c’est-à-dire leur transmettre tout ce qui est exploitable, faire le feedback photos, l’écriture des articles pour des magazines. Pour ma part, j’ai enchaîné par une semaine 100% travail à la maison suivie d'une semaine 100% travail en extérieur, tourner une émission pour Canal + (ce qui m’a permis de m’entraîner en même temps), une conférence avec un de nos sponsors, deux projections de film, avec présence, dialogue, table ronde autour du film, etc). Ensuite, on sera sur Arcachon. Là, j’aurais une semaine pour m’entraîner. On fonctionne en alternance, notamment en fonction des conditions de vent.

Vu de loin, vous meniez une vie rêvée. Est-ce que vous voyez les choses de la même façon ?
Les gens ne se rendent pas compte de la difficulté de cette vie-là. Ça fait rêver mais moi qui ait connu la vie de salarié en comparaison à celle d’aujourd’hui, je peux dire que c’est totalement différent. Actuellement, c’est beaucoup plus contraignant, pas au niveau des horaires, bien-sûr, mais en fait, savoir que tous les mois, tu as ton salaire qui tombe, c’est une autre forme de confort. Là, on est tout le temps dans l’action, dans l’anticipation, sans savoir de quoi demain sera fait. Tu as les contrats sur une année ou deux, ou mieux trois ans sur une olympiade, pas facile pour se projeter. Tu gères tout le temps le moment présent. Le plus gros enjeu est de réussi à créer des liens avec les sponsors, avec des façons de fonctionner qui peuvent être pérennisées sur le long terme. C’est un travail de tous les jours qui peut être facteur de stress, de contraintes. Même pour se loyer, ce n’est pas un statut idéal, guère adapté aux critères de la vie en société. Si tu veux t’en sortir, il faut être un peu bon partout – faire son sport, communiquer, écrire. Si tu ne l’es pas, il faut faire appel à des gens pour t’aider et ça coûte de l’argent. Déjà que le cœur du problème est de trouver des sources de revenus, s’il t’en faut en plus pour faire ta comm’, tes recherches, c’est encore plus compliqué. C’est pour ça qu’avec Martin, on est assez complémentaires – on fait quasiment tout nous-mêmes. Vivre en van, ça facilite vraiment les choses, tu as toujours ton point de chute avec toi. Sans ça, ce serait très compliqué, hyper bloquant d’un point de vue géographique. Là, on sait que l’on peut bouger comme on veut, que ce soit pour les entraînements, pour les compétitions. Au final, le van est un gros investissement, surtout quand on n’a pas de contrat de partenariat. Mais c’est aussi un gros facteur d’économie pour la suite – payer des Airbnb à chaque fois que l’on va à droite et à gauche, c’est un sacré budget. Là, on est assez autonomes. On se satisfait du van dans 80% des cas.

Comment se décomposent vos dépenses sur les routes ?
On ne dépense pas beaucoup. L’essentiel, c’est l’alimentation. Surtout parce qu’on fait des choix par conviction. On essaie de minimiser nos achats dans la grande distribution. Que ce soit à Paris ou Pau, on utilise des réseaux de produits locaux « Ferme à domicile », « La Ruche qui dit Oui ! ». Ce sont des collectifs qui ressemblent tous les producteurs entre 50 et 100 km autour de la commune. On commande sur internet et le collectif s’occupe de récupérer les denrées dans les différentes fermes et exploitations. On a un jour de livraison par semaine, c’est circuit très court, local. C’est ce qu’on privilégie en premier, en plus des marchés. On essaie de faire comme ça avec les petits commerces de proximité – boucherie et surtout boulangerie. L’important pour nous, c’est d’avoir une traçabilité sur la provenance. On favorise surtout les aliments de bonne qualité qui sont faits près de chez nous. Autre dépense : le déplacement, très variable selon les mois et les semaines. Sinon, on n’a pas de budget shopping, pas trop de budget sorties, ça peut arriver mais ça reste anecdotique. L’essentiel, ce sont les logements d’appoint éventuellement. Par exemple, là, on est sur Paris, dans une situation transitoire, on n’a pas de logement fixe, on ne peut pas toujours rester en van. Paris n’est pas le lieu approprié pour ça. Actuellement, on a un budget Airbnb de 1000 €/mois actuellement.



Et pour vos ressources, ça se passe comment ?
C’est difficile à dire. Pour l’instant, on est en création, un mode de rémunération nouveau pour nous. On ne touche pas trop à ce qu’on dégage parce qu’on n’a pas assez de recul pour se dire qu’on peut se payer tant par mois ou même par an. C’est trop récent alors on se défraie. On ne gagne pas encore d’argent. Tout ce qui est sponsors, ça nous sert de défraiements en fonction du sponsor et du projet pour toutes les dépenses inhérentes à notre mobilité et notre entreprise. Pour la SARL, on a fait le choix de faire une distribution annuelle au dividende et pas un salariat. Sinon, on mange grâce aux missions de Martin avec sa communauté de communes et mes missions de photos/vidéos complémentaires.
D’après vous, quel budget ne faut-il jamais sacrifier sur les routes ?
L’alimentation. On est constitué de ce qu’on mange. Si on ne se nourrit pas bien, on ne va pas être en bonne santé. En tant qu’athlètes, c’est fondamental – même quand tu n’es pas sportif. Je pense aussi que c’est une forme de solidarité collective de continuer à bien consommer. En ne s’achetant pas le dernier portable, la dernière jupe chez Zara ou que sais-je, on met de l'argent pour soutenir le « consommer bien », l’agriculture française. Sinon, pour l’instant, on peut davantage s’affranchir des dépenses de mécanique parce qu’on est sur un véhicule de confiance. On a de la chance de fonctionner sur un California de moins de deux ans alors on n’a jamais eu de problèmes. Pour les vans qui pourraient être plus anciens, je pense que c’est bien d’avoir un petit coussin de sécurité pour ne pas se retrouver dans la panade. Mais pour nous, vu l’âge de notre véhicule, on est sur des petits pannes pas trop onéreuses.

Quel conseil donneriez-vous à ceux qui voudraient se lancer dans la vanlife ?
Je pense qu’il faut bien réfléchir. Il faut commencer à construire son projet avant de se lancer dans la vie nomade. Savoir comment on va financer les choses avant de tout lâcher en commençant les démarches et le cheminement. Mais aussi avoir des réponses positives - que ce soit pour du télétravail, pour obtenir des partenariats ou des sponsorings, en étant à son compte ou pour des missions ponctuelles venant compléter les revenus. Avoir déjà travaillé sur son projet. Une fois que l’on est rassuré à ce niveau-là, on peut se lancer à bras le corps, y aller à fond. Si on ne le fait pas à fond, ça ne marche pas.
Avec Martin, on y est allés par étape, c’est ce qui fait qu’on est assez sereins aujourd’hui. Des fois, on a envie d’aller plus vite, mais au fond, on sait que ce n’est pas très bien de fonctionner comme ça.


Pourrais-tu citer, dans l’ordre, les avantages de la vie en van ?
La flexibilité, la liberté. Ça t’apprend à te recentrer sur le fondamental, quand on est dans une maison, on amasse des choses, on a plus de place. En van, tu pars avec l’essentiel, tu ne peux pas acheter plein de trucs parce que tu ne sais pas où les mettre. Ainsi, tu es un peu plus sobre dans ta consommation dans le sens des achats mais aussi par rapport à l’eau. Avec une petite réserve de 30l, ça t’apprend à fonctionner autrement, à avoir un rapport à l’eau différent. Pour les déchets, c’est pareil. Avec une petite poubelle, si tu commences à te faire envahir par les emballages, ça devient vite très pénible. Même si tu y fais attention en maison, en van, c’est encore plus flagrant. Ça te ramène aussi à un rapport plutôt primaire à la nature.
Quid des inconvénients ?
Il faut que je réfléchisse parce que je ne les vois pas forcément… Euh des fois, ça peut être le manque de place. Tu peux aussi devenir un petit peu dépendant à la vie nomade – tu es tellement habitué à aller où tu veux, quand tu veux, au gré de tes envies... Sinon, la difficulté majeure, surtout en tant que fille, à être en van, c’est de gérer la partie sanitaire. On a une douche à l’arrière du van mais pour se laver les cheveux, ce n’est pas le plus pratique. Pour les toilettes, c’est un peu pareil – les toilettes sèches c’est un encombrement mais c’est nécessaire. Plein de gens pensent que la van life, c’est aller faire ses besoins dans la nature – on laisse son papier et puis voilà. Mais ça ce n’est pas forcément bien. Sur certains spots de van, ça agace les municipalités, les gens ne sont pas toujours respectueux.

La van life, ce sera pour toujours ? Ne comptez-vous pas revendre votre van un jour ?
En vue de Paris 2024, on a fait le choix de plus se stabiliser, comme l’année avant les Jeux de Tokyo, ce qui a plutôt réussi à Martin, en gardant toujours cette mobilité à côté. Elle nous est indispensable. Avoir le van nous permettra de garder une flexibilité. On sera basés à Paris, à côté du stade d’eaux vives qui servira aux JO 2024. Après, pour ma part, je partagerai mon temps entre Paris, pour être avec Martin, et mes lieux d’entraînement, comme Arcachon.
Aurais-tu des livres à recommander ?
On a beaucoup lu Sylvain Tesson, sur l’aspect nomade, explorateur. Pour Martin, son favori, c’est « Dans les forêts de Sibérie ». Je ne l’ai pas encore lu mais il m’en parle très souvent. De mon côté, j’ai lu « La chevauchée des steppes ». Sinon, sur la van life, j’ai bien aimé « Tout le bleu du ciel » de Mélissa Da Costa.
Le point budget d’Armelle et Martin
Le van : California Volkvagen T61 Coast, 71 000 € à l'achat (36 000€ financés par Armelle et Martin, le reste pris en charge par leur sponsor « Van Away »)
Le coeur de leurs dépenses : l’alimentation (500€/mois)
Leurs ressources : principalement du défraiement
Ce qu’il ne faut jamais sacrifier : l’alimentation
Les 2 conseils d’Armelle et Martin
- Réfléchir à des projets à monter sur le long terme avec les sponsors
- Savoir comment on va financer cette nouvelle vie avant de tout lâcher
Vous pouvez retrouver Armelle et Martin sur leur compte Instagram respectifs ici et là.
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