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Du Makalu au geôles népalaises Jeff Long
  • Aventure

Du Makalu aux geoles népalaises, la bouleversante aventure de Jeff Long

  • 20 septembre 2022
  • 26 minutes

La rédaction Outside.fr Jeff Long

Les années 70, la grande époque de Messner, Fritz Stammberger… Des géants de l’alpinisme. Dans leur ombre, toute une communauté d’Européens et d’Américain hante le Népal, en quête de premières et de cimes vierges. Parmi eux, le Yankee Jeff Long qui s’imposera plus tard par sa plume au New-York Times et comme auteur à succès, distingué notamment par le Grand Prix du Banff Mountain Book Festival. Mais pour l’heure, il rêve surtout de sommets. Son projet en ces années-là ? La face ouest du Makalu. Il n’y parviendra pas. Pire, il paiera pour l’erreur d’un autre et sera condamné à cinq ans de prison. Une expérience édifiante dont, bien des années plus tard, il tire un long récit dont nous publions ici de très larges extraits.

« Je fais mon chaï avec quelques ingrédients seulement, de la racine de gingembre fraîche, des gousses de cardamome et du poivre de Cayenne, entre autres. Je réduis les bâtons de cannelle en morceaux avec un marteau de charpentier. En tout, ça me prend deux jours, alors j’en fais plusieurs litres à la fois. Les gens me demandent toujours où j’ai appris à le faire. "Au Népal", je réponds. Un nom exotique, aussi fort qu’une épice. "Il y a longtemps maintenant." Mais certains se montrent plus curieux et se mettent à penser Everest, Sherpas, moines et yéti ». Je jette alors un œil sur ma montre, car cette histoire est habitée par tout un tas de fantômes et, une fois le récit lancé, c’est le point de non-retour. Alors, souvent, j’abrège, et je m'arrête à cette version : un thé au camp de base avec un monstre. Pas si faux en fait.

Mais il y a ce thé, ce chaï que nous buvons. Si l'heure le permet, je verse une deuxième tasse. "C'était après une expédition", je leur dis. "J'avais été arrêté par la police." 

Mes invités marquent alors une pause, dubitatifs. C'est le point de non-retour. Et j’avoue : « C'est le chaï d'un lépreux." Tous alors retirent la tasse de leurs lèvres. A chaque fois. Et la fixent,, comme si une horreur pouvait flotter là-dedans. C'est instinctif. Puis ils se ressaisissent, certains sourient et m’interrogent : tu plaisantes ? Non, je ne plaisantais pas . Puis ils se reprennent. Certains sourient. Je dois plaisanter. Je ne plaisante pas. Je hausse les épaules. Nous pouvons nous arrêter là. Mais pas eux. Ils prennent une autre gorgée. Et je raconte.

L'époque des géants de l'alpinisme

"On était partis à l’ascension d’une face vraiment sauvage. La face sud avait déjà été gravie, alors on visait le directissime de la face ouest, encore vierge(…). C'était l’époque des géants de l’alpinisme. Chaque génération en dit autant. Mais les années 60-70 ont vraiment été une période légendaire. Comme Achille, conscient de sa gloire, les simples mortels construisaient des noms pour l'éternité. Messner était en pleine action. Son style alpin sur des sommets de 8 000 mètres changeait la donne, son livre « The Seventh Grade » ("Le 7e degré) nous laissait sans voix. Des alpinistes américains tels que Jeff Lowe et John Roskelley n’avaient qu’une envie, le surpasser. Fritz Stammberger, imprimeur germano-américain d'Aspen, faisait la course contre lui. C’était à qui gravirait l'Everest sans oxygène le premier. Ces hommes-là irradiaient, ils dégageaient quelque chose de spécial.

Je n'ai jamais été guère plus qu'un témoin de ces géants. J'aimais leur rude compagnie. Ça pouvait être dangereux. Il fallait faire attention. Pourtant, les sommets n'ont jamais vraiment compté pour moi. C'est probablement pour cela que j'ai survécu à cette époque. Je pouvais grimper assez bien. Je savais manier le piolet, affronter les tempêtes et marcher précautionneusement en montagne. Mais il y a une différence entre compétence et virtuosité. Mon talent à moi, c’était l'écriture. Seul mon stylo justifiait ma présence dans leurs camps. Parfois, ils y faisaient d'énormes feux de joie et dansaient comme des sauvages.

Photo d'un temple de Katmandou - Jeff Long
Jeff Long a mené une expédition internationale pour ouvrir la face ouest du Makalu. La tentative a échoué, et il a été tenu responsable d'un délis commis par un membre évincé de l'équipe. Ici une photo d'un temple de Katmandou.

Nous sous-estimons notre littérature de montagne, mais nous ne devrions pas. Sans elle, il n'y a pas d'ascension, juste des tractions et de la bière. L'histoire de Willi Unsoeld, Barry Bishop et Tom Hornbein (membres de la première expédition américaine parvenue à gravir l’Everest, en 1963, ndlr) a changé le monde. Alors qu’en pleine guerre froide la course à l’espace faisait rage, eux faisaient figure d'astronautes équipés de piolets. Leurs bottes annonçaient la première empreinte sur la lune.

J’étais en dernière année de fac quand Fritz m'a invité à me joindre à son expédition de 1974 sur la face sud encore vierge du Makalu. J'avais 22 ans et encore peu d'expérience de la glace. Mais Fritz s’est sans doute reconnu dans ma jeunesse et ma fièvre. Nous avons grimpé pendant deux mois pour arriver à un jour du sommet. Puis une tempête et une révolte du camp de base ont mis fin à notre saison sur la montagne. Amer, très déçu, Fritz a obtenu un permis pour revenir en 1977, et a invité trois d'entre nous à se joindre à lui- un Autrichien, un Slovène et moi. Nous étions liés par un serment de sang. Mais la mort est entrée dans la danse. Fritz a disparu alors qu'il effectuait un solo au Tirisch Mir, puis l'Autrichien, Arnold Larcher, a été tué par la foudre. Pour le Makalu 77, ça semblait mort aussi. Le permis était toujours là, en attente.

Un pur épisode gonzo à 5500 m sur le Makalu

Les ornithologues ont un rituel appelé "la grande année". Ils quittent leur travail et leur famille et partent observer des oiseaux pour remplir leur "liste des incontournables à faire une fois dans sa vie". Je n'avais pas de famille, et mon job de l’époque était facile à quitter. L’évidence était là :  le Makalu pourrait être ma « grande année. »
Durant l'été 1976, j'ai donc repris le permis. C'était un grand pas, un pas géant de la taille de Fritz, mais presque trop tard. Je n’avais que quelques mois pour organiser, recruter et collecter des fonds, j'ai quand même réuni une équipe internationale. Ca s’est transformé en un épisode gonzo sur la face ouest encore vierge du Makalu.

Ma méthode de sélection était directement inspirée des Merry Pranksters de Ken Kesey, un spectacle itinérant psychédélique d'artistes et de musiciens en tous genres dont l'objectif était de "vous faire sauter le caisson". J'ai invité des alpinistes, des vrais, mais aussi des potes, des qui n’avaient pratiquement jamais mis les pieds en montagne… les petites amies étaient les bienvenues. Beaucoup n'avaient jamais quitté les États-Unis. J'ai imaginé une sorte de révolution perpendiculaire, une expérience d'ascension alternative, à la fois une ascension hardcore à petit budget et une sorte de foire dingue. On a fait des batailles de boules de neige à 5500 mètres d'altitude. Quelques membres de l’expé, des « soutiens » ont passé le séjour à se défoncer au hasch et à lire des bandes dessinées. Notre drapeau "national" arborait le canard tiré d'un dessin animé, la mascotte d'une école communautaire gratuite de Boulder.

Pour revenir à des choses plus sérieuses, nous nous sommes attaqués à une face vraiment sauvage. La face sud avait été gravie, alors nous nous sommes concentrés sur un direttissime dans la face ouest encore vierge.
Il fallait des géants. Nous en avions quelques-uns. L'équipe d'alpinistes comprenait des grimpeurs de classe mondiale, dont le principal était Matija Malezic, une version slovène de Messner. C'était sa troisième tentative sur le Makalu. C’est lui et son partenaire, Boris Krivic, qui ont fait la plupart des recherches d'itinéraire. Geof Childs, un vétéran du Vietnam, nous a aidé à pousser vers le point culminant à 6950 mètres. On pouvait aussi compter sur Mike Lowe, une vraie bête de somme jusqu'à ce qu’il soit terrassé par un OPHA (œdème pulmonaire de haute altitude, ndlr). Certains alpinistes sont venus et repartis sans même chausser les crampons. Notre seule alpiniste féminine, Margaret Young (une pionnière) en a eu vite marre de l’ambiance du camp de base saturée en testostérone, et elle est partie discrètement. Honte à nous.

À la fin d'un mois de recherche d'itinéraires chimériques, nos camps supérieurs ont été détruits par un feu de réchaud, un éboulement et une avalanche.  Matija, Boro et Geof Childs ont été touchés. Avant que quelqu'un ne soit tué, j'ai mis fin à l'expédition. Tout le monde est rentré chez soi, sauf moi. Je voulais m'immerger dans le Népal, apprendre la langue, comprendre les journaux - la politique, la rue, la détresse quotidienne - et explorer les montagnes. Et écrire. J'avais une machine à écrire et un appareil photo. Au cours de l'année à venir, j'espérais produire un beau livre à succès sur l'Himalaya et enquêter sur l'opération de la CIA sur la guérilla tibétaine. J'ai décroché un emploi pour enseigner l'escalade à l'armée népalaise, ce qui m’assurait un visa de douze mois. Un ami m'a invité à me joindre à son expédition au Manaslu au printemps suivant. Pour couronner le tout, j’étais tombé amoureux d'une belle anthropologue. Tout se mettait en place à une vitesse vertigineuse. C'était amusant d'être un géant.

Cinq ans de prison et 250 000 $ d'amende

Tout s’est passé très vite. J'étais à l'aéroport, je renvoyais des régulateurs d'oxygène aux États-Unis. Quand soudain, la pièce s'est remplie de policiers. Pour résumer une longue et étrange histoire, un de "mes" alpinistes, un des premiers à se casser, avait fait la mule pour la mafia indienne. En tant que chef de l'expédition, je devais répondre de ses crimes. Vers 2 heures du matin, ils ont bouclé mon interrogatoire en triomphe. Ils ont attaché des fers de l'époque coloniale à mes chevilles et mes poignets. Ils ont redressé les topis noirs sur leurs têtes et se sont placés en rangs serrés derrière moi pour la photo officielle du trophée(…).
J'avais toujours imaginé le Népal comme un Oz heureux avec des sommets spectaculaires. Les policiers se promenaient avec des fleurs dans les cheveux et se tenaient la main. Le royaume flottait sur un nuage de prières. Mais tous les contes de fées ont une face cachée. J'avais tellement envie de connaître le vrai Shangri La. Faites attention à ce que vous souhaitez. Ils m'ont condamné à cinq ans et à une amende d'un quart de million de dollars.

D’une prison je suis passé à une autre, puis une autre. Comme des camps de montagne, chacune avait sa propre personnalité et ses propres vues sur des horizons tous différents. Cela m'a aidé à surmonter les jours difficiles. Chaque tempête passe, je me disais. Continue à grimper. Un jour, ils m'ont enfin permis d'avoir un stylo. J'ai utilisé des carnets, des enveloppes, des journaux tachés, des pages arrachées à des livres, des lokta faites à la main (papier népalais, ndlr) et du papier toilette (ma bizarrerie occidentale ; tous les autres utilisaient un bidon d'eau et leur main gauche). Chaque détail était vital. Mon évasion allait dépendre de ces détails.

J’ai vécu mille souffrances, et c'était étrange de voir à quel point elles avaient une impression de déjà-vu. Le rat qui sortait en rampant du trou des latrines, le temps rythmé par le cadran des ombres, le bandit qui soignait ses blessures, les odeurs pestilentielles. Et cette créature qui rampait le long du mur ou faisait claquer ses chaînes et soupirait. J’avais l'impression d'avoir déjà vu ce film.
À ma grande surprise, il y avait aussi mille merveilles, des choses inattendues, et très souvent belles. J'ai aimé les ruines dans le brouillard bleu, et la cosmologie gravée sur le rebord de ma fenêtre. Les ragas (cadres mélodiques, ndlr) du matin m'envoûtaient. Je me suis mis à l'alphabet tibétain pour le simple plaisir, griffonnant des lettres dans de petites esquisses de montagnes, réelles ou imaginaires.

Tous les deux ou trois jours, je dissimulais mes notes, en les enroulant autour du tube de verre de mon thermos chinois. Après qu'ils aient renvoyé un schizophrène délirant en Allemagne, j'étais le seul Occidental dans le système carcéral. Mais je ne me sentais jamais seul. J'étais désolé pour moi-même, oui, pitoyable et désespéré. Mais la solitude était impossible. J'avais atterri sur une autre planète. Des découvertes m'attendaient à chaque coin de rue. 

Quelques notes depuis la prison. (Collection Jeff Long)
Quelques notes depuis la prison. (Collection Jeff Long)

Les petites prostituées et le brahmane

Dans ma première prison, deux prostituées occupaient la cellule en face de la mienne. Elles étaient accusées du meurtre d'un chauffeur de taxi. Amina aimait pratiquer son anglais avec moi. Son 16e anniversaire approchait. L'autre fille, Laxmi, avait 14 ans. Jolies et petites, elles s'étaient prostituées auprès des membres des ambassades et des ONG. Elles pleuraient quand les gardes les faisaient venir le soir. Sinon, elles étaient toujours joyeuses, chantant et se peignant mutuellement leurs longs cheveux noirs, leurs saris toujours impeccables..

Notre voisin était un brahmane obèse. Il avait refusé de verser un pot de vin à un ministre important. Il gardait ses mamelons nus et constamment enduits de pommade, il avait été torturé à l'électricité. Ce souvenir le faisait pleurer. "Ce sont des animaux", me disait-il. Mais ce qui l'a finalement poussé à bout, ce sont les putes. Leurs chants et leur gaieté l'exaspéraient. "Leurs pères mourraient de honte", grondait-il. "Ce sont nos pères qui nous ont vendues aux gangs", a osé rétorquer Amina, en anglais pour que je puisse l'entendre. C'était plus que de l'audace. C'était courageux. Elle était une femme. Une fille. Et elle avait perdu tout statut. "Ton village est déshonoré", l'a maudit le brahmane. "Un jour, tu mangeras de la mort-aux-rats et iras en enfer. Je vois cela comme je vois ma propre main." Alors les filles se sont tues, aussi silencieuses que des oiseaux aux ailes brisées. Puis, miracle : le chauffeur de taxi assassiné est apparu à la porte d'entrée, en vie et en bonne santé, mais assez confus. Personne n'a pu expliquer son erreur. Joyeuses comme des enfants, les filles ont été libérées.

De prison en prison

Ma deuxième prison était un sale endroit, un dépotoir pour les criminels de droit commun et les fous, aux murs plantés de fils de fer barbelés et de verre brisé. Un matin, les prisonniers ont tué un garçon qui avait été sodomisé par un fermier. Ca leur a pris des heures. Les gardes regardaient d'en haut, riant et crachant sur nous.
La mousson est arrivée d'Inde. La pluie aidait à rafraichir les nuits étouffantes.  J'ai rêvé d'ombres profondes dans l’Eldorado Canyon. Le pré d'El Cap serait vert.
Puis ca été le départ pour une autre prison. Encore une fois, ils m'ont fait marcher dans les rues, menottes aux poignets. Nous avons croisé des cordonniers, des porteurs, des parapluies brillants, et des vendeurs de carottes, d'oignons, de têtes de chèvres teintes en orange, et de baume du tigre. Surplombant mon escorte de ma haute taille, je me sentais ridicule, trop grand pour qu’ils puissent me contrôler. Si on avait été dans un film, je me serais déjà échappé.

Les survivants de la guérilla tibétaine

Il m'a fallu quelques jours pour m'adapter à ma troisième prison. Puis un prisonnier est venu me serrer la main. Dans un anglais parfait, il a dit : "Merci pour Jimmy Carter."
J'ai dit : "Quoi ?"
J'avais échoué sur une île étrange, comme Gulliver. J'étais entouré de prisonniers politiques - avocats, intellectuels, professionnels et étudiants - qui avaient été battus et torturés à l'électricité, avec des fouets moyenâgeux piqués de clous, du feu, de la poudre de chili, des outils de toutes sortes, pinces ou serpes et des pierres. Ils étaient encore en vie, juraient-ils, grâce aux déclarations du président Carter sur les droits de l'homme. C'était incroyable qu'un cultivateur de cacahuètes ait pu devenir le leader du monde libre ! Et ils me remerciaient, encore et encore, moi, un électeur américain instruit. Je leur ai caché que j'avais été trop occupé à faire du bloc en novembre dernier pour voter.

Un jour, les choses sont devenues plus étranges encore. J'étais en train de pisser dans le fossé des eaux usées quand une paire de bras m'a attrapé par derrière et a commencé à me secouer comme une poupée de chiffon. La pisse giclait d'avant en arrière. C'était Rara, un grand guerrier khampa aux cheveux noirs noué en catogan par une ficelle rouge. Nous nous étions rencontrés dans ma première prison. Il m'a tapé dans le dos en me disant : "Colorado." Nous sommes allés dans sa cellule pour prendre du thé au beurre. A l'intérieur étaient assis les derniers leaders survivants du mouvement de guérilla tibétain. Pendant les années 60, la CIA les avait armés, financés et entraînés, y compris dans les Rocheuses du Colorado. Ici, en chair et en os, se trouvaient des hommes proches du mythe top secret.

Un calme presque monastique remplaçait l’ambiance féroce et les quartiers de nuit étouffants de mes prisons précédentes. L'ancien palais était situé sur une colline en terrasses, cernée de hauts murs plongeant et serpentant. Autour de la cour, un siècle de prisonniers avaient tracé un cercle tortueux, le "kors", disaient les Tibétains.
Au bas de 53 marches, là où tout s'écoulait, se trouvaient les latrines et le terrain de volley-ball, martelés comme de la céramique par un million de pieds nus. La léproserie se trouvait là aussi, enfermée entre quatre murs. Comme des oies, les détenus donnaient l'alerte si un lépreux osait apparaître. 
Toute la journée, même assis à l'ombre, les prisonniers circulaient, discutant sans fin de politique, d'idées et d'affaires diverses. Les gardes surveillaient d'en haut, mais sur les murs pas de barbelés ni de tessons de verre. Les prisonniers se comportaient comme des citoyens, pas comme des damnés. Ils étaient lucides et résolus. Personne ne voulait être ici, mais ce n'est pas un hasard s'ils y étaient. Les montagnes aussi ont leurs tempêtes.
Je m'attendais à découvrir des monstres. Et voilà que je découvraient des géants. 

L'heure du chaï

Je partageais une cellule avec sept autres prisonniers. Ils avaient un rituel.  Chaque après-midi, un homme différent partageait le chaï spécial de sa famille avec le reste du groupe. Ils se relayaient : sept hommes, sept chaïs. On pouvait nommer les jours par les différents goûts. Ils ne s'attendaient pas, et ne voulaient probablement pas, que je tente d'en faire moi aussi une théière. C'était à chaque prisonnier d'obtenir ses propres ingrédients. Une fois par semaine, sa femme livrait des épices fraiches achetées la veille au marché, et les apportait à la prison. Tout le lendemain matin et jusqu’en début d'après-midi, on pouvait voir l'homme concocter son breuvage.
Chaque cellule avait un foyer dans le sol d'argile avec une grille où poser une casserole. Les prisonniers mettaient leur argent en commun pour acheter du bois d'allumage et payer un bhai, ou garçon de service, qui gardait quelques gallons d'eau chauffée toute la journée pour se laver ou se raser. Les matins froids, ils s'accroupissaient autour des petites flammes.

Chaque chai avait un caractère distinct. Certains vous défiaient avec des piments, d'autres étaient exotiques, d'autres encore étaient très doux. Tous suivaient le même ordre général de création. C'était comme regarder un musicien en pleine composition. D'abord, on faisait bouillir les épices pour en faire une soupe. Le bhai mélangeait le lait avec de la poudre, en faisant tourner le fouet en bambou entre ses paumes. Enfin, on saupoudrait les feuilles de thé noir. Cinq minutes plus tard - pas plus - la purée était filtrée à travers une chaussette, la même que celle utilisée chaque jour. La concoction était prête.

La grande évasion

Certains soirs, lorsque la ville était plongée dans l’obscurité et que la lune était haute, je pouvais voir les sommets de l’Himalaya briller comme des esprits. Là-bas, le Makalu attendait. C'est là-bas que j'avais prévu de faire ma grande évasion. Les alpinistes me nourriraient et me vêtiraient. Je pourrais fouiller dans les poubelles du glacier et, équipé de vieilles cordes, je parviendrais au Tibet ; des nomades me cacheraient des soldats chinois ; je pourrais passer l'hiver au monastère de Rongbuk... l’histoire se tissait toute seule. C'était mon secret, bien sûr. C'était un solo.
J'ai cherché des inspirations : Heinrich Harrer et ses sept années au Tibet, Steve McQueen dans La Grande Évasion, Le Comte de Monte Christo. Les singes m'ont appris à quel point les murs de la prison étaient plein de vie. Toute la journée, ils bondissaient d'avant en arrière. Entrer et sortir, c'était la même chose. Le mur était une vue de l’esprit pour eux.

J'attendais un orage qui court-circuiterait le réseau électrique. Les gardes s'abritaient toujours de la pluie. Les cellules n'avaient pas de portes verrouillées. Ils faisaient un seul comptage à l'heure du coucher. On ne me remarquerait pas jusqu'au lendemain matin, voire plus tard. Je scrutais les murs à la recherche de fissures. La section la plus vulnérable - la plus facile à escalader - se trouvait en bas de l'escalier. Quelques rainures bizarres semblaient prêtes à servir de prises pour les pieds. Des marques de défenses, m'a dit un prisonnier, très anciennes, laissées par les éléphants royaux.
J'ai commencé à faire des tractions en m’aidant d’un escalier en bois. Avant l'expédition, je pouvais en faire dix-huit : en arrivant ici, trois. J’étais tombé au plus bas. C'est là que l'expérience allait payer. J'ai commencé à ramasser des bouts de bois pour me hisser plus haut. Ca allait être l’ascension de ma vie, pieds nus en plus. Une fois que j'aurais atteint la crête, les choses étaient encore plus hypothétiques. Il ferait nuit noire et il pleuvrait des seaux. Le mur pouvait bien faire six mètres de haut ou plus. De toute façon, tout cela n'était qu'un grand saut, un acte de foi, sauf pour le Makalu. C'était la seule partie de mon plan d'évasion qui ne me donnait pas de cauchemars. La montagne était réelle. Chaque matin, le Makalu m'attendait dans le brouillard.

L'invitation du lépreux

L'invitation du lépreux m'est parvenue indirectement. Je suis entré et j'ai trouvé mes compagnons de cellule en cercle sur le sol.
"Asseyez-vous, s'il vous plaît." , m’ont-ils dit, l'air sinistre. Je me préparais à de mauvaises nouvelles. "Un certain M. Thapa vous invite à prendre le thé cet après-midi."
Je ne connaissais pas de M. Thapa.
"Cet homme est un lépreux." Ils ont secoué la tête, choqués.
Cela m'a surpris. Deux semaines s'étaient écoulées depuis l'incident avec le corps (où John avait osé, devant tous, transporter le cadavre d’un lépreux abandonné sur le sol, ndlr). Personne n'en avait parlé depuis.
"Il cherche manifestement à exploiter votre gentillesse", a expliqué quelqu'un.
"La maladie n'est pas une malédiction divine", s'est empressé de me rassurer un autre, cherchant visiblement à montrer qu’ils étaient des hommes modernes. "Mais certaines superstitions ont un intérêt public. C'est une forme de quarantaine, n'est-ce pas ?" 
"Je n'ai jamais rencontré de lépreux", ai-je dit. J'en avais porté un, mais là, c'était différent.
Un silence gêné a suivi.
"Vous devez évidemment refuser, monsieur."

Il faisait très chaud. La cour est vide. Les nuages commençaient à s'amonceler contre les montagnes. Au fil des ans, j'ai essayé de comprendre la vraie raison pour laquelle je suis descendu dans la léproserie.  En fin de compte, c'était simplement une pulsion verticale. J'étais arrivé jusqu'ici. Pourquoi ne pas pousser plus haut, plus profond ?
"A quelle heure, a-t-il dit ?" J'ai demandé.
"Tu vois…", a dit un de mes compagnons de cellule aux autres

Et tout à coup, l'après-midi a basculé. Leur humeur de potence s'est transformée en une joyeuse excitation. J'allais prendre le thé ! Ils ont commencé à se préparer.
"M. Thapa va vous offrir du chai et des biscuits Britannia Tiger. Excellent pour la digestion."
J'ai demandé comment ils pouvaient le savoir. Il semblait qu'au cours de la semaine passée, M. Thapa avait reçu les fournitures nécessaires par l'intermédiaire de sa belle épouse, ou peut-être de sa maîtresse de jadis. Cette partie était un mystère. Il n'est jamais allé à la porte lui-même. Il aurait pu y être autorisé à certains moments, mais il avait toujours refusé. Les petits paquets étaient livrés à la léproserie. 
"Elle a aussi apporté une nouvelle bouilloire. Non utilisée." Non polluée, ils voulaient dire.
J'ai compris. "Pour moi ?"
"Il semblerait que oui."

Ils sont retournés voir la femme. Tous étaient d'accord, elle était pudique et pieuse. Et très belle, on ne saurait trop le souligner. Depuis deux ans, elle rendait visite à des sanctuaires et des temples tout en faisant des pujas (des offrandes, ndlr). Sa dévotion était aussi déchirante que le refus de M. Thapa de montrer son visage. C'était la Belle et la Bête en chair et en os. "Il sait où est sa place ", a dit quelqu'un. "C'est un homme honorable."
Il fut un temps où M. Thapa était officier Gurkha dans l'armée indienne. Il avait été blessé en combattant en Malaisie, et peut-être aussi au Ladakh contre les Chinois. "Il a tué des hommes dans l'exercice de ses fonctions."
"Et aussi en dehors", a ajouté quelqu'un gravement.
Ils m'ont regardé. Ils avaient un secret. Ils ne parlaient jamais de leurs crimes respectifs, mais il était important que je le sache.

Les lépreux venaient d'une colonie dans la jungle du Teraï. Un jour, M. Thapa et une douzaine d'autres ont été rassemblés comme des chèvres pour franchir la porte. Ils étaient accusés d'avoir tué l'un des leurs par pitié. Aucun n'a voulu avouer, donc tous ont été considérés comme coupables.    
"Ils ont mis fin à la misère d'un homme", ai-je dit. "Où est le mal ?"
"Un esprit erre maintenant dans un village." Non pas qu'ils croyaient en de telles choses.

Une chemise blanche immaculée

Une petite tablette de chocolat est alors apparue par magie, offerte par une cellule voisine. Un petit sac de riz est arrivé. Les nouvelles se répandaient. Quelqu'un a placé un parapluie dans un coin pour me protéger de l'averse imminente. Il semblait que j'étais devenu leur ambassadeur. Dans la réalité, l'événement n'avait guère plus d’importance qu’une tasse de thé. Un gecko se trouvait là où il était sur le mur cinq minutes auparavant, ses petits poumons palpitant. Mais soudain, la journée semblait cruciale. D'une certaine manière, j'avais atteint un point crucial. C'était l'heure de ma chemise blanche.

Un tailleur l'avait fabriquée sur mesure pour moi juste avant le départ de notre expédition pour le Makalu. Amidonnée, repassée et pliée dans un sac en plastique, elle n'avait jamais été portée. Je l'avais transportée de prison en prison, soigneusement enroulée dans ma jhola, ou sacoche, en prévision de ma libération. Mais avec tant de regards sur moi aujourd'hui, je ne pouvais pas imaginer une plus grande occasion pour la chemise que le thé avec leur monstre. Je l'ai étalée sur mon tapis.

"Une magnifique chemise", a fait remarquer quelqu'un. "Ce serait dommage de la salir."
Je l'ai essayée. Elle m'a fait peur. J'ai tendu la poitrine et les épaules. C'étaient bien mes mains brunes qui dépassaient des manches, mais la chemise pendait sur mes os. Le lendemain matin, je me suis pesé sur la balance à crochets destinée aux sacs de riz. Je mesurais 1,94, j'étais tombé à 62 kilos, à peine plus que Miss America.

"Il va bientôt pleuvoir", annonça quelqu'un.

J'ai rentré le pan de ma chemise dans mon pantalon, boutonné les manches, et rempli ma jhola de cadeaux. Une orange s'était matérialisée. J'ai attrapé un magazine Newsweek vieux d'un an et un roman. Comme je me dirigeais vers la porte, un codétenu m'a arrêté. Il m'a tendu ma tasse en fer blanc. "Pour le chai, tu ne dois pas boire."

Photo d'un temple de Katmandou. (Collection Jeff Long)
Photo d'un temple de Katmandou. (Collection Jeff Long)

Le mystérieux M. Thapa

J'ai suivi un faible sentier jusqu'à l'entrée de la léproserie. Une terrible puanteur s'échappait de la porte. Juste au bon moment, le tonnerre a grondé. Qu'est-ce qui m'attendait là-dedans ? Des victimes d'un autre type d'oppression ? Un vieux lion avec des histoires de guerre ? Un saddhu dans une grotte ? Un autre homme-éléphant rendu fou par sa difformité ? Un zombie, un Lazare ?Avant que mes nerfs ne lâchent, je me suis réfugié dans la cour intérieure. Une petite tomate rouge pendait de sa tige. Le fossé des eaux usées de la prison passait sous un mur et ressortait par l'autre. Une silhouette somnolente était accroupie sur le perron. "M. Thapa ?"
L'homme a jeté un coup d'œil à travers sa capuche en toile de jute, s'est levé et m’a fait signe d'entrer. J'ai traversé le fossé à grand pas et je l'ai suivi. La flamme d'une bougie scintillait dans l'obscurité.

"Bienvenue, monsieur", a dit une voix. En équilibre sur place, n'osant toucher à rien, j'ai attendu que mes yeux s'ajustent. Un homme de petite taille avec des bagues en fil de fer se tenait contre le mur du fond. Il n'a pas proposé de me serrer la main. "M. Long." Il a indiqué le siège d'honneur, un tabouret à trois pieds avec un carré de mousseline aussi blanc que ma chemise. Des silhouettes sombres sont parties dans une autre pièce, nous laissant seuls.
"Il va pleuvoir." Je ne savais pas quoi dire d'autre.
J'ai ouvert ma jhola et j'ai commencé à déposer les cadeaux sur une petite table. Elle était recouverte de mousseline blanche.
"Le quatuor d'Alexandrie", a-t-il lu à haute voix. "J'ai visité Alexandrie une fois. J'étais en formation en Israël."

Je ne connaissais rien à l'armée. Ni à l'ancienne Égypte. Ou au nouvel Israël. J'ai continué avec le livre. "Lawrence Durrell", j'ai dit. J'étais nerveux. "Parfois, je recopie une page juste pour sentir ses mots couler entre mes doigts. Si je pouvais écrire comme lui. . . "J'ai haussé les épaules devant l'impossibilité de le faire. "Peut-être dans une prochaine vie." Je me suis arrêté. Une autre vie. C'est déjà assez.
"Ah." M. Thapa a continué. "Une orange."
C'était calme ici, loin des haut-parleurs et des foules.  Quelqu'un toussait dans la pièce d'à côté. Il avait l'air mal en point. Les gouttes de pluie ont commencé à jouer du bongo sur le perron. Nous nous sommes assis en silence, deux gentlemen en voyage. Son gilet était usé. Il avait un topi couleur pêche. J'étais content de ma chemise blanche. 

La première fois que j'ai vu un alpiniste à qui il manquait des doigts à cause des gelures, ça m'a secoué. Ça a en quelque sorte troublé la paix du moment. M. Thapa avait encore trois doigts et son pouce sur une main. Son nez s'enfonçait dans son visage. Il tenait son menton haut.
Dans l'Europe médiévale, une personne infectée par la lèpre était amenée à la lisière de la ville pour se tenir debout dans une tombe pendant que le prêtre priait pour son âme. Puis la cloche était sonnée pour alerter les voyageurs de la présence d’un lépreux. Après cela, il ne pouvait plus jamais retourner chez lui.

Les murs étaient nus, pas même un calendrier avec Shiva à la peau bleue, contrairement à ma cellule équipée de bandes de papier tue-mouches, de moustiquaires , d’une fenêtre pour capter un peu d’air. Et d’un miroir.
La foudre a éclaté. Le ciel s'est déchiré. La pluie s'est abattue comme une avalanche de pierres. Immédiatement, l'air s'est refroidi et la puanteur a disparu. "Je souhaitais la pluie", a déclaré M. Thapa. Puis il a ajouté, "dans cette vie."
Je me suis un peu détendu. On aurait dit une rivière dehors. "Beau temps pour le chai", a-t-il dit.

Mes compagnons de cellule m'avaient prévenu. C'était très important. Ne pas boire le chai du lépreux. 
"Tu as apporté ta propre tasse", a-t-il observé.
Était-ce une insulte ? J'ai commencé à blâmer mes compagnons de cellule, mais j'ai accusé le coup. "oui, je l'ai fait."
Il m'a fixé du regard. Ou peut-être que ce n'était pas un regard fixe. "Qui, sain d'esprit, boirait de l'eau d'un lépreux ?" a-t-il soudain demandé. 
Est-ce qu'il me testait ? J'ai esquivé la question. "Ils ont dit que votre femme avait apporté les épices." 
Son menton s'est relevé. "Ma femme ?"
"A la porte." Je n'ai pas parlé de la bouilloire. Je ne lui ai pas dit qu'elle était leur muse.
"Ma femme est morte depuis 10 ans", a-t-il dit.
Fini le bavardage.
"Elle a aussi apporté une bouteille de Fanta," a-t-il dit, "si vous préférez."

Le secret du thé au gingembre

J'essayais de le suivre. Les lépreux étaient les plus pauvres des hommes dans un pays dit du cinquième monde. Cet homme avait acheté des épices et une bouilloire pour me faire une tasse de chai. Et qui était-elle ?
Le toit fuyait. L'eau serpentait le long du mur.
"C'est un bon temps pour le chai", ai-je dit.
"Bhai", a-t-il appelé par-dessus la pluie bruyante.
Un panneau de mousseline - encore cette mousseline fantomatique et immaculée - fermait la pièce suivante. Un vieil homme est sorti avec une bouilloire à thé brillante. Il boitait et se tenait droit comme un bâton. Peut-être avait-il été soldat, aussi, ou valet. Ou un raj. Encore plus de mousseline recouvrait la poignée de la bouilloire et sa main ravagée. Il versa avec une grande précaution.

J’avais déjà partagé quantité de chaïs, mais c’était comme si c’était la première fois. Il était vraiment excellent. Mr. Thapa observait. "Gingembre", a-t-il dit. "Tout est dans le gingembre. Mais ne révélez pas le secret du chef."
Nous avons parlé.
J'avais la moitié de son âge. Ma maison me manquait : je n'en avais pas vraiment. Tu en aura une, a-t-il dit.  
Si j'avais fondé une famille ? Pas encore. Tu dois le faire !    
M. Thapa a sorti une photo. Il portait un uniforme et un chapeau de Gurkha incliné sur le côté. Comme lui, sa femme ne souriait pas. Comme elle, leur fille, souriante, portait un sari, mais elle avait une allure moderne. Encore adolescente, elle était en effet aussi belle qu'une actrice. C’était la muse.
"Une école de médecine en Inde l'a acceptée", a dit M. Thapa. "Elle refuse d'y aller. C'est si loin. Qui s'occuperait de moi dans cet endroit ? Je lui ai dit, 'deviens médecin et ensuite prends soin de moi'. Mais chaque semaine, elle vient à la porte." Et chaque semaine, il refusait de la voir.
Il a levé les yeux de la photo. "Tu sais ce que c'est quand tu ne peux plus être un héros pour ta fille ?", a-t-il dit. "Tes mains se vident." Il a regardé les restes de ses mains.

Aujourd'hui encore, je ne comprends pas pourquoi M. Thapa m'a choisi, parmi tous les étrangers, pour être son témoin. Je venais juste de lui dire que je n'avais pas de famille. J'étais jeune. Je ne pouvais pas m'imaginer me voir dépérir. Que voulait-il dire ? Je le sais maintenant, des années plus tard. D'abord, j'ai une fille, et c'est mon héroïne. Mais en cet après-midi pluvieux, je n'étais pas censé le savoir. Sa question n’appelait pas de réponse de ma part.

Pour le Makalu, il savait aussi ?

Le vieux lépreux est revenu avec plus de chai fumant. M. Thapa a attiré mon attention sur la petite rangée de médailles. "Choisissez-en une", a-t-il dit. 
Il me donnait une médaille ? J'ai poliment refusé.
Il a insisté. J'en ai pointé une du doigt.
"Celle-là", a-t-il dit, comme s'il reconnaissait un vieil ami. "Savez-vous ce qu'elle signifie ?"
J'ai croisé les mains, gêné. Il m'avait surpris. C'était un jeton sur un ruban, rien de plus. Un souvenir.

"Au cours d'une bataille, j'ai sauvé mes hommes", a-t-il dit. " Ils ont mis mon nom sur une médaille pour qu'on s'en souvienne toujours." J'ai senti de l'ironie dans sa voix, mais pas d'amertume. Chaque médaille représentait un grand moment. Il me montrait sa vie, toute une cordillère de sommets.
Il n'a pas insisté. Il n'en avait pas besoin. Ses guerres, mes montagnes : ce n'était pas rien. 
Nous avons fini notre chai. Le malade continuait à tousser. La pluie ne cessait pas.
"Je devrais y aller", ai-je dit.
"Encore une minute." M. Thapa a posé une feuille blanche sur la table. Il a dessiné une ligne avec un X au-dessus et un grand cercle en dessous. La ligne était le mur de la prison. Le X, c'était nous. J'ai hoché la tête. Puis j'ai commencé à comprendre. C'était une carte. Il dessinait ma carte secrète, non dite, jamais dessinée. Il a touché le cercle de l'autre côté du mur.
Le Makalu, j'ai pensé. Il savait ça aussi ?
"Le quartier général de l'armée royale népalaise", a-t-il dit.

J'ai cessé de respirer. M. Thapa m'avait vu regarder le mur. Puis j'ai réalisé que ce n'était pas seulement M. Thapa. Ils savaient tous.
J'ai fait une sorte de réponse. Une question. Une déviation. Le bruit de la pluie est revenu.
"Des élastiques", a répondu M. Thapa.
J'ai dit, "Quoi ?"
"Si vous en avez en réserve." Il a enlevé ses lunettes pour me montrer les élastiques attachés aux branches. C'est ainsi que lui et Elton John empêchaient leurs lunettes de tomber. Je me suis levée et j'ai mis la jhola vide sur une épaule. J'étais sonné. Nous nous sommes mutuellement remerciés.. Nous ne nous sommes pas serrés la main.

Quelques notes depuis la prison. (Collection Jeff Long)
Quelques notes depuis la prison.(Collection Jeff Long)

Le rêve d'évasion s'effondre

Personne n'a posé de questions sur mon thé avec M. Thapa. La pluie était trop bruyante. Il faisait froid. Mes compagnons de cellule étaient accroupis autour du foyer comme des troglodytes. Ou une tribu d'alpinistes. La ville s'est éteinte. Les gardes ont fui les murs. Ça aurait été une nuit parfaite pour s'échapper. Cette stupide fiction. Je me suis couché tôt. Je me suis accroché à ma natte de paille comme si c'était un radeau de sauvetage à l'intérieur de ma moustiquaire. A quoi m’étais-je pris à rêver ? La révélation de M. Thapa m'avait ébranlé. Même si sauter le mur était possible, je serais tombé dans une prison pire encore. Je me sentais vidé. Le rêve - la grande aventure - était mort. Je me suis demandé ce qu'il restait de moi.

Le soleil s'était levé, c'était comme le matin après le déluge de Noé. L'une des terrasses s'était effondrée. De la boue recouvrait les escaliers. La cour sentait comme l'intérieur des intestins d'un monstre. Les gens sont sortis en hésitant. Les poulets ont commencé à se donner des coups de bec. Lentement, le monde a recommencé à vivre. Une empreinte de pied à la fois, la promenade circulaire a repris.
Ma mère m'avait appris à toujours penser à remercier mes hôtes. J'ai préparé un petit paquet avec trois élastiques, quelques Newsweek, quelques stylos BIC et une brosse à dents neuve. Puis j'ai ajouté ma chemise blanche. Elle ne m'allait plus, et M. Thapa pourrait probablement en faire deux chemises. Notre bhai a laissé le paquet à la porte des lépreux.

La fête des pères

Quelques jours plus tard, un autre corps a été transporté au matin à travers le brouillard. C'était le lépreux qui n'arrêtait pas de tousser. Les gardes ont fait avancer la procession. Aujourd'hui, c'était la fête des pères, un événement majeur. Avant même que les coqs ne chantent, le palais était animé par les premiers feux de cuisson et les conversations. Mes compagnons de cellule s'affairaient, mettant leurs plus beaux habits et se regardaient dans le miroir. J'avais une vue d'ensemble sur les prisonniers qui se dirigeaient vers la porte d'entrée.

J'avais la cellule pour moi toute seul. Il n'y avait pas d'heure de chaï. De loin, leurs harmoniums, leurs tambours et leurs chants ressemblaient à de la musique cajun. A la nuit tombée, les gens ont commencé à rentrer. Ils arboraient d'épaisses tikas sur le front et portaient des paquets de nourriture. Ils avaient l'air heureux, même ceux dont les larmes coulaient. Entre eux, ils commentaient leur journée en hindi. Puis l'un d'eux m'a remarqué, et son sourire s'est effacé. "Ton ami est mort", a-t-il dit.

C'est ainsi qu'ils l’appelaient : mon ami. "Le moment est malheureux. Sa femme a appris la triste nouvelle alors que nous faisions la fête. Elle est maintenant veuve et cherche son corps." Ils ne savaient toujours pas que la muse était la fille de M. Thapa. Pendant qu'ils célébraient la fête des pères, la jeune femme fouillait dans les fosses à ordures.
Aussi terrible que cela fut, la mort de M. Thapa était une miséricorde. C'était même - cela m'a frappé - l'évasion que j'avais souhaitée. Il était libéré de sa lente désintégration.

Photo d'un temple de Katmandou - Jeff Long
Photo d'un temple de Katmandou. (Collection Jeff Long)

La délivrance

J’en étais à mon quatrième mois de détention ici quand tout a basculé. Le mois d'août était terminé. La mousson faiblissait. Le soleil était agréable. Je faisais le tour de la cour, m'occupant de mes affaires, ne jetant plus de regards furtifs vers le mur. Puis, soudainement, un officier m'a fait face avec quatre gardes et un jeu complet de menottes. Il était en colère. Je l'avais offensé. D'habitude, les gardes appelaient les prisonniers à la porte, loin de la foule. D'habitude, ils utilisent une seule paire de menottes. Sans répondre à mes questions, l’officier a brandi son bâton. Les gardes tâtonnaient pour placer les fers aux chevilles. Il leur a crié dessus. Les prisonniers gardaient leurs distances. Quelque chose n'allait pas du tout. Avaient-ils trouvé les chevilles en bois que j’avais préparées pour mon évasion ? Ou un morceau de mes notes avec les noms, les lieux et les tortures ? J'étais si prudent pourtant. Je me sentais mal.

"Ils t'emmènent immédiatement", m'a murmuré quelqu'un. 
"Où ça ?"
"Mieux vaut ne pas parler."

Le bâton m'a frappé. Durement. Entre les côtes. J'ai commencé à monter les escaliers. Trois de mes compagnons de cellule regardaient du balcon du deuxième étage. Je les connaissais assez bien pour lire leur peur. Faire peur, c’était l’idée. Pour des raisons pas encore claires, on me faisait marcher devant les prisonniers politiques. C'était une déclaration de force du roi. Les poulets se sont dispersés. Ils me renvoyaient dans la mauvaise prison, j'en étais sûr. La prison m’avait enveloppé. C'était devenu ma maison. Je me suis retourné pour y jeter un dernier coup d'oeil. Plus de ruines brumeuses. Plus de collines vertes couronnées de temples. Ce n'était pas ma bande de frères montagnards. Mais ils avaient partagé leur chai.

Alors qu'on me conduisait à la porte principale, des prisonniers sont venus me dire au revoir. J'ai regardé une dernière fois autour de moi. Au bas de la colline, un seul lépreux avait osé sortir de son enceinte. Il se tenait là et portait ma chemise blanche. De toute évidence, il l'avait enfilée précipitamment. Les boutons étaient ouverts, le pan tombait sur ses genoux. C'était M. Thapa.

Il n'a pas fait de signe d'au revoir ni de salut rapide. Ce n'était pas un au revoir de toute façon, mais l'envers d'un secret à garder pour un autre jour, comme le gingembre pour mon chaï. Il avait changé d'identité avec le cadavre d'un autre lépreux. Je n'ai eu le temps de réfléchir au sens de tout cela que bien plus tard, et j’y pense encore. Il avait renoncé à son existence. Avec le seul trésor qui lui restait, son nom, il avait acheté la liberté de sa fille. Il avait tué son dernier dragon. 

L'officier a aboyé. Le garde m’a poussé de la main. Ils m'ont conduit dans le tunnel. La chaîne s'est abaissée pour qu'on puisse traverser. C'était aveuglant là-dehors. L'officier a arrêté notre petit groupe et a donné un ordre. Les gardes ont froncé les sourcils,  en signe de confusion. Il a crié cette fois et ils ont déverrouillé mes chaînes. Il m'a donné un coup de bâton comme si j'étais un mendiant à sa porte. J'étais libre. C'était si soudain. J'ai commencé à marcher, sans oser me retourner. J'ai plaqué mes coudes le long de mes maigres côtes, pour me faire plus petit.

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