Jim Walmsley, Vincent Bouillard lui doivent beaucoup. Sans lui, leurs résultats ne seraient certainement pas les mêmes. Car de son laboratoire aux sentiers, Christophe Aubonnet, cofondateur de Hoka, expert en chaussures et athlète accompli, optimise les prototypes que l’on retrouve au pieds des athlètes qui font les podiums ces dernières années. Un travail d'artisan dont il ne se lasse jamais.
A moins d'avoir vécu dans une grotte sans wifi au cours des deux dernières années, il ne vous aura pas échappé que les deux dernières éditions de l'UTMB ont été remportées par Jim Walmsley (2023) et Vincent Bouillard (2024). A leurs pieds ? Des chaussures Hoka. De discrets modèles noirs et blancs, dotées d'un collier anatomique qui épouse et maintien la cheville comme une guêtre. Mais pas n’importe lesquels.
Walmsley et Bouillard portaient tous deux des prototypes des Tection X 2.5 de Hoka, une édition limitée, modifiés pour répondre à leurs préférences en matière d'ajustement, de sensation et de conduite sur le sentier. Ces légères modifications sont l'œuvre de Christophe Aubonnet, un artisan de l'ombre devenu le spécialiste de la chaussure de trail running de la marque.
Le travail d'orfèvre de ce Français de 54 ans a non seulement joué un rôle important dans les performances des athlètes, mais il a également été déterminant dans le développement par Hoka de la Tecton X 3, une version grand public de l'édition limitée de la Tecton X 2.5, arrivée en magasin mi-août après 157 itérations de prototypes au cours des deux dernières années.
Une approche qui n'est pas vraiment nouvelle chez Hoka, dont le succès (la marque pèse aujourd’hui un milliard de dollars), tient depuis le tout début à l'innovation et la recherche contante d'améliorations. « Le concept d'Hoka repose sur le principe du bricolage », explique Chris Hollis, responsable mondial du marketing de la marque. « L'idée est qu'aucune chaussure n'est parfaite, parce que la suivante n’est jamais que la version bricolée, plus évoluée, de la précédente ». Au cœur du système, un homme : Christophe Aubonnet.

Aux pieds de Vincent Bouillard, vainqueur UTMB 2024, des modèles semi-personnalisés
Le savoyard de 54 ans bricole des chaussures de course depuis des décennies. D'abord pour Salomon à la fin des années 1990 et au début des années 2000, puis en tant que cofondateur de Hoka, et aujourd'hui en tant que directeur de l'innovation pour Deckers Brands, la société mère de Hoka. Ce vétéran de l'industrie de la chaussure a également été directeur de course de trail running, skieur de compétition, et c'est un traileur accompli. Au fil des ans, on l’a vu sur toutes les courses de la semaine de l'UTMB Mont-Blanc, y compris sur la fameuse Petite Trotte à Léon (PTL), épreuve technique par équipe de 300 km.
Au sein de Deckers et d'Hoka en particulier, Christophe Aubonnet met à profit ses connaissances approfondies en matière de chaussures de course pour modifier les chaussures d'athlètes Hoka comme Jim Walmsley, Hayden Hawks, vainqueur de la CCC (100K) en 2024, Julien Chorier (11e à la TDS 148K) et, plus récemment, son collègue chez Hoka, Vincent Bouillard. Dans les jours précédant l'UTMB, il a également modifié une chaussure droite pour l'athlète américaine Amy Palmiero-Winters afin de faciliter sa démarche et l'adapter à la lame de course prothétique qu'elle porte à la jambe gauche.
Quant au jeune Vincent Bouillard, qui travaille en tant que directeur principal de l'ingénierie des produits au sein de l'équipe d'innovation des chaussures Hoka, il a remporté l'UTMB 2024 avec ce qu'Aubonnet appelle « un jeu de chaussures », des versions semi-personnalisées de la Tecton X 2.5 en édition limitée et de la toute nouvelle Tecton X 3 fabriquée spécifiquement pour lui par Aubonnet. Ces deux modèles sont basés sur les deux premières versions de la Tecton X, la première chaussure de trail running à utiliser des plaques de propulsion parallèles en fibre de carbone (au lieu d'une seule plaque) pour améliorer la stabilité. Les nouveaux modèles sont également dotés d'une semelle intermédiaire en mousse supercritique hyperréactive et d'une semelle extérieure Vibram Megagrip.

Premier servi dès 2009 : Ludovic Pommeret
Christophe Aubonnet se compare à un technicien de course de ski qui ajuste les carres des skis en fonction des conditions de la course. « C'est un service de course », explique-t-il. « Il s'agit d'ajuster le produit pour qu'il soit spécifiquement adapté à chaque athlète ». Après une semaine UTMB où l’on a vu plusieurs athlètes Hoka, chaussés de variantes des chaussures Tecton X personnalisées par Aubonnet, réaliser d'excellentes performances, nous l'avons rencontré à Chamonix pour en savoir plus sur le fonctionnement de son processus d'intervention.
Tout a commencé en fait en 2009, avec Ludovic Pommeret. Hoka n’est pas encore officiellement lancée, et Ludo est l'un des premiers athlètes français de la marque. C'est à ses besoins spécifiques que la toute jeune Hoka entreprend de répondre.
Christophe Aubonnet crée alors pour lui de nombreuses versions semi-personnalisées de chaussures Hoka avec des semelles intermédiaires et des semelles extérieures différentes de celles d'origine. Des crampons plus profonds, adaptés à un terrain boueux par exemple, ainsi que d'autres ajustements plus nuancés pour répondre à ses préférences spécifiques. C’est ainsi chaussé que le traileur va remporter de nombreuses courses, notamment l'UTMB en 2016, la Diagonale des Fous en 2021 et la Hardrock 100 en un temps record en juillet dernier. Sans parler, six semaines plus tard, d'une belle cinquième place à l'UTMB cette année.

Un coup de biseau pour modifier le rocker
Ludovic Pommeret ne sera pas le seul à profiter des compétences de Christophe Aubonnet. Ce « bricoleur de génie » va travailler par la suite en étroite collaboration avec les athlètes professionnels de Hoka. L’idée chaque fois ? Maximiser les caractéristiques d'une chaussure pour « correspondre à leurs spécificités au niveau du pied, de leur biomécanique, de leur technicité de course », nous explique-t-il.
Pour ce faire, pas de hasard. Il passe des heures sur les sentiers avec les coureurs d'élite de la marque - « dans un environnement réel », dit-il - et beaucoup de temps aussi dans le laboratoire d'innovation Hoka installée à Annecy, à imaginer et tester tous azimuts. On le voit adapter les matériaux et la géométrie des modèles, utiliser parfois une mousse de semelle intermédiaire plus souple ou plus ferme, ajouter des crampons plus profonds à une semelle extérieure, créer une forme spécifique au pied, ou en réduire des morceaux de mousse de semelle intermédiaire pour modifier légèrement la géométrie d'une chaussure.
Pour effectuer ses modifications, il a toujours sur lui quelques outils de base. A commencer par de quoi couper et coller. « Chez Hoka, je plaisante en disant que le « Dremel, c'est la vie », dit-il en faisant référence au fameux petit outil mécanique manuel multi-usages, l'un de ses accessoires de prédilection pour découper, sculpter et poncer. Il ajoute qu'il lui arrive parfois de donner un coup de biseau ou de poncer une pièce. « Je peux modifier le rocker. Il y a beaucoup de choses que l'on peut faire à la main ! ».
Il lui arrive même d'intervenir sur une chaussure dans sa voiture, au départ d'un sentier, et de demander au coureur de tester la toute nouvelle version sur place. Les modèles évoluent et il arrive souvent qu'un coureur ait plusieurs versions d'une chaussure dans son carquois pour des applications spécifiques.

L'arme secrète de Jim Walmsley en 2023 sur l'UTMB ?
Jim Walmsley a ainsi couru avec des variantes de la Hoka Tecton X 2.5, une version personnalisée de la Hoka Tecton X 2, entre l'UTMB 2022 (où il a terminé quatrième) et la course 2023, qu'il a remportée. Il a couru avec une paire similaire cette année, lorsqu'il était en tête au début de la course avant d'abandonner au poste de ravitaillement de Courmayeur (82e km) en raison d'un genou douloureux. « Sachant que Jim a sa propre foulée, explique Aubonnet, qu’il décrit comme étant « très aérienne » - c'est un coureur bondissant – il aime vraiment avoir un effet de ressort et de punch avec ses chaussures. Alors que pour beaucoup d'autres athlètes de haut niveau, c’est trop.
L’inventeur explique qu'il pensait que Jim Walmsley aimerait avoir une paire plus amortissante dans son arsenal pour la fin du parcours de l'UTMB. Il a donc créé une version de la Tecton X 2.5 avec une semelle intermédiaire en mousse au-dessus de la plaque en fibre de carbone. L’idée : être légèrement plus souple qu'une paire standard de Tecton X 2, et que les autres itérations 2.5. Christophe Aubonnet explique qu'il a pensé à cet ajustement « au cas où ses quadriceps seraient tout à fait morts et où sa biomécanique serait endommagée ».
Quelques jours avant la course de 2023, le concepteur a insisté pour que l'équipe de Jim Walmsley emporte la deuxième paire de 2,5 avec lui aux ravitos. « N'oubliez pas de la prendre », a-t-il dit. « Je ne vous dis pas que vous devez forcément l’utiliser mais gardez en tête que vous avez cette option et qu’elle pourrait faire la différence pour repartir avec un pied plus frais, plus alerte », poursuit-il.
L’histoire prouvera qu’il avait raison. 128 km après le début de la course, au ravito de Champex-Lac, on a vu Jim Walmsley opter pour ces chaussures plus souples et plus confortables. Ses pieds et ses jambes se sentant visiblement un peu plus à l'aise et détendus, il a rattrapé le leader de l'époque, Zach Miller, et s’est imposé comme le premier Américain à remporter l'UTMB !
Christophe Aubonnet se souvient d'ailleurs que Germain Grangier, troisième en 2023 sur cette course, lui avait raconté après la course qu'il avait couru avec Jim Walmsley à partir de ce poste de secours, et que l’Américain semblait soudain rajeuni et qu'il n'arrivait plus à le suivre. « Je ne sais pas ce qui s'est passé, s'il a changé de jambe ou de chaussure, mais après cela, il m'a lâché.

Des coureurs convaincus de détenir la meilleure chaussure, conçue pour eux
Le directeur de l'innovation donne certainement un avantage aux coureurs en leur proposant des chaussures adaptées à leurs pieds et à leur style de course, comme un ajustement personnalisé (Hawks a une forme - la forme intérieure de la chaussure - spécifique à son pied, par exemple). Mais ce qui fait probablement la plus grande différence, d'après lui, c'est le « plus » psychologique.
« En étant totalement réaliste, en termes de performance les athlètes gagnent un petit quelque chose au niveau des chaussures, c'est vrai, mais l’impact est plus au niveau du mental », explique-t-il. « Je contribue à les rendre un peu plus forts mentalement en leur donnant le sentiment qu'ils ont au pied une chaussure vraiment réglée pour eux. Que c'est la meilleure qui soit pour eux.»
Ces petites modifications apportées aux chaussures mettent en évidence combien l'ultra-trail s’est progressivement hissé à la pointe du progrès au cours de ces dernières années. On se souvient que la légende américaine du trail running, Matt Carpenter, était célèbre pour modifier ses propres chaussures : il coupait les parties qu’il considérait comme inutiles et perçait des trous dans la semelle extérieure pour en réduire le poids. De son côté, Brooks a fabriqué des chaussures sur mesure pour Scott Jurek à l'occasion de la Western States 100 en 2004. Brooks n’est pas la seule et d'autres marques encore font sans doute des adaptations spécifiques pour leurs athlètes. Mais force est de constater que Christophe Aubonnet a contribué donner à Hoka de belles victoires.
Lorsqu'ils observent les autres concurrents autour d'eux, nos athlètes se disent : « Je ne sais pas ce que portent les autres, mais je sais que je suis vraiment, vraiment optimisé », explique Christophe Aubonnet. « C'est en grande partie une question de psychologie. Une petite partie seulement relève de l'amélioration réelle des performances ».
Pourtant, comme avec la version plus souple de la Tecton X 2.5 de Jim Walmsley, une petite modification de l'équipement peut faire une grande différence. Le concepteur compare le changement de chaussure à un changement de pression d'air dans les pneus d'un VTT. Quiconque a déjà joué avec la pression de ses pneus pour s'adapter à des terrains et des conditions différents lors d'une sortie ou d'une course sait à quel point le fait de gonfler ou de dégonfler légèrement les pneus d'un vélo peut faire la différence en termes de confort de conduite, de précision et de vitesse.
Dans d'autres sports, comme le cyclisme et le ski de compétition, des techniciens travaillent avec les athlètes d'élite pour apporter des modifications à leur équipement jusqu'au moment de la compétition. L'ultrarunning n'en n'est pas encore là. Et Hoka n'offre pas les services de Christophe Aubonnet à n’importe qui. Cependant, certains des ajustements qu’il a apportés aux chaussures portées par Jim Walmsley, Hayden Hawks et d'autres élites ont servi de base au développement de modèles destinés au grand public. « Ce n'est pas si compliqué », explique-t-il, « mais c'est essentiellement basé sur l'expérience, sur quelques éléments issus de mon ressenti et sur les idées des coureurs. Et le résultat nous permet d'obtenir quelque chose de vraiment bien ».
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