Avec la mort, samedi dernier, 7 décembre, d'Emmanuel Berque, à l’âge de 74 ans, c’est tout un chapitre de l’aventure avec un grand A qui se clôt définitivement. Indissociable de son frère jumeau, Maximilien, disparu il y a trois ans, Emmanuel a marqué l’histoire du surf et de la navigation. Féru de mathématique et de physique, inventeur à ses heures, œnologue aussi, navigateur hors pair surtout, il s’est imposé toute sa vie comme un esprit libre comme on en voit peu.
« Je ne suis plus jumeau depuis hier », écrivait le 11 août 2021 sur facebook, Emmanuel Berque, annonçant la mort de son frère, Maximilien. « Il s’est endormi paisiblement, mais ne s’est plus réveillé. Ce coup-ci, il a fait fort, parti à poil et sans aucun instrument vers le Cosmos dont nous faisions déjà partie depuis 71,6 ans, c’est donc une continuité logique. Heureusement que je reste là pour garder le cap !!! »
Depuis samedi dernier, il ne reste plus personne hélas pour tenir bon la barre et entretenir la légende des « jumeaux de la mer ». Emmanuel a pris le large à son tour. Et pour toujours. Trois ans seulement après Maximilien, avec qui il aura partagé une vie extraordinaire. Il avait 74 ans,
Anticonformistes avec pour seul mot d’ordre la liberté, Maximilien et Emmanuel Berque, deux frères, pionniers du surf sur la côte landaise, ont très vite succombé à l’appel du grand large. Leurs aventures vont marquer les années 70 et 80, avec notamment la traversée de l’Atlantique sans aucun instrument de navigation, même si les records importaient peu pour ces jumeaux avides d’exploration. Leur idéal ? Un mode de vie dépouillé à l’extrême, quel qu’en soit le prix à payer. Ensemble, ils auront poussé les limites du risque très loin.
Issus d’une famille de sept enfants, les jumeaux Berque, aventuriers des mers et des océans, grandissent dans les Landes. Passionnés par la photo et le cinéma dès leur plus jeune âge, c’est en 1964 qu’ils découvrent le surf sur la plage de Contis, non loin de leur maison familiale.
Happés par la liberté des voyages, bercés par une époque teintée de contre-culture, ils délaissent rapidement leurs études scientifiques pour adopter un nouveau mode de vie. Pour eux, ce sera le « surf way of life », mouvement parallèle aux Hippies californiens, idéal hédoniste axé sur les plaisirs du corps souvent résumé sous la formule « Sea-Sex-and-Surf ».
En 1978, après avoir tenté de relier en catamaran Marseille à Djebba (Arabie-Saoudite) et appris pour l’occasion la navigation astronomique, ils deviennent les premiers journalistes photographes spécialisés dans le surf. L’année d’après, ils ambitionnent de réaliser une première : la traversée de l’Atlantique en Hobie-Cat 18, un petit voilier sportif. Projet jugé trop dangereux pour le fabriquant américain, ils sont contraints de renoncer. Mais ce n’est que partie remise.

« Les Jumeaux de la mer »
Malheureusement, vivre du journalisme sportif n’est pas rentable pour eux. C’est pourquoi, ils sombrent dans la misère économique jusqu’en 1983, année où décident de tourner un documentaire. Leur objectif ? Traverser l’océan Atlantique sur un engin dérisoire qu’ils ont construit – un petit trimaran de 4 mètres 85 sans cabine pour s’abriter, Micromégas, un clin-d’œil au traité de Voltaire sur la relativité des choses de l’existence. Après quatre voyages initiatiques, ils se lancent, avec la mer pour décor. Émoussés physiquement par une météo capricieuse et des vagues de 8 mètres au golfe de Gascogne, les jumeaux renoncent, une fois arrivés sains et saufs aux îles Canaries.
Sans film à la clé, ils sont fauchés. Contraints d’abandonner leur mode de vie nomade, ils vont travailler à Berlin. Là, ils apprennent au passage la géographie analytique et conçoivent un logiciel de dessin original et adapté à leurs besoins. Quelques années plus tard, ils mettent au point leur nouveau jouet, Micromégas 2, un petit canot de 4 mètres qui leur permettra d'atteindre la Guadeloupe en juin 1995. Un succès souligné par leur première reconnaissance médiatique : un article dans VSD et un documentaire de leur traversée, « Les Jumeaux de la mer », disponible en deux parties, que vous pouvez découvrir ci-dessous.
Ce film leur vaut de nombreux prix d’aventure, ils sont même décorés par le Ministre de la Jeunesse et des Sports, Guy Drut. L’année suivante, en 1996, ils entreprennent un voyage de 11 000 kilomètres, sans balise de détresse, sans canot de sauvetage, sans moteur, tout cela dépourvus d’assistance, de sponsors… et de l’attention des médias.
« C’est plus fort que nous »
Deux ans après la sortie de leur autobiographie, "Les Mutins de la mer" chez Laffont, en 2003, l’embarcation Micromégas 3 voit le jour. Conçue et fabriquée dans leur grenier, cette petite pirogue à balancier en bois verni de 300 kg doit servir au plus ambitieux de leurs projets : la traversée de l’océan Atlantique, des Canaries aux Antilles… sans aucun instrument de navigation. Minimalistes, les deux frères, alors âgés de 53 ans, laissent chez eux boussole, montre, carte, sextant et livre sur les étoiles. Bref, mis à part 49 litres d’eau, 65 boîtes de sardines, 4 kg de lait en poudre, 2 kg de sucre et 8 kg de gofio - farine grillée des pêcheurs canariens -, ils n’ont rien pour ces 23 jours sur l’océan.
« C’est plus fort que nous », répondent-ils à la question du « Pourquoi ? » qu'on leur pose. Ces aventuriers atypiques, puristes dans l’âme, désirent vivre une expérience unique en reproduisant l’archaïsme des Maoris qui ont traversé le Pacifique de cette manière 2000 ans plus tôt. Comme eux, seules les étoiles, le soleil, le vent et la houle leur servent de guide.
De leur expédition naît un documentaire, « Huit clos sous les étoiles », très remarqué par la critique, à découvrir ci-dessous. Avec le temps, leur soif de liberté ultime ne s’est jamais assouvie et n’a cessé de guider leurs aventures. « Nomade, c'est une démarche intellectuelle qui signifie "gagner une nouvelle terre", avec tous les efforts et les sacrifices que cela comprend. Mais pas en posant son séant dans un Airbus » expliquait Maximilien à l’Express.
A lire aussi : « Les Mutins du Micromégas »
Depuis le décès de son frère jumeau Maximilien, en août 2021, Emmanuel avait entrepris de revenir sur leurs plus belles aventures dans un nouveau livre « Les Mutins du Micromégas », sous-titré « Les tribulations existentielles et picaresques de deux anticonformistes surfeurs de Contis à la recherche de la liberté ». L’ouvrage, publié en 2022, retrace l’épopée des deux beach-boys landais.
Article publié le 13 août 2021, mis à jour le 9 décembre 2024.
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