En 2007, l’écrivain à succès japonais Haruki Murakami livrait un portrait assez particulier des femmes pratiquant la course à pied dans son best-seller “Autoportrait de l'auteur en coureur de fond”. Une décennie plus tard, l’ouvrage est devenu un classique et notre journaliste Tatum Dooley estime qu’il est temps de remettre les points sur les i.
Dans son plébiscité “Autoportrait de l'auteur en coureur de fond”, Haruki Murakami fait ce commentaire à propos d'un groupe de joggeuses qui le dépasse : "Tôt le matin, lorsque je cours paisiblement le long de la Charles River, des jeunes filles qui ont l'air de nouvelles étudiantes de Harvard surgissent derrière moi et presque toutes me doublent rapidement. La plupart sont petites et minces, et tout en écoutant leur iPod dernière génération, elles filent comme le vent, droit devant. Indubitablement, elles communiquent un sentiment de défi et d'agressivité, elles qui semblent parfaitement habituées à dépasser les autres."
Quand une femme court vite, elle est donc vue comme une menace. Et en retour, les hommes se sentent défiés.... Murakami ajoute :
"Moi, en comparaison, sans pour autant en tirer de fierté, je suis coutumier des défaites (...). Mais peut-être ces jeunes filles n'en savent-elles pas encore autant que moi sur le chapitre de la souffrance."
Murakami pourrait très bien parler de moi dans ce passage. Quand je cours, les écouteurs dans les oreilles, je dépasse souvent d'autres joggeurs, d'une manière offensive d'habitude réservée aux hommes. Après avoir lu Murakami, je me dis maintenant que ce genre de foulées peut être interprété comme de l'impatience, voire comme un sentiment de supériorité… Ce qui est complètement faux. Je cours vite parce que je peux me le permettre, mais aussi parce que j'espère que cela sera suffisant pour ôter à quiconque l'envie de m'approcher.
“Sa salive avait effleuré la peau nue de ma jambe”
Mon expérience du harcèlement de rue ne date pas d'hier. J'ai commencé à courir à l'âge de huit ans, dans les équipes de cross-country et d'athlétisme de mon école. A l'heure du déjeuner et après la classe, je faisais un tour du pâté de maison pour me préparer aux compétitions. Un jour d'automne particulièrement froid, je courais à toute allure, vêtue seulement d'un short et d'un T-shirt et ne pensais qu’au vestiaire surchauffé pour aller encore plus vite. Alors que j'avais entamé mon deuxième tour, un vieux monsieur me cracha dessus.
Je m'arrêtai net, rentrai précipitamment à l'école et accourus en larmes auprès de la maîtresse. Elle me dit qu'il n'était pas possible de savoir si cet homme l'avait fait exprès, mais elle semblait sûre que ce n'était pas intentionnel. Pourtant il m'avait vraiment craché dessus, et sa salive avait effleuré la peau nue de ma jambe. Dans mon souvenir, il avait l'air furieux. Est-ce qu'il était choqué par ma tenue?
Éviter l'inévitable
Passer d'une course de trois kilomètres à l'école primaire à celle de cinq kilomètres au lycée a symbolisé un autre changement indésirable : le harcèlement est devenu sexuel. Inutile (ou presque) de préciser que je me suis très souvent fait siffler, comme toutes les autres coureuses. Ce genre d’évènement est toujours déstabilisant : le cerveau passe en mode surchauffe. On évalue rapidement les menaces potentielles et on réfléchit au meilleur moyen de s'en sortir. "Je réponds? J'accélère ? J'arrête de courir?"
Depuis que j'ai commencé la course, j'ai dû encaisser les coups de klaxon (qui déconcentrent), les "cours, Forrest, cours!" (qui agacent), et les allusions vulgaires (qui glacent le sang). Les remarques d'automobilistes sont seulement la partie émergée de l'iceberg. Il faut aussi faire avec les conducteurs qui ralentissent pour rouler à mon allure, ou les hommes qui baissent leur vitre au feu rouge pour m'interpeller.
Donc, avec tout le respect que je dois à M. Murakami, je crois en savoir autant que lui sur la souffrance. Cette foulée "agressive" est avant tout une façon de se protéger.
Dans son livre, l’auteur écrit qu'il a deux habitudes quand il court : écouter de la musique ("Ce matin, j'ai couru une heure et dix minutes en écoutant sur mon baladeur deux albums de The Lovin' Spoonful que j'avais enregistrés sur un minidisque") et tenter de se vider la tête ("Simplement je cours. Je cours dans le vide. Ou peut-être devrais-je le dire autrement : je cours pour obtenir le vide"). Aucune de ces deux activités ne sont possibles pour moi quand je cours. J'ai bien des écouteurs dans les oreilles (dans l'espoir que personne ne me parle) mais je n'écoute pas de musique, de manière à être pleinement consciente de tout ce qui m'entoure.
Quand Murakami parle de souffrance, il parle du physique. Je la ressens aussi, comme tous les coureurs. Ce qu’il ne peut en revanche pas éprouver, c'est la souffrance émotionnelle née du fait d'avoir à anticiper le harcèlement, d'avoir à trouver des moyens pour éviter l'inévitable et d'avoir à imaginer les scénarios du pire. Je ne reproche pas à Murakami son ignorance, mais peut-être suis-je jalouse de lui. Après tout, cela doit être agréable de partir pour un long footing et de pouvoir se contenter de faire le vide dans sa tête...
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