Le 5 avril 2020, le Marathon de Paris sonnera le début d’une nouvelle carrière pour Benjamin Cheruiyot, athlète kenyan exilé en France. Alors qu’il faisait partie des meilleurs coureurs du monde dans les années 2000, des troubles politiques dans son pays natal l’ont obligé à aller chercher des jours meilleurs loin des hauts plateaux. Tombé au plus bas, il est parvenu à se reconstruire en tant qu'homme et athlète. Une histoire dure et forte, celle d’un champion qui rêve désormais de fouler le bitume parisien aux Jeux olympiques de 2024.
“Merci d’être là”, c’est avec ces mots que Benjamin Cheruiyot salue lorsqu’on le rencontre à Paris. Son large sourire ne cache pas une certaine retenue. Mais très vite, l’athlète originaire des hauts plateaux du Kenya, cette terre où la course à pied est une religion, se libère. Revenir sur son parcours cabossé ne semble pas l’affecter. À 39 ans, il sait d’où il vient, il sait où il va. “Je suis focus”, la phrase reviendra à plusieurs reprises pendant l’entretien.
Sa présence à Paris n’est pas vraiment un hasard. La Ville lumière l’a toujours fait rêver, et c’est en elle qu’il place les espoirs d’une nouvelle vie. Il s’élancera dans quelques mois sur le Marathon de Paris, avec l’espoir de briller pour sa première tentative sur cette distance mythique. Parce que Benjamin a commencé sa carrière, à des milliers kilomètres de là, et sur des distances beaucoup plus courtes, le 1500m notamment. “Dans les années 2000, je courais contre les meilleurs, El Guerrouj, Lagat, Kipchogue, ce sont tous de bons amis avec qui j’ai encore des contacts aujourd’hui”, souligne-t-il.
Jusqu’en 2007, il suit le chemin classique d’un athlète kenyan. Il parcourt le monde pour courir. L’argent qu’il gagne, il l’investit dans l’immobilier dans son pays. Mais, cette année-là, le Kenya vit une crise de violence suite aux élections présidentielles. Benjamin doit alors quitter sa région d’origine. Il perd tous ses biens et s’ensuivent quatre années de galères, où il vit d'expédients et sombre lentement.

Il réussit finalement à s’envoler pour l’Europe en 2011 et échoue en France, à Lyon. L’athlète kenyan n’en est plus vraiment un : 85 kg sur la balance, près de quatre ans sans courir, il est loin le temps des batailles acharnées sur le tartan. Avec un statut de sans-papiers, la première année est très dure : “Je ne connaissais personne, je ne parlais pas la langue, j’étais complètement perdu. Mais j’avais espoir de trouver ici une vie meilleure”.
Sans endroit où dormir, il navigue de foyer en foyer. “Je n’avais qu’un sac, je transportais toutes mes affaires sur mon dos, c’était difficile pour reprendre l’entraînement”. Il le sait, le seul moyen de s’en sortir est de faire ce qu’il a toujours fait et qu’il fait le mieux : courir. Progressivement, il reprend. “J’avais mal partout, je n’avançais plus, c’était dur physiquement, mais surtout mentalement”. Alors qu’il tente de retrouver une forme correcte, Benjamin croise d’autres coureurs. “Je les voyais avec des t-shirts “Kalenji”. Je leur disais, mais c’est moi ça, je suis un Kalenji ! Les gens ne comprenaient pas, et moi non plus d’ailleurs, je ne comprenais pas pourquoi cela était inscrit sur leurs vêtements”. Kalenji, nom d’une marque de sport bien connue, est à l’origine celui d’une population du Kenya dont il fait partie...
La reprise du sport est difficile, mais la vie quotidienne l’est plus encore. Sans papiers, la vie nomade a son lot de galères. Trouver un toit n’est pas simple, notamment. “Je m’entraînais dur pour retrouver la forme, mais les foyers ferment à 18h00, ce qui m’empêchait de courir en soirée. Si vous arrivez après cette heure, vous ne pouvez pas entrer. J’ai passé de nombreuses nuits dans la rue.” En journée, il passe la majeure partie de son temps au Parc de la tête d’or, où il s’entraîne. “Je courais, puis comme mes affaires étaient trempées, il fallait bien que je les fasse sécher quelque part. Je les étalais sur le sol et je dormais à côté de peur qu’on me les vole”.

Quelque temps après son arrivée, il fait la rencontre d’athlètes français avec qui il a l’occasion de s’entraîner. “L’un de ceux qui m’a le plus marqué est Hassan Chaadi. Il a été très accueillant, il m’a beaucoup aidé”. Celui qui est l’un des meilleurs marathoniens français du moment n’a pas hésité à l’inviter chez lui pendant un mois, à lui donner des chaussures. “On n’est pas de la même génération, mais lorsqu’il s’agit de courir, l’âge n’a plus d’importance. On se comprend”. On profite de l’occasion pour lui demander son âge justement, question qui fait souvent débat chez les athlètes africains. “Bonne question”, répond-il en rigolant, avant d’ajouter. “Je suis né en 1980 officiellement, j’ai donc bientôt 40 ans. Mais l’âge n’a pas d’importance. Je ne compte pas, c’est juste un nombre qui n’a pas de valeur”.
Mais une autre rencontre change son destin. Il tombe sur Bastien Perraux, l'entraineur qui le suit encore aujourd'hui. Grâce à lui, il retrouve un bon niveau et Jean-François Pontier, coach de la Fédération Française d’Athlétisme, décide de l'inviter comme lièvre sur une compétition. Prenant connaissance de sa situation, il appelle son fils, Guillaume, qui habite Lyon et lui demande de l’héberger. Un an durant, le Kenyan vivra sous son toit. “Je lui dois tellement... Je lui serai redevable toute ma vie. Ce qu’il a fait pour moi, je n’ai même pas de mot pour le décrire.”
Au bout de cette année de cohabitation, où il retrouve petit à petit les habitudes d’une vie plus stable, Benjamin trouve un petit logement. Au même moment sa femme le rejoint. Les choses bougent. Il rejoint un club, l’Entente Sud Lyonnais. Toujours en attente de régularisation, la vie n’en reste pas moins compliquée. Il vit grâce aux primes qu’il gagne sur les courses auxquelles il participe. Et il en fait beaucoup, parce qu’il est question de vivre justement. “J’ai couru partout où je le pouvais. Dans la région de Lyon, les gens ont commencé à me connaître et ça devenait de plus en plus dur de gagner. Je n’étais plus un inconnu sorti de nulle part”.

Benjamin se donne désormais cinq ans pour réussir son nouveau défi : briller sur marathon. Le niveau mondial actuel est tel qu’il est difficile pour un spécialiste des courtes distances comme lui de faire une transition réussie vers l'épreuve reine. “Le marathon, c’est un peu à l’image de ma vie. C’est dur, il faut se battre, ne rien lâcher, mais si vous y parvenez, la récompense n’en est que plus belle”. Son prochain objectif est de réussir sa première course, à Paris. “J’espère réaliser entre 2h12 et 2h14. Les femmes courent aujourd’hui en 2h14, le niveau est très élevé ! C’est un beau challenge d’essayer de courir plus vite que les meilleures athlètes du monde”.
Concentré sur cette prochaine échéance, il n’en oublie pas de voir à long terme. “J’espère faire une belle performance pour me faire remarquer par la Fédération Française d’Athlétisme”. La course à pied lui a permis de survivre, il espère aujourd'hui qu’elle lui permettra de vivre. Même s’il ne crie pas victoire, les choses progressent dans le bon sens. Guillaume, son hôte de ses premières années lyonnaises, ne l’a pas abandonné en chemin. Il continue de le suivre et l’aide autant qu’il le peut. Le Lyonnais, qui a lancé le concept store Distance, lui a permis grâce à son réseau de faire des rencontres qui pourraient lui être très utiles à l’avenir. La dernière en date est celle avec Asics, l’une des marques référentes dans le milieu de la course à pied. S’ils ne le sponsorisent pas (encore) à proprement parler, ils lui fournissent tout son matériel.
Le Marathon de Paris 2020 n’est qu’une étape. Benjamin voit plus loin, jusqu’à penser aux Jeux olympiques de Paris en 2024. “Mon rêve serait de représenter la France, ici, à Paris. Ce pays m’a accueilli, et même si ça n’a pas été facile tous les jours, je lui dois cette nouvelle vie”. Rentrer un jour au Kenya ? “Toute ma vie est ici désormais, ma femme, mes enfants, ma carrière d’athlète”. En attendant, il continue d’enchaîner les kilomètres pour être prêt le jour J. “Focus”.
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