Souvent décrites comme extrêmement difficiles et éreintantes, les courses de longue distance sont aussi sujettes à des légendes injustifiées. Notre reporter et ultra-traileur nous dévoile ce qu’il se passe réellement au sein d’un Ultra-Trail à l’occasion de l’épreuve de 115 kilomètres sur l’île de Madère organisée ce week-end.
Non, nous ne sommes pas tous des masochistes, des hommes et des femmes en quête de rédemption, des asociaux ni des adorateurs de la course à pied. Le portrait-robot de l’ultra-traileur est bien complexe et compte autant de profils que de concurrents. Entre ceux qui s’inscrivent pour vivre une aventure hors-norme, celles qui adorent la randonnée et les paysages et ceux qui souhaitent ainsi marquer des points aux yeux de leur boss, il y en a pour tous les goûts.
A l’occasion de l’Ultra-Trail de Madère -une jolie balade … 7200 mètres dénivelés positifs cumulés, 115 kilomètres d’Ouest en Est parsemés de monts, crêtes et cols - mon statut de coureur m’a permis d'observer de près les moeurs et coutumes de l'étrange faune de l'ultra.


Le spectacle débute dès l’avant course, où les 948 concurrents acheminés jusqu'à la ligne de départ, font un dernier point sur la répartition de leur matériel à transporter sur le dos auquel s'ajoute un « sac ravitaillement » auquel ils auront droit à mi-course.

Le festival de l'extravagance
« Fabrice, tu prends combien de gels toi ? », demande un traileur. « Trois, quatre, je garde ceux au goût coca pour la fin », lui rétorque son ami. Ici c’est le festival de l'extravagance pour tous autant que nous sommes. Chacun porte absolument tout le matériel qu’il est possible d’acquérir dans les boutiques spécialisées : montre cardio-GPS, cuissard de compression, chaussettes de compression, manchettes de compression, tee-shirt technique, lunettes déjà vissées sur le crâne, bonnet, buff, casquette, sac, bâtons, carquois, flasque d’eau, frontale et j’en passe. « Tu mets déjà tes lunettes de soleil (il est minuit à l’heure du départ vendredi) ? », s’interroge un concurrent. « Ouais, parce qu’en descente la vitesse me fait pleurer », lui balance son ami comme un avertissement sans frais sur ses aspirations.
« Ça c’est les profiteroles, j’en suis sûr »
3-2-1, c’est parti ! Selfies, caméra GoPro vissée sur les bâtons, nous attaquons d’entrée le premier mur du tracé. Certain n’en reviennent pas : « Mais c’est comme ça tout le long ? » demande un concurrent auquel on renvoie « non, non, t’inquiète, ça c’est facile, profite ! Après ça pique beaucoup plus et beaucoup plus longtemps ». Quelques-uns ne verront pas au-delà de Fanal, première barrière horaire à atteindre avant 3:15 de course.
« Non, c’est pas vrai ! J’en étais sûr ! Il abuse vraiment Christian à faire le malin avant la course jusqu’au resto d’hier soir. Ça c’est les profiteroles, j’en suis sûr ! », clame tout haut Jean-Philippe, au téléphone avec sa femme, lui annonçant que leur ami n’a pas passé la première barrière horaire.
Charcuterie, fromage et chocolat
Cool ! Un ravitaillement ! En un mot, le graal de tous les coureurs. C’est même devenu l’unique raison d’exister pendant la durée de l’épreuve. Au point que certains en deviennent très nerveux quand le « ravito » parait bien trop loin, la fatigue s’accumulant. « Mais c’est pas possible, ils se sont gourés l’orga, ça fait au moins quinze bornes là ! Ils avaient dit huit ! », bougonne un traileur transpirant à la vue de la base de vie nichée au sommet à encore 45 minutes.
Enfin on y est ! Là, un néophyte pourrait croire que s’organise le buffet de la kermesse de Landaul. Outre les incontournables oranges et bananes, on trouve des aliments qu’on n’aurait pas pensé prendre le dimanche matin avant d’aller courir : charcuterie, fromage, gâteaux apéritifs salés, Nutella (le vrai), cacahuètes, chocolat, pain d’épice, soupe aux vermicelles et Pepsi. Bref à peu près tout ce que l’ultra-traileur s’est refusé de manger pendant plus de sept mois, après l’annonce solennelle devant sa famille que les apéritifs, l’alcool, le fromage et la charcuterie, c’était fini !

L’estomac dit stop !
« J’ai vomi là, c’est dur », avoue Patrick à Maxime. Ce même Patrick, cinq minutes auparavant, arrivé au même moment que moi, s’est engouffré entre trois traileurs pour avaler à peu près tout ce que la table de ravitaillement proposait. Tuc salés par tranche de quatre, carrés de chocolat par poignées, tranches de patates douces à foison, fromage à la volée, deux petites soupes cul-sec, un zeste de pâtes bolognaise, des cacahuètes en rafale, le tout arrosé d’un bon litre (deux flasques) de Pepsi en moins de quatre minutes. L’estomac de Patrick, après 90 kilomètres d’effort et 18 heures de course, a répondu à l’arrivée d’une telle quantité de cochonneries à traiter au plus vite de fort belle manière : retour à l’envoyeur ! Mes chaussures ont failli s’en souvenir.
Shakira est avec nous
« Tu fais quoi là ? Moi aussi je t’aime ». En pleine ascension, c’est Paolo qui parle tout fort avec sa dulcinée, oreillette greffée à ses oreilles. Un crève-cœur pour mon moral, moi qui pioche à suivre le rythme du Transalpin. Plus loin j’entends comme une musique de fête aux airs latinos de plus en plus forte. Je me retourne. Pas de fanfare à mes trousses pourtant … Suis-je pris d’hallucination ? De plus en plus forte, la musique s’approche en même temps qu’un Portugais. Shakira est avec nous et s’époumone dans son sac à dos. Merci Ruben pour ce moment, mais personnellement le chant des oiseaux me sied à merveille dans la forêt.

Une pizza XXL, une raclette de folie
« Tiens, François D’Haene doit être arrivé », m'annonce Philippe, pensant sans doute m’encourager dans l’ascension du point culminant de l’île, Pico Ruivo (1862 mètres), alors que nous venons à peine de passer la mi-course.
Pour tous les ultra-traileurs la ligne d’arrivée devient une obsession au même titre que les « ravitos », si bien que l’après course occupe une place centrale dans nos pensées. Que vais-je manger ? Une bonne pizza, une raclette de folie, un couscous géant ? La question anime les derniers kilomètres de course. « Demain, c’est massage, spa et bières », affirme Quentin, avec excitation.

18 heures séparent le premier du dernier
Ça y est ! Il est 22 heures samedi et la ligne est coupée sous les applaudissements de quelques badauds et familles de proches attendant leurs conjoints ou amis. Une médaille « finisher » au cou, je suis lessivé par l’effort. La raclette attendra, la douche et le sommeil l’emportent. Quand je pense que François D’Haene, vainqueur de l’épreuve en 13:49:36, a franchi cette ligne il y plus de huit heures, je sens que lui et moi ne sommes pas exactement dans la même catégorie. Un respect immense s’impose à son égard. Je pense aussi à Alvaro, dernier finisher en 31:51 qui mérite encore plus de louanges. « L’esprit trail », sorte de maxime du sport d’endurance, prend ici tout son sens.
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