Noël 1956. Jean Vincendon et François Henry, deux jeunes alpinistes ambitieux, s’engagent dans l’ascension hivernale de l’éperon de la Brenva, sur le versant italien du mont Blanc. Mais quelques jours plus tard, une violente tempête les piège en haute montagne. A Chamonix, en pleine période des fêtes, les secours peinent à s'organiser face à des conditions dantesques. Les tentatives de sauvetage échouent, et le sort des deux hommes bouleverse la France. Près de 70 ans plus tard, une nouvelle série documentaire réalisée par Yoann Périé pour France Télévisions revient sur cette tragédie qui a profondément marqué l’histoire des secours en montagne. Diffusion prévue le 10 décembre 2026.
À la fin de l’année 1956, Jean Vincendon et François Henry rêvent de grandes courses alpines et, à plus long terme, d’expéditions dans l’Himalaya. Parisien de 23 ans et étudiant en mathématiques, Vincendon est admis à l’École nationale de ski et d’alpinisme (ENSA), à Chamonix, pour devenir aspirant-guide, tandis que Henry, 21 ans, poursuit une licence en géologie à Bruxelles. Ils cherchent à intégrer le Groupe de haute montagne (GHM), cercle particulièrement sélectif qui rassemble alors l’élite de l’alpinisme français. Selon l'historien Yves Ballu, qui leur a dédié son livre, « Naufrage au Mont-Blanc », « leur idée était de se faire remarquer pour être sélectionnés dans les expéditions nationales himalayennes, en effectuant une ascension difficile, en neige et glace ». Leur choix se porte sur l’ascension hivernale de l’éperon de la Brenva, une voie située sur le versant italien du mont Blanc. Si elle a déjà été gravie en hiver par Jean Couzy et André Vialatte, en février 1956, et que leurs amis Claude Dufourmantelle et François-Xavier Caseneuve l’ont à leur tour répétée quelques semaines plus tôt, l’itinéraire reste exigeant, D’autant qu’à cette époque, les ascensions hivernales restent exceptionnelles. Chez les guides de Chamonix, elles suscitent même des réserves.
Une rencontre inattendue à la veille de Noël
Le 22 décembre 1956, à 8 heures, Jean Vincendon et François Henry quittent Chamonix par le téléphérique de l’Aiguille du Midi. Leurs sacs, remplis à bloc, sont dignes d’une expédition himalayenne : « ils ont réuni vêtements de rechange en quantité, tente, pelle à neige, matelas pneumatiques, duvets pied d’éléphant, vivres, réchauds, fusées de détresse… »...Un équipement qui, ajouté à leur manque d’aisance à ski, ralentit considérablement leur progression. Alors qu’ils entament la traversée de la Vallée Blanche en direction du refuge Torino, situé de l’autre côté du massif, ils finissent par abandonner leurs skis de randonnée et poursuivent à pied dans une neige fraîche qui leur arrive parfois aux genoux. Ils parviennent malgré tout à rejoindre le refuge Torino, à environ 3 375 mètres d’altitude, où ils passent leur première nuit. Le lendemain, ils reprennent leur marche en direction de la cabane de la Fourche, perché à 3 684 mètres, qui doit leur servir de point de départ pour l’ascension de l’éperon de la Brenva.
Le 24 décembre, les deux alpinistes se lancent dans la voie. Mais le ciel voilé et les conditions ne leur semblant pas suffisamment favorables, ils décident de faire demi-tour. C’est alors qu’ils croisent Walter Bonatti, l’un des grands noms de l’alpinisme italien, alors âgé de 26 ans, accompagné de Silvano Gheser, instructeur de ski-alpinisme au sein des troupes alpines italiennes. Les deux hommes se rendent eux aussi dans le secteur pour tenter une ascension hivernale, celle de la Poire, un itinéraire voisin de la Brenva. « Il est bon de rencontrer des gens comme eux, capables, modestes et distingués » écrira peu après Bonatti dans la revue du Club alpin italien. Sûrement, car Henry ira même jusqu'à lui donner son piolet. Dans la Rivista Mensile de mars 1957, Bonatti raconte : « Au bivouac, Henry fut très sympathique. Ayant remarqué que j’avais cassé le manche de mon piolet, il a proposé de l’échanger contre le sien ». Constatant que Vincendon et Henry ont déjà largement entamé leurs provisions, les Italiens partagent avec eux leur repas de Noël. Les quatre hommes passent ainsi la nuit du 24 au 25 décembre dans ce minuscule refuge.
Pris au piège par la tempête sur le mont Blanc
Le 25 décembre, les deux cordées quittent la cabane de la Fourche ensemble. Au col Moore, leurs itinéraires se séparent : Vincendon et Henry s’engagent sur l’éperon de la Brenva, tandis que Bonatti et Gheser prennent la direction de la voie de la Poire. La cordée italienne, partie trop tard, et jugeant l’itinéraire trop exposé aux avalanches, renonce finalement à son projet et rejoint les deux jeunes hommes sur la Brenva. Mais le mauvais temps s’installe rapidement et la nuit surprend les deux cordées avant qu’elles aient atteint le sommet. Les quatre alpinistes doivent alors improviser un bivouac à flanc de montagne.
Le lendemain, le 26 décembre, la météo ne s’améliore pas. Les quatre hommes décident de poursuivre ensemble vers le sommet du mont Blanc, avec l’intention de rejoindre ensuite le refuge Vallot et de redescendre par la voie normale. Mais la tempête finit par séparer les deux cordées. À environ 400 mètres du sommet, Vincendon et Henry, épuisés, choisissent de redescendre vers Chamonix par la combe Maudite. Un itinéraire complexe, encombré de séracs qu’ils connaissent mal et dans lequel ils vont rapidement perdre leurs repères.
A Chamonix, les discussions s'éternisent entre les secours
Dans la vallée, l’absence de nouvelles commence à inquiéter leurs proches. Vincendon et Henry auraient dû être de retour depuis plusieurs jours, leur ascension ne devait durer que deux à trois jours. Le 27 décembre, Claude Dufourmantelle, leur ami et compagnon de cordée, également guide à l’ENSA, donne l’alerte auprès des secours chamoniards.
Mais les conditions météorologiques sont si mauvaises qu’aucune intervention ne peut être engagée dans l’immédiat. Et sur les cinquante-neuf guides de la Compagnie, seuls huit sont disponibles et ne se montrent guère enthousiastes. L’Ecole de haute montagne (EHM), aujourd'hui l’Ecole militaire de haute montagne (EMHM), dirigée par le commandant Le Gall, sera sollicitée. Le 28 décembre, un hélicoptère parvient à repérer les deux hommes dans la combe Maudite, à plus de 4 000 mètres d’altitude. Ils semblent encore en état de se déplacer, mais sont bloqués sur une étroite zone de neige, au pied d’une paroi rocheuse. L’appareil ne peut pas se poser ni les récupérer. Il leur largue des vivres et des médicaments, accompagnés d’un message. « Remontez immédiatement 200 mètres plus haut en suivant votre trace. Nous ne pouvons nous poser à l’endroit où vous êtes. De plus, la position que vous occupez est extrêmement dangereuse, car la muraille de séracs est des plus instables. Remontez de 200 mètres et dirigez-vous vers le Grand Plateau. C’est le seul endroit où l’hélicoptère pourra atterrir et vous prendre. »
À Chamonix, les avis divergent sur la manière de les secourir. Le docteur Dartigue, président de la Société chamoniarde de secours en montagne, privilégie une intervention aérienne et en confie la coordination au commandant Le Gall. D’autres plaident pour une caravane terrestre, menée par des guides capables de progresser à pied jusqu’à eux. Lionel Terray, le vainqueur de l’Annapurna, se montre particulièrement déterminé à organiser cette expédition. « Je ne peux admettre que deux hommes puissent mourir à deux heures à vol d’oiseau de Chamonix sans avoir rien tenté pour les sauver », déclare-t-il au Dauphiné Libéré. Mais la Compagnie des guides se montre réticente à s'engager dans une opération particulièrement dangereuse. Alors que les discussions s’éternisent, Vincendon et Henry s’épuisent dans le froid.
Le sauvetage tourne au fiasco
Le 29 décembre, une nouvelle tentative aérienne confirme que les deux hommes sont encore en vie. Le 30, pourtant, la météo interdit tout nouveau vol. Une caravane terrestre menée par Terray se met alors en route. Le 31 décembre, une nouvelle opération aérienne est lancée avec un hélicoptère Sikorsky S-58, à bord duquel se trouvent le commandant Alexis Santini, l’adjudant André Blanc et deux guides. Mais à l’approche des deux alpinistes, le souffle des pales soulève une épaisse couche de neige poudreuse. Le pilote perd ses repères et l’appareil se couche sur le glacier. Par chance, les quatre occupants survivent à l’accident et parviennent à rejoindre les deux alpinistes, qu’ils installent dans la carlingue, qui leur offre au moins un abri relatif contre le vent et le froid, puis tentent de rejoindre le refuge Vallot. Mais l’évacuation se heurte à de nouvelles difficultés. En chemin, l’adjudant Blanc chute dans une crevasse et doit être secouru. Les guides se retrouvent alors avec plusieurs hommes blessés à prendre en charge. Dans le même temps, une autre équipe parvient à rejoindre le secteur du refuge Vallot, où les sauveteurs installent un relais radio. Face à l’arrivée annoncée d’une nouvelle tempête, les consignes sont de mettre les équipes à l’abri. Vincendon et Henry, qui souffrent de gelures sévères et dont l'état ne leur permet pratiquement plus de se déplacer ni de s’alimenter seuls, restent dans l'épave. Les sauveteurs leur promettent de revenir.
Le 1er janvier 1957, les conditions se dégradent encore. Le lendemain, la tempête interdit toujours les vols. Cela fait alors 10 jours que Vincendon et Henry ont quitté la vallée. La Compagnie des Guides publie alors un communiqué intitulé Les sauveteurs ont le droit de peser les risques auxquels ils s’exposent, qui accuse les deux alpinistes d’avoir entrepris une course au-dessus de leurs capacités. L'armée est elle aussi critiquée pour avoir utilisé un hélicoptère Sikorsky, lourd et peu adapté aux manœuvres dans un tel environnement, alors que les Alouette II, plus légères et maniables en haute montagne auraient été un meilleur choix. Ces dernières ne seront engagées que le 3 janvier et permettront enfin de rejoindre le refuge Vallot et d’évacuer les huit hommes qui y sont réfugiés.
Vincendon et Henry sont quant à eux toujours dans la carcasse de l’appareil, sur le Grand Plateau. Après plusieurs jours d’exposition au froid, leur état est jugé désespéré. Les responsables de l’opération estiment qu’une nouvelle tentative ferait courir des risques disproportionnés aux sauveteurs. Une dernière reconnaissance aérienne est menée au-dessus de l’épave. Aucun signe de vie n’est observé. Le commandant Le Gall, chargé de la conduite des opérations, décide alors d’y mettre définitivement fin. Les deux alpinistes ne seront ramenés dans la vallée que le 20 mars 1957.
Un drame qui transforme les secours en montagne
La fin des opérations ne met pas un terme à la polémique, bien au contraire. La gestion du sauvetage, les hésitations et les désaccords entre les différents responsables sont vivement critiqués. La Compagnie des guides est notamment mise en cause pour son manque de mobilisation initial, tandis que Lionel Terray dénonce publiquement les difficultés rencontrées par les volontaires désireux d'intervenir. Il finira par quitter la Compagnie des guides de Chamonix, après que celle-ci a denoncé ses prises de positions. En Suisse, le refus de solliciter le pilote Hermann Geiger, réputé pour ses sauvetages en montagne à bord de son avion équipé de patins, alimente les critiques.
Au-delà des responsabilités individuelles, le drame révèle surtout les limites d'un système reposant encore largement sur des interventions bénévoles et une coordination insuffisante entre les différents organismes. Dès avril 1957, la Société chamoniarde de secours en montagne réclame la création d'une équipe permanente, disponible pour intervenir rapidement, quelles que soient les conditions. Une première réforme entre en vigueur le 21 août 1958. Une circulaire confie aux préfets la responsabilité de coordonner les secours en montagne, dans le cadre du dispositif ORSEC, avec l'appui de moyens spécialisés de l'État, notamment ceux de la gendarmerie et des CRS. À Chamonix, le Groupe spécialisé de haute montagne (GSHM) est créé le 1er novembre de la même année. Cette unité de gendarmerie deviendra par la suite le Peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM). Près de soixante-dix ans après, l’affaire Vincendon et Henry demeure une tragédie qui a mis à nu les limites du secours en montagne et dont les enseignements continuent de résonner.
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