A deux jours de l'arrivée de la course autour du monde en solitaire, prévue aux Sables-d'Olonne, la bataille est serrée. Et d’autant plus passionnante que dans le top 10, en 6e position, se trouve aujourd’hui Damien Seguin, navigateur handisport. Un classement qui fait déjà figure d’exploit. Il le doit à son goût pour la compétition mais aussi à son éducation comme l'explique son père, Gilles Seguin, accompagnateur de montagne et professeur d’EPS. Sa devise : toujours le laisser apprendre par lui-même, même avec une main en moins. Une pédagogie qui a permis au navigateur de progresser, dès ses premiers pas, en escalade, en kayak, en ski et bien sûr, en voile. Un parcours qui l’a conduit jusqu’aux Jeux Olympiques.
Interviewé le 8 janvier dernier par Outside après son passage au mythique Cap Horn, Damien Seguin court toujours sur le Vendée Globe, à quelques jours à peine de l’arrivée aux Sables d’Olonnes. Actuellement 6ème au classement sur 25 voiliers encore en lice (33 étaient au départ le 8 novembre 2020 aux Sables d’Olonne), son parcours n’a cessé de surprendre et d’émouvoir les spectateurs de cette course, surnommée « l’Everest des mers ». Privé de sa main gauche dès la naissance, sa différence ne l’a jamais empêché de pratiquer un sport extrême. Bien au contraire. À son actif, cinq titres de champion du monde et deux médailles d’or aux Jeux Paralympiques.
Dès ses premiers pas, le jeune Damien a très vite été encouragé à pratiquer des sports de plein air par son père, Gilles Seguin, à cette époque professeur d’EPS et accompagnateur de montagne, dans la région de Briançon (en 1989 la famille déménagea en Guadeloupe). Nous l’avons interrogé sur les clés de son éducation, adaptée à un enfant handicapé amoureux du sport et du dépassement de soi.




En tant que sportif et accompagnateur de montagne, comment avez-vous éduqué Damien ?
Pour commencer, son handicap, on ne l’avait pas décelé avant sa naissance. On l’a appris en direct, ça a été un choc. Étant donné qu’il était prématuré, ne pesait qu’1,9 kg, et qu’il lui manquait une main, il a été emmené en urgence en néonatalité à Grenoble. Juste après l’accouchement, je suis parti pendant une heure ou deux. Je me suis strappé une main, et je suis allé marcher en montagne, faire du VTT, escalader un peu, puis je suis retourné voir ma femme en lui disant que tout serait possible, à condition de ne pas laisser penser qu’il était handicapé. On ne l’a en aucun cas restreint à faire quoique ce soit à cause de ça.
Par exemple, on ne lui a jamais acheté de chaussures à scratch. On lui a acheté des chaussures comme les autres gamins, et on l’a laissé faire tout seul ses lacets. On ne lui a jamais mis de pulls ou de manteaux en laissant pendouiller la manche où il lui manque une main. On l’a toujours mis en valeur, pour qu’il puisse se servir de son moignon tout le temps et en toutes circonstances.
On a remarqué que les parents qui ont un enfant avec le même handicap que Damien cachent très souvent dans la manche le fait que le gamin n’ait pas de main ; mais l’enfant n’a pas la liberté de pouvoir se servir de son moignon. Tandis que Damien a toujours été le plus souvent possible en t-shirt, ce qu’il fait qu’il a toujours pu avoir toute la motricité de sa main et demi.
Le fait d’oublier son handicap, c’est une façon de vivre. Ainsi, à partir du moment où il a pu manger tout seul, on l’a laissé faire. Il a réussi, il a eu des échecs, et puis maintenant il a sa façon à lui de couper ses repas. Personne ne va aller lui demander s’il a besoin qu’on lui découpe sa viande, il se débrouille tout seul.
On l’a toujours mis devant le problème, en l’aidant au niveau de la parole, en le motivant, mais très rarement en faisant à sa place les gestes quotidiens pour se vêtir, manger, faire ses lacets. Bon, parfois on lui a donné un coup de pouce pour aller plus vite si besoin, mais on l’a toujours laissé faire tout seul. Et d’ailleurs, c’est devenu un bricoleur de génie. Sur un Imoca, il y a toujours quelque chose à faire, à réparer. Pour tirer sur un boot, il a une façon d’enrouler la corde autour de son moignon et il a pratiquement la même force que quelqu’un qui a ses deux mains. Il fait tout, tout seul, il n’a pas besoin d’aide pour la manoeuvre sur un bateau, ce qui prouve bien que ce qu’on lui a appris étant gamin et adolescent, il peut le reproduire maintenant en tant qu’adulte valide. Il est en train de montrer qu’un handicap au niveau des membres supérieurs n’est pas rédhibitoire dans des sports comme la régate en bateau, ou encore l’escalade.
À quel âge a-t-il commencé ses activités sportives, et comment avez-vous adapté sa pratique ?
On a commencé très tôt. Avant de savoir marcher, on le mettait dans notre dos ou en ventral quand on faisait du ski de fond, pour qu’il prenne le grand air avec nous. Dès qu’il a pu, il a marché dans la neige, il a appris à se casser la figure dans de la neige molle. Ce n’était pas difficile, mais on lui faisait faire la même chose que nous, en l'accompagnant. Alors évidemment, on ne l’a pas martyrisé pour qu’il nous suive, mais on l’emmenait tout le temps et il vivait pleinement avec nous tous nos sports de plein air.
À 2 ou 3 ans, il a commencé l’escalade sur des petits bouts de rochers. Il a éprouvé des sensations comme ça dès cet âge, il a progressé tranquillement sans jamais rechigner à la tâche. Avec un bon assurage, jamais en solo - car le risque de chute est énorme pour des enfants - il a trouvé des prises non pas en crochetant, mais en appui ou en coincement de son moignon dans une fissure ou dans des trous. Dans les Dentelles de Montmirail - un site d'escalade très prisé dans le Vaucluse - ou dans les Calanques de Marseille, il y a pas mal de trous dans le calcaire. Il arrivait à coincer son moignon là-dedans et puis à se pousser.
Il a toujours été enthousiaste, comme son frère et sa soeur. Vers ses 7 ou 8 ans, on a fait deux étapes du GR20 en Corse en marchant avec nos trois enfants, avec arrêt le soir en refuge. On l’a fait sans jamais avoir porter l’un d’entre eux. Ils avaient tous un petit sac à dos. Gaëtan avait 5 ans, et Marion en avait 3. Ils ont marché à notre rythme de parents qui sont attentifs aux ressources physiques de leur enfants, avec des arrêts, des petits casse-croutes pour bien les motiver, et leur permettre de prendre conscience du rythme de marche.
Dès 8 ou 9 ans il a commencé le kayak, dans les Gorges du Verdon, sur le lac de Sainte-Croix. On l’a mis dedans, en lui disant « maintenant, tu te débrouilles avec ta pagaie ». Pas de problème, il coinçait sa pagaie dans le creux du coude, et il arrivait à avancer. Des fois ça tournait un peu en rond, certes, mais il a toujours réussi à aller d’un point à un autre.
Quand on est parti en Guadeloupe, alors que Damien avait 10 ans, il avait donc déjà des compétences dans des sports de plein air. Il a fait du ski alpin aussi, qu’il a commencé vers 4 ou 5 ans — le ski de fond c’était difficile avec une seule main, car il faut vraiment pousser sur les bâtons. En Guadeloupe, il y avait moins de sports de type montagne, alors nos enfants se sont mis aux sports nautiques. Avec son frère et sa soeur, on les a inscrits au club de voile de Point-à-Pitre, en Optimist (un petit bateau dériveur monocoque en solitaire, ndlr).
Comment Damien a-t-il vécu cette éducation, construite autour des valeurs du sport ?
J’ai l’impression qu’il l’a bien vécue. Tout comme son frère et sa soeur, il n’a jamais rechigné. Plutôt que le laisser à des loisirs plus « cool », on était toujours en mouvement. Le dimanche, on partait randonner, ou en vélo. On faisait toujours une activité physique. Pour les activités intellectuelles, ils avaient le temps de faire ça à l’école, ou en rentrant après à la maison. Mais pendant les week-end et pendant les vacances, on était en sortie rando, escalade, toujours en plein air. Il n’y a jamais eu de sa part de renoncement. Quand on était à Vaison-la-Romaine, avant de partir en Guadeloupe, on a fait des randonnées dans les Dentelles de Montmirail par tous les temps - avec de la neige et de la pluie. On est rarement restés coincés à la maison.





C’était volontaire de l’encourager à pratiquer des sports individuels ?
Oui, moi je suis un sportif individualiste. J’aime m’entraîner tout seul, j’ai fait pas mal de compétitions en triathlon, en trail, qui sont des sports où on ne doit sa performance qu’à soi-même, sans dépendre des autres. J’ai fait deux championnats du monde de triathlon à Nice, en longue distance - en catégorie d’âge, pas en équipe de France. J’ai fait des championnats du monde de triathlon olympiques à Cancun, au Mexique. J’ai fait quasiment tous les triathlons organisés entre la Floride et le Vénézuela, sur les îles. En trail, j’ai fait tous ceux qu’on trouve aux Caraïbes. J’ai fait des championnats inter régionaux en Guadeloupe, en Martinique, à la Barbade en VTT, en niveau master 1, 2 et 3. Toujours en catégorie d’âge, à bon niveau, mais pas à niveau international. Ça m’a toujours plu de m’arracher sur des sports bien physiques.
C’est pour ça que j’ai encouragé les enfants à faire des sports individualistes. Quand ils ont commencé la voile, on aurait pu les mettre sur des « Hobie cat » (des catamarans puissants, essentiellement utilisés pour la régate, ndlr), où on leur fait faire des ronds dans l’eau, mais c’est en équipage. Ils sont deux ou trois sur le bateau, tandis qu’en Optimist, par essais et erreurs, ils devaient arriver à faire avancer seul le bateau - et ça, c’est très éducatif pour un enfant d’être tout seul, et non pas en coopération avec un autre, ça, c’est venu plus tard.
Vous avez maintenant du recul sur cette éducation. Y a-t-il des choses que vous changeriez, ou à recommander aux parents qui ont un enfant avec le même handicap ?
C’est difficile à dire, vu la réussite de Damien, on aurait tendance à prendre la grosse tête, en disant qu’on a réussi à ce que Damien ne soit pas du tout considéré comme un handicapé. Ce que je pourrais conseiller en plus, par rapport à l’éducation qu’on lui a donné, ce serait d’être encore plus pédagogique avec un enfant en bas âge. Sans rentrer dans de grands discours, il faut rester pragmatique devant l’effort et l’exercice à faire. Il faut lui dire : « tu as les éléments en main pour le faire. Tu vas y passer du temps, mais tu vas réussir ».
Certains enseignants qui ont eu Damien dans leur classe n’ont pas réussi à le faire, car ils avaient 25 élèves en plus et qu’ils ne pouvaient pas lui donner tout leur temps, ce qui est tout à fait normal. Mais dans le feu de l’action, ils avaient tendance à l’aider, par exemple quand il fallait tracer un trait à la règle. Si on laissait Damien chercher comment faire, il y arrivait. Mais parfois, il fallait l’aider parce que toute la classe devait avancer. Et dès qu’il rentrait à la maison, il reprenait son tempo à lui pour refaire et réussir tout ce qu’il entreprenait.
Et au contraire, quelles sont les choses à ne pas faire ?
La chose à ne pas faire - et ça vaut pour tous les handicaps - c’est essayer de le planquer. Essayer de cacher le handicap d’un enfant, c’est le martyriser encore plus. Il faut le laisser gambader totalement librement, sans le contraindre à cacher sa différence. C’est la base de toute éducation : ne pas le cacher. Sinon, c’est extrêmement frustrant pour l’enfant - et à un moment, il vous renverra comme un boomerang le fait qu’il ait vécu des moments difficiles parce que vous avez essayé de le surprotéger à cause de son handicap, et vous ne l’avez pas laissé s’exprimer totalement. C’est là-dessus que j’insiste vraiment.





Quelles sont les clés pour que son enfant puisse transformer sa différence en atout ?
Il faut lui faire pratiquer des activités totalement sécurisées au départ, pour sentir que l’enfant se sente en sécurité quand il est avec nous. Il faut lui faire sentir qu’il ne craint rien. Par exemple, sur des chemins de montagne un peu escarpés, que l’enfant soit valide ou handicapé, il faut l’encorder, le laisser descendre devant vous. Et s’il tombe, il sait qu’il est retenu par votre main ferme derrière, donc il peut y aller. Pour Damien, partout où il passait, je l’ai peut-être plus encordé que son frère, mais il n’a jamais senti que j’étais là pour l’aider, mais pour le sécuriser. J’étais là pour le protéger dans sa progression.
Ça a été un atout majeur, puisque quand il est monté sur un bateau, il s’est débrouillé avec sa main et demi. A ses débuts sur Optimist, je lui ai fixé des petites boucles sur le stick de barre. Il n’avait plus qu’à glisser son moignon dedans, et il s'est débrouillé comme un valide.
Il a pu progresser dans le sport grâce à quelques petites adaptations, tout comme en natation. Je lui avait fait un petit paddle avec des scratches fixés sur son avant-bras, il avait alors la même surface de nage que s’il avait sa main gauche. Il est d’ailleurs devenu un très bon nageur.
Une fois techniquement au même niveau que les autres, sa différence a-t-elle donné Damien encore plus de motivation ?
Là, c'est différent. Damien a une niaque terrible, il ne lâche rien. Mais ça relève plus de son esprit de compétition, qui le pousse à aller toujours plus loin, et plus fort. Il est concentré en ce moment sur son objectif d’arriver dans les 10 premiers aux Sables. Et pas question de lui parler de handicap, il n’y a plus de différence à ce stade. Il ne cherche pas du tout à cacher son bras, vouloir mettre un gant ou tirer sur la manche de son ciré. Il vit ça normalement. Et ça je pense que c’est le fait de toujours lui avoir laissé la possibilité de se servir de sa main droite et de son moignon gauche.
Pour suivre Damien Seguin et le Vendée Globe, c'est ici
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