Sommité mondiale d’une discipline méconnue, Michel Pichon est surtout la dernière encyclopédie vivante des récifs coralliens. À 79 ans, il vient de participer à une découverte qui pourrait aider à sauver les coraux et continue de sillonner le monde pour les identifier et les classer. Du récit de ses passages dans la ‘soucoupe plongeante’ de Cousteau à ses inquiétudes quant à l’absence de relève, le scientifique s’est confié à Outside.
À quelques jours près, on a failli ne pas pouvoir interviewer Michel Pichon : il allait déjà repartir. “Dans trois jours, je rembarque sur WHY, le voilier de l’expédition Under The Pole, pour finir notre programme d’étude des coraux profonds de Polynésie française… Du coup je ne serai pas joignable jusqu’à la mi-juillet”, explique-t-il via Skype, depuis l’Australie où il s’est installé il y a plusieurs décennies.
Une retraite plus qu’active pour l’un des plus grands spécialistes mondiaux de l’identification et de la classification des coraux (la fameuse taxonomie), qui fêtera ses 80 ans l’année prochaine. “D’un point de vue scientifique, je travaille bien plus depuis que je suis à la retraite : plus de paperasse, plus d’administratif à gérer, je peux me consacrer à la recherche à 100%”, se réjouit-il.
Une occupation loin d’être vaine, puisque le 4 avril dernier, alors qu’il était à bord du voilier d’Under The Pole, Michel Pichon a pu identifier le corail mésophotique - vivant avec peu de lumière - le plus profond jamais prélevé, à 172 mètres sous la surface. “Je l’ai dit et répété : ça faisait au moins 40 ans que j’attendais ça ! s’enthousiasme-t-il. Et quand on regarde la photo qu’ont prise les plongeurs avant de le remonter, on en voit un autre derrière, ce qui signifie que ce n’est pas une anomalie, il existe une population à ces profondeurs !”

Le corail un peu par hasard
Une exaltation qui n’est pas uniquement due à la passion de Michel pour les coraux : cette découverte représente aujourd’hui un espoir pour parvenir à restaurer les récifs de surface qui blanchissent, via un apport de larves de coraux de profondeur permettant de les recoloniser. “On savait depuis longtemps qu’ils étaient là, mais on n’avait pas de photo ni de vidéo, et surtout pas d’échantillon. Aujourd’hui, c’est le grand luxe comparé à l'époque où j’ai commencé. Nos connaissances progressent en même temps que la technologie”.
Si aujourd’hui l’évocation des coraux fait pétiller l’œil de Michel Pichon (nous aurions bien écrit “les yeux”, mais suite à une orientation audacieuse de la webcam, l’interview s’est déroulée de profil), il est pourtant tombé par hasard sur cette spécialisation. “Alors que je faisais mes études au Centre d’océanologie de Marseille, mon directeur, un scientifique fabuleux, m’a proposé d’aller travailler sur un site corallien à Madagascar, en soulignant que le domaine était un peu déserté”. Les dés étaient jetés.
De fil en aiguille, le jeune scientifique s’est retrouvé détaché en poste à l’université James Cook de Townsville, en Australie, à 1 500 kilomètres au nord de Brisbane. “L’établissement venait juste d’être créé, on partait de zéro. On m’a demandé deux choses : développer un enseignement cohérent dans les sciences des mers tropicales et lancer des recherches sur les récifs coralliens de la grande barrière… Ça ne se refusait pas !”. Finalement, Michel Pichon fera la majeure partie de sa carrière en Australie, tout en gardant des liens étroits avec le CNRS et le Criobe (Centre de Recherche Insulaire et Observatoire de l’Environnement), un laboratoire français spécialisé dans l’étude du corail, situé à Moorea, en Polynésie française.
Denise et le commandant Cousteau
Une expatriation qui lui a, entre autres, permis de faire plusieurs virées à 300 mètres sous la surface à bord de Denise, la célèbre “soucoupe plongeante” de Jacques-Yves Cousteau. Il s’agissait à l’époque du tout premier sous-marin construit dans un but scientifique, qui a ouvert une nouvelle ère de la recherche subaquatique. “Au moment où je faisais mes études à Marseille, je passais tous les jours devant la Calypso pour aller au labo. Je m’arrêtais souvent et j’ai fini par nouer des liens avec des membres de l’équipage, notamment avec Albert Falco et Claude Wesly, qui sont devenus les premiers aquanautes au monde”, c’est à dire les premiers plongeurs en saturation* a avoir vécu et travaillé sous la surface.
Alors que François Sarano, qu’il avait également rencontré à Marseille, est conseiller scientifique du commandant Cousteau, Michel lui parle d’un phénomène que son université vient de découvrir : la reproduction en masse des coraux. “Elle est très spectaculaire… En novembre, au moment de la pleine lune, plus d’une centaine de coraux se reproduisent au cours de la même nuit. L’année suivante, en 1987, la Calypso était sur la grande barrière pour filmer ça, et j’ai embarqué pour deux mois leur filer un coup de main”.

Mais surtout, à bord de la Calypso, il y a Denise, le fameux petit submersible pouvant embarquer un pilote et un observateur pour descendre jusqu’à 300 mètres. “J’ai eu la chance de faire plusieurs plongées avec Albert Falco, c’était extraordinaire. La première fois, c’est un peu spécial : c’est très confiné, on est obligé d’être allongés sur un matelas et on observe via un hublot, mieux vaut ne pas être claustrophobe. En plus, on a eu une panne d’électricité et des problèmes techniques… Heureusement, j’étais avec Falco, qui était d’un calme olympien et savait parfaitement ce qu’il fallait faire."
Et c’est ainsi que Michel Pichon et François Sarano ont réalisé la première publication au monde sur les coraux mésophotiques de la Grande Barrière d’Australie...
La taxonomie, pas assez sexy ?
Avec le recul, le seul bémol de la carrière du scientifique se situe du côté de la relève. “Actuellement, en France, je suis le dernier à avoir cette spécialité, qui ne fait plus rêver personne. Ma dernière thésarde était une Italienne, et même à l’échelle européenne, c’est la disette. La taxonomie est considérée comme surannée. C’est de la biologie de grand papa, quoi. D’autant que côté carrière, c’est limité à l’enseignement supérieur, aux muséums ou au CNRS, c’est plus vraiment sexy tout ça aujourd’hui !”.
Heureusement, il semblerait que l’on commence à en revenir. “Avec la disparition des coraux qui s’accélère, on s’aperçoit que l’on a besoin de stratégies de conservation, de protection de l’habitat, et pour cela on a surtout besoin de connaître la biodiversité, de faire l’inventaire des espèces. De plus en plus, mes travaux sont associés avec des généticiens, des paléontologues, des biostatisticiens, etc. On ne publie plus seul aujourd’hui, une complémentarité est nécessaire.”
Le blanchissement des coraux se répétant à une fréquence de plus en plus élevée, toutes les bonnes volontés seront sollicitées pour aider les récifs à survivre. Et si la solution ne vient pas des coraux mésophotiques, elle réside peut-être du côté de l’évolution assistée, via la manipulation génétique… Mais quand on demande à Michel Pichon de conclure par une hypothèse quant à l’avenir des coraux de la planète, il répond, toujours souriant mais implacable : “À l'échelle globale, je serais d’un optimisme modéré. Il y a des gens beaucoup plus pessimistes que moi, et je ne peux pas leur donner tort non plus.”
Découvrir l'expédition Under The Pole et Michel Pichon à bord du voilier WHY dans l'archipel des Gambier :
*Un aquanaute est un plongeur sous-marin qui demeure sous l'eau, exposé à la pression ambiante, suffisamment longtemps pour que son organisme entre en équilibre avec l'atmosphère surpressurisée de son système de support respiratoire : il s'agit de plongée en saturation. Le titre d'aquanaute s'obtient après avoir passé une période égale ou supérieure à 24 heures en continu dans un habitat sous-marin sans avoir à retourner à la surface.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
