Un tour du monde à vélo en quatre ans, une traversée de l’Atlantique à la rame : joli parcours que celui de l’aventurier professionnel Alastair Humphreys. Les exploits de ce Britannique sont pourtant finalement moins étonnants que sa capacité de mutation et la façon dont il a réussi à étancher sa soif d’aventure à travers des épopées plus modestes : parcourir à pied les 188 km de la rocade qui fait le tour de Londres, par exemple. Une métamorphose pas si simple, si l’on en croit son interview.
Alastair Humphreys est mondialement connu dans l'univers de l’aventure pour avoir, entre autres, marché sur les pas de son compatriote Laurie Lee, qui traversa l’Espagne de bout en bout dans les années 1930, et comme Lee, il avait pour seules ressources les quelques pièces obtenues grâce à son violon – dont il ne savait pas vraiment jouer. Il raconte tout cela dans son nouveau livre, My Midsummer Morning : Rediscovering a life of Adventure ( Mon beau matin d’été : Redécouvrir une vie d’aventure, ndlr).
Mais la notoriété d’Alastair est arrivée aux oreilles d’Outside en 2011, lorsqu’il a été nommé l’un des « Aventuriers de l’année » pour ses micro-aventures, ces escapades de proximité plus à la portée du commun du salarié de base que les grandes virées " Into the wild ". La compilation de ces sorties est ensuite devenue son livre Microadventures.
La vie d’Alastair Humphreys est tout sauf linéaire. Voilà un gamin qui ne connaissait rien à l’aventure et qui a pédalé 74 000 kilomètres autour du monde, pour ensuite traverser l’Islande à pied et l’Atlantique à la rame. Il a commencé à gagner sa vie en tant qu’écrivain, conférencier et réalisateur de documentaires. Puis, il s’est marié, a eu des enfants, et a dû trouver un moyen d’intégrer l’aventure dans cette vie " dans les clous" en y trouvant son bonheur. Outside avait donc très envie de l’interviewer. Et nous n’avons pas été déçus !

Exceller dans des situations merdiques
« J’ai grandi dans les Yorkshire Dales, une belle région mais aussi un parc national au nord de l’Angleterre. C’était l’enfance rurale typique, toujours sur mon vélo, à grimper aux arbres, à jouer au bord de la rivière et à vivre dehors jusqu’à la tombée du jour, une enfance d’image d’Épinal qui me semblait terriblement ennuyeuse à l’époque, et dont je me souviens aujourd’hui avec beaucoup de nostalgie.
Je n’ai rien fait de très intéressant, et certainement rien d’aventureux, jusqu’à mes 18 ans, quand, à la fin du lycée, j’ai décidé d’aller passer un an en Afrique à enseigner dans une petite école de la brousse. C’est un tournant qui marque pour moi la fin de mon enfance et le début de ma " vraie vie ". J’ai passé mon dernier examen un 16 juin et chaque année encore, je le célèbre dans ma tête comme un véritable anniversaire.
Dans cette école au milieu de nulle part dans le nord de l’Afrique du Sud, une zone très pauvre au fin fond de la brousse, on enseignait un peu de tout. On n’avait que 18 ans mais on trouvait toujours le moyen de s’amuser. C’est une expérience fondatrice parce qu’elle m’a fait ouvrir les yeux sur ce vaste monde, tellement excitant et tout nouveau pour moi, qui existait au-delà de la campagne où j’avais grandi. C’est là qu’est née mon envie de voyager et de connaître d’autres pays, plein de pays différents.
À mon retour, je suis allé à l’université, d’abord à Édimbourg et ensuite à Oxford. Pendant mes études, j’ai commencé à me lancer des défis physiques et, pour gagner de l’argent, je me suis engagé dans l’armée. La Grande-Bretagne a cette étrange armée de fin de semaine, une sorte de Réserve, et je m’y suis enrôlé parce qu’on me payait pour courir dans les montagnes et qu’on y organisait de grosses fêtes avec de la bière bon marché.
J’ai toujours détesté tout ce qui touchait aux armes, mais j’adorais crapahuter. Ça m’a fait comprendre que j’avais une excellente endurance aussi bien physique que psychologique et que j’avais une certaine capacité à supporter les difficultés. Je n’avais jamais été bon en quoi que ce soit, et le fait d’exceller dans les situations merdiques m’a donné le goût des moments critiques.
À la fin de mes études, j’ai décidé que j’allais mixer ma fascination pour l’étranger et le voyage, commune à tant de jeunes, avec ce désir de me mesurer aux circonstances vraiment ardues pour prouver au monde à quel point j’étais un vrai dur, et, j’imagine, pour me le prouver à moi-même avant tout. C’est ce qui m’a amené à décider de faire le tour du monde à vélo pendant quelques années.
Obsédé par l’écriture
J’ai commencé à lire des livres d’aventure à 18 ans, juste avant mon Bac, quand je suis tombé, à la bibliothèque du lycée, sur Living Dangerously, l’autobiographie de Ranulph Fiennes, et Mad White Giant, de Benedict Allen.Après les avoir lus, je me suis dit : "Waouh, c’est ça, la vraie vie ". Avant cela, je n’avais aucun penchant pour le monde ou les récits d’aventure. Pendant mes années de fac, j’ai lu bien sûr l’épopée Kon-Tiki de Thor Heyerdahl, tous les livres d’escalade que j’ai pu trouver et d’autres ouvrages encore de la même cordée, j’étais devenu un obsédé de l’écriture et des grandes expéditions. En fait, c’est le désir de devenir un écrivain qui m’a poussé à faire le tour du monde à vélo. Je voulais être un écrivain de voyages, et il me fallait donc avoir quelque chose à raconter.
L’impression d’être en marge
Je crois que je suis allé dans ce sens parce que j’étais malheureux à l’école. Parce qu’on ne m’avait pas inclus dans toutes les équipes auxquelles je voulais appartenir, parce que je n’étais pas copain avec les mecs les plus populaires, bref, parce que j’avais en général l’impression d’être écarté des trucs intéressants. Je ne vais pas dépeindre un tableau à vous arracher des larmes, en fait je ne vivais rien de bien dramatique, mais quand on est ado, on peut se faire une montagne d’une chose somme toute banale. Même avant l’âge difficile, j’avais toujours l’impression d’être en marge, un peu terne, de ne jamais vraiment briller dans quoi que ce soit, de ne jamais être vraiment bon à quoi que ce soit.
Je pense aujourd’hui que j’étais fâché avec la vie parce qu’elle me contrariait et que je voulais me démarquer pour qu’on me remarque. C’est le facteur clé, je dirais, pour comprendre comment je suis devenu têtu à l’excès. Quand on est au fond d’un fossé gelé et humide dans un ces jeux absurdes de l’armée à faire semblant d’attendre l’ennemi imaginaire qui va débarquer pour nous tuer, et qu’on n’oublie pas un instant que ce n’est que du pipeau et qu’on nous paye au lance-pierres, si on est comme moi, on devient le gars qui reste dans ce fossé le plus longtemps parce qu’on refuse de quitter ce trou boueux. Ce n’est ni noble ni intelligent, mais je dirais que ça a déterminé les vingt années suivantes de ma vie.
S’accrocher jusqu’au bout
Traverser l’océan Atlantique à la rame était probablement la seule chose que j’aie faite dans toute ma vie où il n’y avait littéralement aucune possibilité d’arrêter à mi-parcours. Une fois que vous êtes au milieu de l’océan, vous y êtes, point. Rien n’aurait pu me faire quitter l’embarcation, mais en plus, quand bien même je l’aurais voulu, c’était impossible.
Au début, j’ai trouvé ça complètement effrayant, mais finalement, extrêmement libérateur cette prise de conscience quand je me suis dit : " ah, mais, je ne peux pas laisser tomber, je ne peux pas quitter le bateau". On arrête de cogiter parce que ça sert à rien, et on se dit " bon, autant avancer ". C’était intéressant de voir qu’une ombre qui avait plané au-dessus de tout ce que j’entreprenais et que je n’ai remarqué qu’à sa disparition, s’effaçait parce que l’abandon était impossible.
Lors de mon périple à vélo, je me suis trouvé quelques stratégies très conscientes pour composer avec le fait de déclarer forfait, parce que j’en étais à deux doigts, la plupart du temps. Je me suis fixé quelques règles.
La première règle était que je n’avais pas le droit d’abandonner la nuit ou lorsque j’avais froid, peur ou faim ou que j’étais mouillé. Si j’abandonnais le projet, il fallait que ça ait lieu après une bonne nuit de sommeil, alors qu’il faisait beau et que je venais de prendre un bon petit-déjeuner. C’était, il me semble, le truc fondamental pour contrecarrer ce sentiment instinctif de "je veux juste rentrer chez moi."
Ensuite, la deuxième clause de ce contrat avec moi-même était que, si malgré la première règle, je décidais tout de même d’abandonner, d’accord je le pouvais, mais il fallait que j’aie quelque chose de mieux à faire dans ma vie. Je ne voulais pas être enchaîné à cette stupide balade à vélo pendant quatre ans. Si j’avais une meilleure option, si un projet plus excitant se présentait, je voulais évidemment me sentir libre de saisir la chance qui se présentait. Cependant, je ne pouvais pas laisser tomber tant que je n’avais pas trouvé mieux à faire, parce qu’alors ça aurait été pathétique. Et ce sont ces deux dispositifs de sécurité, qui m’ont aidé à vaincre l’envie fréquente de tout arrêter.

Ces gens qui ont changé ma vie
L’idée derrière ce voyage à vélo était : "Allez, va vivre ta grande aventure, sors-toi ça de la tête, puis, tu deviendras prof de sciences au lycée." C’était ça, le plan pour ma vie.
En ce qui concerne la première année, quand j’ai traversé l’Afrique à vélo, je le faisais pour montrer ce que j’avais dans le ventre à certaines personnes. Par exemple, les profs qui ne m’avaient pas sélectionné pour l’équipe de cricket du lycée. La deuxième année, que j’ai passée surtout à pédaler en Amérique du Sud, elle m’a servi à me prouver ce que j’avais, apparemment, à me prouver à moi-même.
À la fin de la deuxième année, une fois mon tour de l’Amérique du Sud fini, je me sentais en paix. Je me suis dit : " J’ai déjà parcouru des milliers de kilomètres à vélo, j’ai fait deux ans de vélo. C’est un effort remarquable. Je peux rentrer chez moi la tête haute." Pour aller de la Colombie au Panama, il faut traverser le " bouchon du Darién ", une zone de jungle et de marais et il n’y a pas de route. Il faut prendre un petit bateau, et j’ai décidé qu’une fois arrivé au bout de la Colombie, j’allais tout arrêter et rentrer chez moi, ce serait la fin du voyage, et c’était très bien comme ça. Ma décision était prise.
J’étais donc arrivé à Carthagène, en Colombie, et j’avais besoin de prendre une photo de mon vélo au bord de la mer. Pour accéder au rivage, le plus simple était de traverser par le club de voile. Je l’ai traversé à vélo puis à pied pour descendre mon vélo au bout de la jetée pour prendre la fameuse photo tout au bout du continent. Je l’ai fait, puis j’ai tout remonté pour chercher une agence de voyages, réserver mon vol de retour et reprendre ma vie en main. J’étais sur la jetée, quand un Américain sur un petit yacht m’a lancé : "Hé, tu cherches un moyen de transport pour Panama ? ". C’était ma destination suivante. J’ai juste eu à répondre " en fait, oui " et il m’a pris en bateau-stop. Et à partir de là, pendant les deux ans qui ont suivi, je me disais "Bon sang, je ne peux pas abandonner maintenant", c’est pour ça que pour moi c’est un moment pivot.
Le yacht appartenait à un Américain, et il y avait en plus deux de ses potes, assez marginaux, qui traînaient à droite, à gauche pendant la basse saison et qui avaient une descente en alcool assez hallucinante.
L’un d’eux vivait dans une caravane quelque part en Californie, l’autre à Seattle. On a traversé de très grosses tempêtes au large de la Colombie et leur façon d’y faire face, c’était de boire comme des trous, ils m’ont fait vivre une expérience très particulière. L’un d’entre eux m’envoie encore un e-mail tous les trois ans à deux heures du matin — heure de Seattle- sans doute après avoir éclusé une quantité massive de gin et plongé dans les profondeurs de mon site Web pour se rappeler nos jours de gloire ensemble.
A 16 km/h, le choc culturel disparaît
Ce qui m’a vraiment frappé pendant le tour du monde à vélo, c’est la fréquence des chocs culturels… parce que c’est une fréquence très basse ! C’était si rare, que lorsque ça arrivait, j’étais vraiment frappé. Je veux dire que c’était littéralement un choc, alors que, quand on prend un avion et qu’on se retrouve quelques heures plus tard à l’autre bout du monde, tout de suite, on sent fortement le dépaysement. En avion, vous arrivez à un terminal, vous passez les guichets automatiques, les Starbucks et les gars avec l’iPad qui prennent des taxis et vous pourriez être n’importe où dans le monde, mais à un moment donné, le choc culturel vous tombe dessus et vous comprenez soudainement que vous êtes dans un endroit très différent.
Pour mon périple à vélo, j’ai dû commencer par prendre le ferry entre l’Angleterre et la France. Deux heures seulement de trajet, mais tout de suite, j’ai ressenti le changement de langue. En revanche, de la France jusqu’à l’Afrique du Sud, tout s’est passé à peu près sur la terre ferme, un coup de pédale après l’autre. À 16 km à l’heure, les paysages évoluaient de façon si graduelle qu’on ne s’en rendait pas vraiment compte. La langue changeait parfois aux frontières, mais le paysage que je traversais et la richesse générale d’un lieu et de ses cultures était si lente à se modifier que je me sentais vraiment à l’aise un peu partout où j’allais. C’est pour ça que les quelques exceptions vécues au cours de mon long périple m’ont bien secoué, parce que c’était finalement rare.
Le grand plaisir de voyager à vélo, c’est de se déplacer si lentement que l’on se sent progressivement chez soi. Bien sûr, ce n’est qu’une illusion, mais sentir qu’on fait partie de l’endroit qu’on traverse, c’est bien plus agréable qu’être là « en touriste » en observateur presque voyeur, comme on le fait lorsqu’on débarque quelque part en prenant un taxi à la sortie de l’aéroport.

Nulle part on ne te fera payer un verre d'eau
Je suis un être humain, et faire le tour de la planète à 16 km/h sur un vélo m’a donné l’impression que le monde était d’un seul tenant, avec quelques frontières arbitraires par-ci par-là et de la nourriture parfois étrange sur le chemin. Et tant que je parvenais à trouver un endroit où dormir le soir, je me réveillais le lendemain excité, impatient d’aller faire un tour dans le coin.
Après avoir visité tant de pays riches et pauvres, après avoir goûté toute sorte de saveurs, mon sentiment général maintenant et qu’au fond la vie de la plupart des gens est normale. Il y a l’étrangeté et la différence superficielles, mais très, très vite, on se rend compte du cours naturel de la vie : les gens se réveillent, prennent leur petit-déjeuner, emmènent leurs enfants à l’école et vont au travail. Certains avec un cochon à l’arrière de leur vélo, d’autres dans une grosse voiture étincelante, mais tous vont juste travailler.
Partout où je suis allé dans le monde, les gens m’ont toujours donné de l’eau quand j’en ai demandée. Personne ne fait jamais payer pour l’eau. Personne ne refuse jamais. C’est ce type de détail récurrent qui m’a fait sentir qu’ils étaient comme moi, et même si ça sonne ridiculement hippie, c’est grâce à ça que j’ai vraiment commencé à me sentir citoyen du monde et pas simplement anglais.
D’aventurier à « influenceur »
La composition de mes revenus pendant les dix premières années de ma vie d’aventurier était assez constante : 90 pour cent de mes revenus venaient des conférences, 10 pour cent des livres et des articles de magazines. Au cours de ces dix années, le volume a augmenté, mais le pourcentage n’a jamais vraiment changé. Puis, il y a quatre ou cinq ans, une nouvelle activité s’est ajoutée, à savoir le « travail sponsorisé ». A savoir une marque qui finance mes voyages si je fais un film pour ou avec cette marque, ce qui, je suppose, correspond à ce drôle de métier qui consiste à être un " influenceur ". Ce travail correspond aujourd’hui à environ un tiers de mes revenus, voire un peu plus. J’avais l’habitude d’enchaîner les conférences dans les écoles pour de jeunes enfants, ce qui m’a permis de gagner ma vie pendant les premières années. C’était un boulot que je trouvais très utile, mais très chronophage.Aujourd’hui, mon livre, The Boy Who Biked the Worldse lit beaucoup dans les écoles, et lorsqu’on me contacte pour que je parle aux jeunes lecteurs, je propose plutôt de faire une interview Skype avec elles ou d’enregistrer une petite vidéo sur YouTube pour essayer de participer à leur lecture.
L’impression d’être un imposteur
J’aime parler de ma plus récente aventure et j’aime parler de l’ensemble de mes expériences aussi bien pour une question d’estime personnelle que de santé mentale, mais avec le temps, j’ai compris que le public ne s’intéresse qu’à mon tour du monde à vélo, à mon tour à pied de la rocade de Londres, à d’autres anecdotes en lien avec mes micro-aventures, ou alors à mon voyage avec le violon à travers l’Espagne, voilà, c’est ça que les gens veulent entendre. Ce sont les grands succès de ma vie. Je suis en paix avec ça maintenant, je l’accepte.
Je donne toujours des conférences sur le cyclisme autour du monde et ça dure depuis bien plus longtemps que n’a duré mon voyage à vélo. Pendant longtemps, quand je parlais en public, j’avais l’impression d’être un imposteur, et il y a eu des moments où je trouvais vraiment minable de parler encore et encore de ce truc qui pour moi était déjà très vieux. C’est ça qui m’a vraiment fait sentir que j’avais besoin de trouver une nouvelle aventure. J’avais besoin d’une autre histoire. J’avais besoin de savoir ce qui m’attendait, juste pour mon amour-propre, vraiment.
Les attentes des gens me mettent la pression
Mon tout premier livre, Moods of Future Joys, raconte l’histoire d’un jeune qui part à la recherche de sa première grande aventure. Je reçois pas mal de mails envoyés depuis les endroits les plus reculés du monde par des gens qui ont enfourché leur vélo pour découvrir le monde après l’avoir lu. Cela me met pas mal de pression, mais surtout, j’espère que l’expérience sera à la hauteur de leurs attentes. Et le livre Microadventuresa aussi fonctionné d’une belle façon, je trouve. Très souvent, les gens m’écrivent ou me racontent qu’il les a aidés.
Avec les e-mails, les gens se sentent apparemment assez à l’aise pour m’envoyer, à moi, un parfait inconnu choisi au pif, des messages très sincères. On m’écrit à propos de dépressions, de divorces, d’aventures et j’en passe, et du fait que dormir à la belle étoile les a aidés à gérer les côtés les plus sombres de la vie. Ça me fait un bien fou parce que ce genre d’aventures, si on y pense, c’est quelque chose de très égoïste. Chacun de ces messages me donne l’impression d’être un petit peu utile et d’aider mon prochain, ça me fait sentir un peu mieux.
Il y a un mois par exemple, j’ai donné une conférence. C’était au cours d’un dîner, et quand j’ai fini de parler, je me suis assis, Une dame s’est approchée de moi et m’a dit : "J’ai envoyé un e-mail à mon patron et j’ai démissionné." Elle venait de le faire, là, dans la salle.
Le patron était aussi dans la pièce. J’espère que tout s’est bien fini pour tout le monde, parce que si les entreprises me payent pour parler, c’est pour que je sois une source d’inspiration pour leurs employés, pas que je pousse les gens à démissionner.
La caméra, je n’y connaissais rien
J’ai acheté un Canon 5D Mark II en 2009 alors que je n’avais rien, mais rien, filmé de ma vie et que ça ne m’intéressait absolument pas. Mais j’ai vu quelque chose sur Internet à propos de cette caméra qui m’a épaté, et j’ai décidé de faire un investissement. À l’époque, elle coûtait dans les 1 600 £ (environ 2 000 €). Que je me souvienne du prix montre bien que c’était une dépense faramineuse, vu ce que je gagnais alors.
Je n’avais donc jamais rien filmé, la vidéo ne faisait absolument pas partie de mes centres d’intérêt et à vrai dire, je n’avais pas regardé tellement de films : bref, je n’y connaissais rien. Du coup, pendant cinq ou six ans, j’ai cherché sur Google comment faire des films et j’ai appris à faire en faisant, sans que ça me rapporte un seul centime. Mais je continuais parce que je m’étais mis à adorer ça. Je trouve que filmer ce qui se passe quand je suis en voyage ajoute quelque chose à mon expérience. Je m’éclate vraiment avec mon appareil photo et un trépied, et ensuite, quand je suis devant mon ordinateur pour tenter de monter les images, je suis quasiment en transe. La journée passe dans une sorte de flou et j’ai l’impression que ma tête va exploser. Je me plonge dans le montage plus profondément que dans n’importe quelle autre activité, et c’est ce que j’adore dans le fait de filmer et de monter. Et c’était déjà comme ça avant qu’on commence à me payer pour mes vidéos. Tout simplement, j’adore ça.
Presque tout ce que je fais — écrire, donner de conférences – ce sont des activités solitaires. Je suis tout seul face au truc. En revanche, quand je filme et je monte, je le fais avec quelqu’un. C’est la seule activité où je travaille avec quelqu’un, et ça, c’est génial parce que je peux bosser et apprendre avec des gens qui en savent bien plus que moi sur les différentes étapes du processus. C’est une chose que j’adore et que je n’ai pas assez pratiqué dans ma vie.
M. Micro-aventure? J'assume maintenant
Comme beaucoup de gens, j’ai trouvé que devenir parent était la chose la plus difficile que j’aie jamais faite. J’ai trouvé cela particulièrement difficile parce que je vivais depuis 10-15 ans en toute insouciance, c’était une vie un peu sauvage, vagabonde, où je ne pensais qu’à moi et à mes voyages, ce qui ne prépare pas vraiment à devenir quelqu’un qui fait passer les besoins des autres avant les siens.
J’étais donc un aventurier professionnel, un métier qui par définition implique de partir pendant de longues périodes et d’encourir des dangers. Deux choses fondamentalement incompatibles avec le fait d’être un père sensé et respectable. Et donc, à partir du moment où j’ai eu des enfants, j’ai pratiquement arrêté les grandes expéditions.
Comme j’avais laissé tomber ma passion et mon métier, j’avais tout à coup l’impression de perdre mon identité, je me sentais complètement vide. Aussi, vu que j’essayais de gagner ma vie en tant qu’aventurier, j’avais la sensation de frauder. Je continuais à donner des conférences sur mes aventures et mon tour du monde à vélo, alors que je ne faisais absolument rien d’aventureux. C’est un sujet que je n’abordais jamais en public d’abord parce qu’il me semble que ma vie privée n’a aucun rapport avec ma vie d’aventurier sur le Net, mais aussi parce que j’avais ce sentiment total d’imposture et d’avoir perdu ce qui faisait mon identité individuelle.
J’ai fait la paix avec ça graduellement. Ça fait dix ans que je suis père, et j’ai enfin accepté que l’époque où je passais quatre mois au Pôle Sud est révolue. J’assume bien désormais d’être M. Microaventure pour la plupart des gens, plutôt que M. Antarctique, un vrai dur à cuire. Et ce n’est pas seulement que je l’accepte, c’est que j’en suis heureux et que ça me convient.
J’ai aussi l’impression d’avoir trouvé une façon assez équilibrée d’organiser ma vie d’aventurier autour de ma vie de famille. Mes micro-aventures, comme dormir sur une colline, grimper aux arbres ou nager dans les rivières, ce sont des choses que j’arrive à faire entre le moment où je pose les enfants à l’école le matin et celui où je les récupère. De 9 heures à 15 heures du lundi au vendredi, je suis " Al l’aventurier dur à cuire " dans ma cabane, et le reste de la semaine, je suis papa-taxi.
C’est quelque chose qui m’a demandé un certain temps, parce qu’au début, et ça a duré quelques années, je tenais à prouver au monde que j’étais plus fort que quiconque, et le fait de dormir sur une petite colline quelque part dans une banlieue n’avait pas assez de gueule. Finalement, grâce au hasard autant qu’à mes choix, ma carrière a fini par prendre une allure beaucoup plus saine, plus créative et plus originale que si on m’avait laissé décider de son tracé précis quand j’avais 25 ans.
Pourquoi j'ai besoin de ma cabane
J’ai dépensé toute l’avance de mes droits d’auteur pour le livre Microadventures- le plus important que j’aie jamais perçu - dans une petite cabane en bois. Elle fait à peine dix mètres carrés, les murs sont couverts de cartes, j’ai commencé avec celles que j’utilisais quand j’écrivais Microadventureset avec le temps, il y a des cartes du monde entier. J’ai une magnifique carte de la Grande-Bretagne, une immense mappemonde, une couverture de disque de Bruce Springsteen, une photo de Shackleton, des tonnes et des tonnes de livres, une affiche immense à mon effigie et une plante de Chili.
J’adore ma cabane, c’est l’endroit où je vais pour m’évader dans tout ce que j’aime, les livres, l’écriture, les voyages et l’aventure. Et quand j’ai fait ce que j’avais à faire, j’en ressors et je reprends le cours de ma vie.
Pendant quelques années, j’ai essayé de travailler de la maison, j’ai testé toutes les pièces, la chambre d’amis, la cuisine. J’ai buté sur les soucis habituels quand on bosse de chez soi, mais j’ai acheté la cabane pour deux raisons principalement. La première est que je suis un bourreau de travail sans salut, j’ai vraiment du mal à m’arrêter de bosser quand je m’y mets. La deuxième, c’est que les enfants étaient petits et couraient de partout, ça m’agaçait et je n’arrivais plus à faire du bon boulot, ni dans mon métier, ni avec mes enfants. Installer la cabane au jardin a servi à établir une séparation nette, physique, entre ma vie pro et ma vie perso de mari et de père. C’est ça la beauté de cette histoire.
J'ai essayé de courir après la gloire
Les micro-aventuresont ouvert la porte à beaucoup de choses. J’ai gagné plus d’argent avec ce projet qu’en traversant l’océan à la rame. C’est aussi beaucoup plus intéressant, il requiert plus d’imagination et possède un potentiel créatif supérieur. C’est génial. Je suis vraiment enchanté de la tournure qu’a pris ce projet.
Parfois, on fait des choses sans but précis et finalement elles s’avèrent très positives. Chaque fois que j’ai fait quelque chose pour essayer de gagner de l’argent ou devenir célèbre (ou les deux à la fois, ça aussi, j’ai essayé) ça ne me rendait pas heureux et à la fin je me sentais nul. Et en plus, ça ne marchait jamais comme je voulais.
Et au contraire, lorsque je me suis dit " et m…, je fais ce que je veux et je m’en fous de tout le monde " par exemple, quand je suis parti faire le tour du monde à vélo plutôt que de me trouver un boulot bien comme il faut, ou quand j’ai opté pour les micro-aventures ou sillonné l’Espagne pendant quatre semaines plutôt que de me lancer dans de grands exploits — ces trois choses m’ont amené les histoires les plus intéressantes que j’ai eues à raconter, et ce sont les bonnes histoires qui sont forcément les plus susceptibles de rapporter de l’argent.
Regarder surtout le chemin parcouru
Le point sur lequel je bute toujours, c’est sur la difficulté à commencer quelque chose de nouveau. Il faut tenter de surmonter les problèmes du début, ne pas se décourager tout de suite, et se forcer à avancer. Ensuite on se rend compte qu’on a déjà fait la partie la plus difficile.
Une autre chose qui m’a été très utile, c’est de me concentrer sur les aspects sur lesquels j’ai progressés plutôt que de courir après le succès. J’en ai pris conscience de façon très claire quand j’ai traversé la Bolivie à vélo. J’étais sur la route depuis deux ans et mon but était d’atteindre l’Alaska, ce qui fait quand même une trotte depuis la Bolivie. J’étais vraiment déprimé en Bolivie, genre : "Oh, mec, j’y arriverai jamais, en Alaska…"
J’étais sur le Salar d’Uyuni, la plus grande étendue salée du monde, j’ai un peu marché, genre à 200 mètres de ma tente, dans une humeur exécrable, puis, je me suis arrêté. Je me suis retourné et j’ai balayé l’horizon à partir de ma tente, vers la direction par laquelle j’étais arrivé, et tout à coup j’ai pris conscience d’un truc extraordinaire : "Waouh, mais j’ai vraiment fait du chemin. De l’Angleterre à la Bolivie, ça fait deux ans de vélo. C’est plutôt bien, d’être parvenu jusqu’ici, finalement ".
Depuis, j’essaie toujours de regarder en arrière et de me féliciter du chemin parcouru plutôt que de m’auto flageller.
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