Pendant plus d'un demi-siècle, l'Allemand Heinz Stücke a exploré la planète sur deux roues. Il aura parcouru près de 650 000 kilomètres, traversé 196 pays, dormi sous une tente plus de 5 000 nuits et surtout rencontré des milliers d'inconnus devenus des amis. Considéré comme l'un des précurseurs du voyage à vélo au long cours avant que celui-ci ne devienne une pratique populaire, Heinz s'est éteint le 22 juillet, à l'âge de 86 ans, laissant derrière lui l'histoire d'un globe-trotteur qui voulait tout voir, tout découvrir. Tout, plutôt que retrouver l'usine et le poste d'outilleur auquel il était destiné.
C'est sans GPS, téléphone portable ni Internet, équipé d'une simple carte et animé par une curiosité insatiable, que Heinz Stücke est parti en novembre 1962 pour ce qui devait être une aventure de quelques mois. Elle deviendra finalement l'oeuvre de sa vie. il ne retrouvera sa ville natale de Hövelhof, en Westphalie, que 52 ans plus tard, après avoir parcouru 648 000 kilomètres, l'équivalent de seize fois le tour de la Terre, traversé 196 pays et 86 territoires sur les cinq continents. Rentré en Allemagne, c'est là qu'il s'est éteint paisiblement le 22 juillet, à l'âge de 86 ans, comblé, son rêve de découvrir le monde accompli.
Un jeune ouvrier qui rêvait d'horizons lointains
Né en 1940 à Hövelhof, en Westphalie, Heinz Stücke grandit dans une Allemagne marquée par la guerre. Son père, qui s'est élevé d'un milieu paysan à la petite bourgeoisie, imagine pour son fils un avenir stable. Heinz est vite destiné à une vie en usine, en tant qu’outilleur. Dans la famille, les études sont jugées trop coûteuses, et les voyages, une fantaisie à laquelle on ne songe même pas.
Mais le jeune Heinz nourrit une autre passion : la géographie. Il passe des heures le nez plongé dans des atlas, à rêver de montagnes, de déserts et de villes dont il ne connait que les noms. Il nourrit sa soif d'ailleurs en multipliant les escapades à bicyclette, qui s'allongent au fil des années. À la fin des années 1950, une fois son apprentissage d'outilleur terminé, il part donc explorer l'Europe à vélo, et effectue un grand tour de la Méditerranée de près de 10 000 kilomètres. De quoi lui donner de voir plus loin, et plus long.
Le voyage qui ne devait durer qu'un an
Le 4 novembre 1962, le jeune Heinz enfourche sa bicyclette à trois vitesses et quitte l'Allemagne pour ce qui doit être un périple au long cours. Il rêve vaguement d'atteindre l'Afrique du Sud, puis de rejoindre les États-Unis avant de mettre le cap sur le Japon, où il espère assister, sans grande certitude, aux Jeux olympiques de Tokyo en 1964. Mais le voyage en décidera autrement.
Un cargo l'emmène d’abord au Sri Lanka (et non pas en Afrique), puis à Singapour, au Vietnam, et en Russie, d'où il entreprend son retour. Au total, une vingtaine de pays et 17 000 km parcourus, loin de son plan original. « Je n'étais jamais parti avec l'idée de voyager toute ma vie », expliquera-t-il plus tard. « Je repoussais simplement le moment de rentrer. À la fin, le voyage est devenu sans fin. » Et Tokyo ? Il y arrive finalement... en 1971, avec sept ans de retard.
« Mon vélo est mon passeport »
Pendant plus de quarante ans, Heinz voyage sur la même monture : un lourd vélo en acier Tripad, d’environ 25 kilos, équipé de seulement trois vitesses, d'un frein à rétropédalage, de doubles guidons, et de sacoches fixées sur le porte-bagages. Une fois chargé de tout son équipement, l'ensemble dépasse régulièrement les 50 kilos. Volé à six reprises au cours de ses voyages, il parvient toujours à le récupérer. Et bien que lent, son vélo est véritablement indestructible. Le cadre casse ? Il le fait ressouder. Les pièces s'usent ? Il les remplace une à une. Impossible à réparer ? Alors seulement, après plus de 580 000 kilomètres, il accepte de changer de monture avant de terminer son périple sur un Brompton.
Équipé d'une petite plaque métallique ornée d'une carte du monde, sa bicyclette porte aussi les noms des villes et des pays traversés par Heinz au fil des décennies. De quoi attirer les regards.« Avec mon vélo, je n'avais pas besoin d'aller vers les gens, ce sont eux qui venaient vers moi. Ce vélo, avec sa carte du monde et le nom des villes inscrits dessus... il suscitait la curiosité. Et puis, j'avais une tête sympathique ! » racontait-il au média allemand Radfahren.
Et s'il avait toujours une tente avec lui, elle restait souvent au fond de ses bagages. Au cours de ses cinquante années de voyage, Heinz aura passé plus de 5 000 nuits sous toile, (y compris une, en 1989, sur la Grande Muraille de Chine !), mais probablement autant chez l'habitant. La plupart du temps, il était accueilli par des familles rencontrées par hasard, notamment en Amérique du Sud, ou trouvait refuge dans des pensions ou des hébergements bon marché. « J'emportais une tente, même si je ne l'utilisais pas très souvent. On m'invitait fréquemment à loger chez l'habitant. La tente était surtout importante lorsque je ne recevais pas d'invitation et que je devais passer la nuit en dehors des villes. » Car finalement, ce que Heinz voulait plus que tout, c'était rencontrer des gens. « Lorsqu'il rencontrait une personne intéressante, Heinz n'hésitait jamais à repousser son départ, résume l'autrice de sa biographie, Home Is Elsewhere : 50 Years Around the World by Bike. Les gens passaient toujours avant le programme.»
Autant d'histoires que de kilomètres
Des souvenirs, Heinz en a un paquet. Il en immortalisera une grande partie grâce aux plus de 100 000 photographies argentiques prises au fil de ses cinquante années sur les routes. Ces clichés contribueront surtout à financer son aventure. Heinz vend ses photographies et ses récits de voyage à une agence britannique, et complète ses revenus en vendant une petite brochure illustrée de ses photographies, traduite en plusieurs langues, aux curieux qui l'interpellent sur le bord de la route.
Parmi ces aventures les plus notables, ce globe-trotter traversera certaines des plus grandes chaînes de montagnes du monde - l'Himalaya, le Karakoram, les Andes, les Rocheuses, les Alpes, l'Atlas ou encore le Caucase - et franchira des centaines de cols, dont beaucoup à plus de 4 000 ou 5 000 mètres d'altitude, quitte à devoir pousser son vélo. « Pourquoi se fatiguer ? » expliquait-il. « Le voyage n'est pas une compétition! J'ai toujours fini par gravir ces cols à 5 000 mètres. Si l'on part de 1 000 mètres, il faut simplement trois jours pour atteindre la barre des 5 000 mètres. Mais cela n'a pas d'importance ! « Face à une longue montée, je marchais souvent à côté du vélo ou je prenais le temps d'admirer le paysage, histoire de ne pas rester le nez rivé sur la roue avant. Et lorsque je commençais vraiment à transpirer, je regardais autour de moi, j'apercevais un papillon, je sortais mon appareil photo et je prenais une photo. Le temps de faire quelques clichés, j'avais repris des forces et je pouvais continuer. »
Mais son périple n'est pas exempt de dangers. En 1980, en Zambie, des rebelles lui tirent une balle dans le pied avant de piller ses affaires et de menacer de l'exécuter. Il ne doit sa survie qu'à l'intervention d'un automobiliste allemand, revenu avec la police. Heinz passera les dix jours suivants auprès de cet homme et de sa famille, le temps de se remettre de ses blessures.
Quelques années plus tard, c'est en Chine que son goût pour les chemins de traverse lui cause des ennuis. Alors qu’il explore des régions du Tibet interdites aux étrangers, les autorités l'arrêtent, confisquent son vélo, sa caméra et ses pellicules, avant de l'expulser du pays. Avec l'aide de l'ambassade d'Allemagne, il récupère finalement son vélo. Depuis le Népal, il obtient un nouveau passeport et revient peu après en Chine par Hong Kong. « Dans le monde numérique d'aujourd'hui, ce ne serait plus possible », expliquait-il, conscient que son époque lui avait offert une rare liberté de mouvement. Pourtant, malgré ces situations extrêmes, Heinz ne se définissait pas comme un aventurier en quête de danger. La peur, disait-il, apparaissait souvent après coup : « On se dit : "Bon sang, ça aurait pu très mal tourner", mais à ce stade, il est déjà trop tard. »
L'homme qui ne voulait pas rentrer
Lorsque des journalistes lui demandaient s'il avait le mal du pays, Heinz répondait « Non, j'avais plutôt peur de rentrer. » Cette angoisse du retour l'accompagnera pendant toute sa vie de voyageur. « Je cherchais sans cesse des raisons pour rester encore plus longtemps sur la route », confiait-il.
Lorsque sa mère meurt de manière inattendue en 1966 des suites d'un asthme, il se trouve en Équateur, dans la forêt tropicale. Heinz ne reçoit la lettre annonçant son décès qu'un mois plus tard. «Elle était déjà enterrée depuis longtemps», se désole l'Allemand. Heinz poursuit pourtant sa route, et décide de ne plus revenir en arrière. « Le voyage était devenu le sens de ma vie. »
En 1977, alors qu'il roule à quelques kilomètres seulement de la frontière allemande, il choisit de ne pas la franchir. « Si j'étais rentré à Hövelhof, je serais retourné à l'usine. » Tant qu'il n'aura pas parcouru tous les pays du monde, il n'est pas question de rentrer chez lui, décide-t-il, alors qu'il se trouve à Londres. Ce jour arrive en 1996, lorsqu'il pose enfin ses roues aux Seychelles. Mais loin de ressentir le soulagement d'un objectif accompli, Heinz éprouve une forme de vide. Il y a encore tant de routes à parcourir, tant de visages à rencontrer. Il continuera finalement à sillonner les routes du monde, pendant seize ans encore.
Il ne retrouve finalement Hövelhof qu'au printemps 2014. Après cinquante-deux ans de voyage, des douleurs persistantes à la hanche et à l'épaule le contraignent à ranger son vélo. Sa ville natale met à sa disposition une petite maison, où il s'installe entouré de ses cartes, de ses carnets, de plus de 100 000 photographies et de son fidèle compagnon de route, soigneusement rangé dans son garage.
« J'avais une idée des endroits que je voulais voir, mais je repoussais sans cesse le moment de rentrer. Finalement, le voyage est devenu sans fin. J'avais trouvé la vie qui me rendait heureux. Et quoi de mieux que de vivre une vie qui vous comble ? Le voyage était mon accomplissement. », explique-t-il dans un documentaire consacré à sa vie (The Man Who Wanted to See It All).
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