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Deux grimpeurs morts sur El Capitan au Yosemite
  • Aventure
  • Alpinisme & Escalade

El Capitan : ceux qui n’auraient pas dû mourir

  • 25 mars 2019
  • 12 minutes

Haley Cohen Gilliland Haley Cohen Gilliland Haley Cohen Gilliland est une journaliste. Elle a été publié dans le New York times, Vanity Fair et The Atlantic entre autres.

RÉCIT. Le week-end, Tim Klein et Jason Wells, deux des meilleurs grimpeurs à avoir jamais affronté le mur de granit emblématique du Yosemite, se transformaient en de véritables guerriers. C’est pourquoi le monde de l’escalade a été particulièrement choqué en juin dernier, en apprenant qu’ils avaient trouvé la mort sur l’une des parties les plus faciles de l’ascension.

Le téléphone de Jason Well a émis un son, et des photos de vêtements d’escalade froissés se sont affichées sur son écran. « Shorts, pantalons, et par 2 : chaussettes, sous-vêtements (sic], T-shirt, polaire. Et aussi, tout neuf avec encore les étiquettes… un imper », écrivait Tim Klein dans un message texte accompagnant les photos. On était le jeudi 31 mai 2018. Tôt le lendemain matin, Jason devait s’envoler pour la Californie et les deux hommes allaient se diriger vers le Yosemite pour escalader El Capitan, comme ils l’avaient déjà fait des dizaines de fois.

Tim avait 42 ans. Il était prof dans un lycée public des quartiers défavorisés et vivait avec sa femme JJ à Leona Valley, un hameau au charme suranné situé dans une zone d’élevage à une heure de Los Angeles. Après leurs séances d’escalade au Yosemite, Jason entreposait souvent ses habits et son équipement chez Tim, dans sa chaleureuse maison de plain-pied décorée d’extraits de la Bible scotchés sur les murs.

Ainsi, pas besoin pour lui de faire trop d’allers-retours entre là et Boulder (Colorado), où cet homme de 45 ans vivait avec sa femme Becky et dirigeait une société de gestion financière. Tim et Jason faisaient si souvent de l’escalade au Yosemite – environ huit week-ends par an – que cet arrangement paraissait logique.

Deux voies en deux jours sur El Capitan

Cette fois-ci, ils avaient prévu d’affronter deux voies sur El Capitan en deux jours : la Salathé le samedi 2 juin, et le Nose le dimanche 3 juin. Pour la plupart des grimpeurs, cette mission serait dingue, mais pour Tim et Jason, c’est la routine. Alors qu’il faut souvent trois à cinq jours pour escalader les 900 mètres de granit lisse et vertical d’El Capitan, pour Tim et Jason, arriver au sommet ne demande généralement que sept à huit heures.

Deux grimpeurs morts sur El Capitan au Yosemite
Tim et Jason sur "El Cap". (Jason Wells/Facebook)

Parfois même ils redescendent et se refont l’ascension d’”El Cap” une seconde fois dans la même journée - un exploit impressionnant pour deux grimpeurs amateurs dans la quarantaine, pères de famille et aux carrières actives. JJ, la femme de Tim, se souvient que, tandis que les deux hommes entassaient leur équipement dans le coffre pour partir rapidement vers le Yosemite, ils étaient encore plus joyeux et excités que d’habitude.
Tandis qu’ils traversaient les plaines de la Central Valley californienne, Jason jubilait : il venait d’apprendre que Becky, à 41 ans, était enceinte de leur premier enfant.

Après quelques heures de route, Tim et Jason avaient atteint le supermarché Raley’s, à Oakhurst, à une demi-heure du Yosemite. C’est là qu’ils achetaient généralement leurs sandwichs pour dîner. De là, ils ont continué vers leur endroit sacré pour dormir au Yosemite – une zone de camping secrète, pas vraiment autorisée – et se sont couchés.

Une rencontre fortuite

Jason et Tim s’étaient rencontrés par hasard, autour de Noël 2004. Tim et JJ étaient chez les parents de ce dernier à Orange County pour les vacances, quand son dos s’était mis à le faire souffrir. Adolescent, il avait fait du cyclisme et s’était rompu trois disques vertébraux, ce qui lui provoquait des crises. Depuis, il ne pouvait plus prendre l’avion ou rester assis pendant de longues périodes, sans même parler de monter sur un VTT. L’une des seules activités qui calmait sa douleur, bizarrement, était l’escalade, un hobby découvert enfant avec son frère.

Tim et sa femme avaient réfléchi à l'endroit où ils pourraient aller et avaient choisi le mont Woodson, un lieu d’escalade en granit situé au nord de San Diego. JJ était déchirée entre le désir d’aider son mari et la peur d’avoir à porter un harnais toute la journée. Elle était enceinte de cinq mois, et même la ceinture de sécurité serrait trop son ventre bombé. “J’ai prié pour qu’on m’envoie une personne capable d’assurer Tim pour que je n’aie pas à le faire”, se souvient-elle en riant.

Quelques minutes plus tard, une camionnette pénétrait sur le parking du mont Woodson. Tandis que son conducteur bondissait hors du véhicule et commençait à rassembler ses cordes et son équipement, JJ l’avait jaugé : il était grand, mince et avait les cheveux couleur sable, le visage doux et des yeux d'un bleu éclatant. Plus important encore pour JJ, il était seul et semblait en forme. “Vous êtes mon homme”, se rappelle-t-elle avoir pensé.

Grâce à l’entremise de JJ, les deux hommes avaient donc décidé de grimper à tour de rôle le même parcours. Pendant que Tim montait et redescendait, son dos se détendant à chaque montée, JJ avait demandé à l’autre de parler de lui. Il s'appelait Jason Wells et se trouvait dans la région de San Diego pour rendre visite à ses parents avec son épouse. “Tu as déjà escaladé El Capitan ?”, lui avait demandé JJ.

Le rêve d’”El Cap”

Grimper au sommet de l’emblématique monolithe de granit était depuis longtemps le rêve de Tim, mais ce fantasme paraissait loin. Pour escalader El Capitan, il fallait la plupart du temps plusieurs jours. À cause de l’état de son dos, Tim ne pouvait pas grimper avec un sac ; n’importe quel partenaire d'escalade devrait transporter sa nourriture, son eau et son portaledge, en plus des siens. Il avait tenté deux fois d’escalader El Cap, mais en l’une de ces occasions, ses partenaires n’avaient même pas pu soulever l’énorme sac.

Jason avait répondu qu'il avait grimpé à plusieurs reprises  El Cap, mais qu'il trouvait trop pénible de transporter le matériel ; il ne l'avait fait qu'une fois. Les ascensions sur plusieurs jours ne l’intéressaient plus. Quand Tim était descendu pour assurer Jason, JJ l'avait attrapé par le bras, enthousiaste : “Ce mec est ton ticket pour grimper El Cap.”

Deux grimpeurs morts sur El Capitan au Yosemite
Le jour où Tim et Jason on enchaîné deux Capitan en un week-end. (Jennifer Johnson/Facebook)

JJ avait insisté pour que Tim demande au moins à Jason ses coordonnées, ce qu’il avait fait timidement avant que les deux hommes ne remontent en voiture et regagnent leurs vies respectives. Après quelques mois, Tim n’était toujours pas entré en contact avec Jason, et JJ était à nouveau intervenue : “Ne laisse pas ce type te filer entre les doigts”. Tim l’avait donc appelé, et les deux hommes avaient envisagé de se revoir à Yosemite.

Un partenariat qui roule

Après un premier voyage à Yosemite, Jason et Tim avaient commencé à grimper ensemble, abordant des voies plus courtes de la Vallée, comme la Steck-Salathé, la Washington Column, la Rostrum et l’Astroman. Ils avaient rapidement compris que leurs priorités et leurs capacités d’escalade s’étaient alignées pour faire d’eux une équipe de choc.

Tim aimait l’escalade artificielle, utilisant des dispositifs – échelles, systèmes de hissage – pour grimper le long de la corde sur des sections rocheuses particulièrement raides ou en surplomb. Jason préférait de loin que ses mains et ses pieds touchent la roche. Les deux hommes étaient naturellement rapides et leur tolérance au risque était similaire. Chacun avait une endurance extraordinaire. Quand ils prenaient un week-end pour grimper, ils voulaient maximiser leur temps sur les rochers avant de rentrer chez eux.

Ils s’amusaient également beaucoup ensemble. A les écouter quand ils escaladaient un mur, difficile de croire qu’il s’agissait d’hommes considérés comme timides. La roche semblait faire fondre leurs inhibitions. Ils organisaient des soirées dansantes avant l'aube avec d'autres équipes d'escalade avant de commencer leurs ascensions, et bavardaient joyeusement avec chaque groupe qu'ils rencontraient, qui étaient plutôt nombreux– compte tenu de leur vitesse. Un grimpeur ayant croisé Tim et Jason à au Yosemite racontait qu’au passage de Jason, il avait eu l’impression d’être doublé par Hulk.

En 2006, un an et demi après que Tim eut souri à la suggestion naïve de JJ d’escalader un jour El Capitan avec Jason, les deux hommes avaient enfin envisagé de s’attaquer au mur le plus emblématique du Yosemite. Ils s’étaient fixé un objectif ambitieux : escalader le Nose en une journée.

Mission El Capitan

Après 22 heures d’escalade exténuante, Jason et Tim étaient arrivés au sommet. Tim était ravi, content en apparence de pouvoir rayer El Capitan de sa liste. “Merci beaucoup, mec. C’est bon. Je voulais juste le faire une fois”, avait-il confié à Jason alors qu'ils cherchaient le sentier de randonnée qui les ferait redescendre dans la vallée.

Mais Jason avait le don de vous convaincre de faire des choses dont vous vous pensiez incapable. S'il pensait que quelqu'un en avait sous le pied, il le poussait. Sa phrase préférée, était “allez, une petite dernière”. Il la répétait sans cesse.

Deux grimpeurs morts sur El Capitan au Yosemite
Tim et son frère Andrew en 1996.

Les deux hommes n’en avaient donc pas fini avec El Cap, loin s’en faut. Ils se retrouvèrent à escalader ensemble la formation rocheuse sacrée au moins 75 fois au cours des 12 années qui suivirent, toujours en moins d’une journée. Le légendaire alpiniste Hans Florine, qui tient un compte officieux des montées d'El Cap et en détient le record (165 en octobre 2018), qualifie ce score de “totalement incroyable”.

“Ils pouvaient probablement rester silencieux toute la journée et toujours pouvoir prévoir le prochain mouvement de l’autre, explique-t-il. C'est comme un vieux couple marié ; vous posez la soucoupe sous la tasse à café avant que votre partenaire ne la pose sur la table”. Selon Florine, Tim est l'une des quatre personnes – et le seul grimpeur amateur – à avoir escaladé El Capitan plus de 100 fois (au moins 106).

Leur complicité, ainsi que leur aisance sur les voies d’El Cap qu’ils avaient déjà empruntées, permettaient à Tim et Jason de se déplacer rapidement. Si leur première montée leur avait pris plus de 22 heures, par la suite, ils atteignaient en moyenne le sommet du mur emblématique en à peine cinq heures.

La dernière ascension

À la mi-mai 2018, Jason et Tim se sont retrouvés sur le Nose, fonçant juste derrière Alex Honnold et Tommy Caldwell, qui s'entraînaient pour battre le record de vitesse. Quand il a vu Jason et Tim s'approcher, Austin Siadak, photographe documentant les efforts de Caldwell et Honnold, a crié à ce dernier : “Mec, tu ferais mieux de te bouger sinon tu vas te faire dépasser !”

Tim et Jason ne grimpaient pas rapidement pour attirer l'attention. Tim était “incapable” de se vanter, explique Jim Herson, un autre de ses fréquents partenaires d'escalade. Jason était pareil. Depuis 2015, lui et son ami Stefan Griebel détenaient le record de vitesse sur le Naked Edge, une ascension classique de Boulder. Mais quand il discutait de cette voie avec des amis, il disait simplement : “C’est une belle montée !”

Tim et Jason savaient qu'ils ne pourraient jamais battre un record de vitesse sur El Capitan. Ce n'était pas non plus un de leurs objectifs. S’ils grimpaient vite au Yosemite, c’était simplement pour pouvoir en profiter plus longtemps.

De nombreux alpinistes appellent El Capitan, la Big Stone, la grosse pierre ; Jason l’appelait la Magic Stone, la pierre magique. Même si elle leur déchiquetait les mains et leur donnait des courbatures, rien ne faisait plus de bien aux deux hommes que de grimper le long de son visage de granit. Une fois dessus, en jetant des coups d'œil furtif vers l'imposante vallée en contrebas, ils se sentaient pleins de vie, mais aussi en paix.

Leur méditation

Les deux hommes semblaient capables de survivre avec moins de sommeil que les autres. Les jours d’escalade, Jason sortait du lit vers les quatre heures du matin, s’envoyait son café et faisait cracher du Metallica sur son enceinte portable. Tim avait une énergie comparable. Il est difficile de réserver du temps pour un loisir – même un loisir qui vous électrise. Il y a les obligations liées au boulot, un budget à gérer et une famille qui a besoin d'attention. Tim et Jason prenaient ça en compte, bien sûr.

Deux grimpeurs morts sur El Capitan au Yosemite
Tim, ses enfants Levi et Jack, ainsi que sa femme JJ.

Mais, suspendus à des centaines de mètres au-dessus du sol, ils étaient forcés de se concentrer sur le présent : puis-je tendre la jambe et poser mon pied sur cette prise? Ma main va-t-elle entrer dans cette fissure ? Cette partie de granit n’est-elle pas trop lisse pour que je m’y accroche ? C'était leur méditation à eux ; et ils savaient qu'ils seraient plus sympas, plus heureux et plus efficaces dans tous les autres aspects de leur vie s'ils s'appuyaient sur le plaisir et la sérénité que leur procurait l’escalade.

Le 2 juin 2018

Le 2 juin 2018, les deux hommes se sont réveillés avant le soleil et se sont dirigés vers l’El Cap Bridge pour retrouver un autre ami. Alors que Tim et Jason grimpaient généralement à deux, ils avaient cette fois invité Kevin Prince, un interne en médecine que Tim avait rencontré en 2009 alors qu'il faisait partie de l'équipe de recherche et de sauvetage du Yosemite.

Les trois hommes ont atteint la base d’El Cap juste après l’aube. Ils ont choisi la voie Salathé, 900 mètres et 35 pentes. Tim et Jason l’avaient déjà escaladée plus de 30 fois ensemble, et une fois déjà avec Prince. Ils se sont équipés et ont commencé leur ascension vers 6h30.

Ils ont grimpé en relais, comme dit Prince : Jason et Tim encordés sur une corde et Tim et Prince également une seconde. Jason grimpait une longueur et sécurisait la première corde sur un point d’ancrage. Ensuite, Tim le suivait, posant les pieds sur des échelles et remontant la corde jusqu’au point d’ancrage, auquel il se vachait. Puis, il laissait Jason l'assurer pour la longueur suivante, après avoir attaché la seconde corde afin que Prince puisse les suivre.

Personne n’était pressé

Les trois hommes ont remonté rapidement le long du rocher, dont les prises et les fissures leur étaient aussi familières que leur trajet pour aller au boulot. A la troisième longueur, Jason a rattrapé Jordan Cannon et Jeremy Schoenborn, deux jeunes grimpeurs en train de tenter l’ascension en libre de la Golden Gate, une voie difficile vers le sommet d’El Capitan, qui se confond sur les 20 premières longueurs avec la Salathé.

Ils grimpaient avec leur propre matériel de protection et sans matériel artificiel. Après que Jason eut attendu 20 minutes derrière eux au deuxième relais, Cannon et Schoenborn lui ont proposé de passer devant. Jason a refusé, expliquant qu’il mourait d’envie de les regarder s'attaquer à la section suivante : un toit sur lequel il avait déjà évolué des dizaines de fois. Personne n'était pressé.

Tandis que Schoenborn suivait Cannon sur la cinquième longueur, une difficile section en dalle, où les grimpeurs doivent jouer entre leurs appuis et sur leur équilibre pour avancer, Jason s’est rapproché de lui et les deux hommes se sont mis à discuter. Jason a expliqué à Schoenborn qu’il s'amusait comme un petit fou et qu’il était très excité de voir deux jeunes d’une vingtaine d’années se lancer dans une ascension en libre d'El Cap.

À un moment donné, la conversation a bifurqué vers Alex Honnold et son ahurissante ascension en solo intégral de la Freerider, réussie en 2017 au prix d’une incroyable audace. La Freerider est une voie qui se confond pratiquement entièrement avec la Salathé, à l’exception de quelques variantes permettant d’éviter les sections les plus extrêmes.

Un des meilleurs grimpeurs jamais rencontrés

Au sommet de la sixième longueur, à un endroit appelé Triangle Ledge, Jason, Tim et Prince ont finalement dépassé Cannon et Schoenborn. Tim assurait Jason, et il est devenu évident pour Schoenborn qu'il était en compagnie de certains des meilleurs grimpeurs qu'il ait jamais rencontrés.

“Jason est carrément un super héros”, a déclaré Schoenborn en le voyant se balancer sur la longueur suivante. “C’est clair “, lui a répondu Tim.

De Triangle Ledge, le trio a escaladé environ 30 mètres de terrain un peu plus facile avant d’entrer dans le Half Dollar, une voie plus délicate perchée à près de 300 mètres du sol, où les alpinistes doivent grimper en se glissant dans une fissure. Lorsque Tim est arrivé au sommet après Jason, il a sécurisé la corde de Prince, qui a suivi à son tour le Half Dollar, sans pouvoir voir ses partenaires, dissimulés par la cheminée de granit.

Pendant ce temps-là, Jason et Tim ont continué sur le terrain relativement facile qui mène au sommet des Mammoth Terraces, soit les 80 mètres les plus tranquilles de toute l’ascension. Une section si mollassonne que Tim et Jason l’escaladaient souvent en même temps.

Le mur au-dessus de lui était vide

Vers 8h05, alors que Prince gravissait encore le Half Dollar, Schoenborn entend “des bruits qui ressemblaient à des claquements” et voit Tim et Jason tomber dans le vide sur sa gauche, à moins de 15 mètres de lui. La corde qui les reliait s’est sans doute accrochée à quelque chose, arrêtant leur chute un court instant. Puis elle s’est rompue, et les deux hommes ont continué à tomber.

Prince a sorti la tête du Half Dollar à temps pour voir tomber deux hommes et une corde. “J'espère qu'ils n'ont pas touché Tim et Jason”, se souvient-il avoir pensé en se dirigeant vers le point d’ancrage. En arrivant en haut de la cheminée, où il allait pouvoir apercevoir la section suivante, il s’est rendu compte qu'il pouvait très bien s'agir de Tim et Jason. Mais ça n’a aucun sens, se disait-il : aucune chance qu’ils soient tombés, surtout sur un terrain aussi facile.

Quand il est sorti du Half Dollar pour constater que le mur au-dessus de lui était vide, il a appelé le 911. Les services d’urgence du Yosemite ont décroché. Il leur a annoncé que Jason et Tim étaient morts.

Une chute sans protection

La fin de Tim et Jason a choqué la communauté des grimpeurs. Leur accident a déclenché une frénésie de publications sur les forums d'escalade, les gens spéculant sur ce qui s'était passé : les deux hommes n'avaient-ils pas installé suffisamment de protections, ou ne les avaient-ils pas installées correctement ?

Un peu plus tard, les rangers du Yosemite ont rendu public un rapport sur l'accident. Sans dire qui était tombé le premier, ni pourquoi. Mais il suggérait que quelque chose avait mal tourné avant la chute de Tim et Jason. Quand Prince est arrivé en haut du Half Dollar, il s'est aperçu que la corde qui le reliait à Tim avait été détachée et accrochée à un point de protection calé dans le rocher. Cela semble indiquer que Tim a dû continuer à monter pour une certaine raison – peut-être une corde coincée – mais qu’il allait redescendre, sinon Prince aurait été bloqué - mais totalement sécurisé, car il était attaché à un point d’ancrage.

Le rapport indiquait également que Tim et Jason n’avaient placé aucun point de protection sur la section d’où ils étaient tombés, et ajoutait : “La difficulté du terrain, dans la section rocheuse menant aux Mammoth Terraces est relativement modérée et a pu pousser des alpinistes expérimentés à installer moins de protections. Il n’en reste pas moins qu’une chute sans protection a des conséquences catastrophiques sur n'importe quel terrain.”

Jason et Tim n'étaient pas accros à l'adrénaline, et ils n'étaient clairement pas pressés. “Nous étions, en gros, sur un parcours facile, en train de gravir notre montagne préférée”, se souvient Prince.

Deux grimpeurs morts sur El Capitan au Yosemite
Jason et Becky au Yosemite. (Jason Wells/Facebook)

Les femmes de Jason et Tim, Becky et JJ, ne supportent pas l’idée qu’on puisse imaginer que leurs maris aient pu faire quelque chose d'inhabituel pour des grimpeurs de leur niveau. Quelque chose s’est mal passé, comme ça peut arriver quand on roule sur l’autoroute ou qu’on descend des escaliers. Peut-être qu'un bout de roche friable s’est détaché et a heurté l'un d'entre eux, à moins que ce ne soit un oiseau : les deux femmes ont du mal à croire que Tim ou Jason aient simplement glissé.

Depuis ce mois de juin 2018, les proches de Tim et de Jason leur ont rendu de très nombreux hommages. Un ami a planté l’un des mousquetons de Tim près du sommet du Nose, en guise de plaque commémorative.

Quand je suis allée à Boulder pour interviewer Becky, malgré son chagrin et ses constantes nausées matinales - rappelons qu’elle était enceinte de sept mois - elle a proposé de m'emmener escalader. Alors que nous empruntions la route sinueuse qui mène au Boulder Canyon, mes mains ont commencé à transpirer. “Je crois que je vais me contenter d’observer”, lui ai-je dit, en espérant qu'elle ne remarquerait pas que ma voix avait grimpé d'une octave. Elle s’est tournée vers moi, le regard bleu et brillant : “Essaie juste une voie.”

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