On les retrouve habituellement sur route. Ce week-end, c’est pourtant en trail qu’ils ont marqué les esprits, remportant la prestigieuse Sierre-Zinal devant un Kilian Jornet rétrogradé à la 5e place. Avec 4 athlètes médaillés, 2 chez les hommes, 2 chez les femmes, les coureurs des hauts plateaux kenyans ont réalisé un véritable hold-up, surprenant la plupart des passionnés de la discipline. Les athlètes africains sont-ils en train de bouleverser le monde du trail ? Comment ont-ils fait ? Par qui sont-ils soutenus ? Explications.
Jamais un coureur kenyan n’avait réussi à remporter une manche de la Golden Trail World Series, un circuit de référence dans le monde du trail. Avec les victoires de Mark Kangogo et d’Esther Chesang à Sierre-Zinal (31 km, 2 200m D+, 1 110m D-) ce week-end, c’est désormais chose faite. Et au vu du plateau relevé autour de ce parcours mythique, ils ont déjoué tous nos pronostics. Non, il n’y a pas eu de 10e titre pour Kilian Jornet ni même de record pour le coureur catalan ou pour la Suissesse Maude Mathys, trois victoires au compteur. Au final : on a assistés à une Sierre-Zinal 2022 bluffante, où les codes ont été bouleversés. Jusqu’à dire que cette course a marqué un véritable tournant dans le monde trail, il n’y a qu’un pas. Mais qui ne surprend peut-être pas certains observateurs.



Un profil de course idéal
Les plus attentifs avaient déjà remarqué les Kenyans dans le paysage des épreuves des Golden Trail World Series cette année ; notamment Matthew Kiptanui, déjà classé à une aussi discrète que prometteuse 9e place à Zegama. Et si à Sierre Zinal ce week-end on ne l'a pas vu, c'est seulement en raison de problèmes de visa. Rappelons au passage que ces parcours se prêtent particulièrement aux performances des Kenyans. Avec 31 kilomètres ce week-end, ce format court était idéal pour ces athlètes venus des hauts plateaux, plutôt adeptes des semi-marathons et marathons sur route. Ce qui explique pourquoi, dès les premières secondes de la course, au vu du rythme très rapide imposé par les Africains, on a compris que cette édition allait être rapide, très rapide. Et ce n’était pas qu’une impression - Mark Kangogo (1e) et Patrick Kipngeno (3e) ont fait la montée jusqu’à Chandolin, ravitaillement du 12e kilomètre, sur les bases du record détenu par Kilian Jornet depuis 2019 (2h25’35’’). Juste après, le futur vainqueur s’est envolé, sans être jamais rejoint. Une telle aisance en montée et une telle foulée ont impressionné plus d’un spécialiste. "Quelle course de Mark Kangogo ! Ce qu’il a réussi à faire en haut de la première montée était incroyable !" a souligné Kilian Jornet, beau joueur, sur Instagram. Idem du côté des femmes, avec l'incroyable performance de la part de la Kenyane Esther Chesang, vainqueure du jour, 31 secondes devant la Suissesse Maude Mathys, détentrice du record de l’épreuve revenue en vitesse dans la descente finale.
Sur ce profil de course peu technique, la domination des athlètes de hauts plateaux était évidente, et ce, malgré un manque d’expérience. À titre d’exemple, sur la Sierre-Zinal, Esther Chesang signait ici sa "première vraie course de trail" tandis que le médaillé de bronze, Patrick Kipngeno, tentait sa première course au-delà de 30 kilomètres. Quant à la 3e féminine, Philiaries Kisang, elle confiait être davantage habituée aux courses sur le plat, ce qui lui a valu de marcher, aussi bien en montée qu’en descente. Leur marge de progression semble donc très importante sur ce type de format. Mais de là à voir des Kenyans, pour la plupart adeptes des semi-marathons et marathons, briller sur des trail plus longs, de type UTMB, il va falloir du temps, sachant qu'à ce jour, seul un athlète national est inscrit sur la mythique course chamoniarde : Victor Kamau Miringu, dossard 2879, que, cette fois, on suivra de près. Après quelques recherches, on apprend qu'il a signé une 49e place sur les 100 kilomètres de Ultra Trail Cape Town, en Afrique du Sud.
En effet, quand la distance s’allonge, il semblerait que les athlètes kenyans éprouvent plus de difficulté à s’aligner aux côtés des meilleurs mondiaux. Rien que sur la Sierre-Zinal, ils ont globalement montré certains signes de fatigue sur la fin de course - la dernière descente ayant marqué un véritable coup de frein dans leur progression. Un point très visible aussi bien du côté de Mark que d’Esther. Ce qui ne les pas empêché de monter sur la plus haute marche du podium… Mais qu’en aurait-il été si la course avait duré 10 kilomètres de plus et avait été plus technique ?

L’entraînement à Iten fait-il la différence ?
Mais pourquoi Kilian Jornet, traileur à l’immense palmarès, que l’on ne présente plus, n’a pas réussi à s’imposer sur cette course qu’il a pourtant gagnée neuf fois et dont il détient toujours le record ? La question est sur toutes les lèvres... Avant de rentrer dans les détails, notons tout de même que s’il ne finit "que" 5e, le Catalan signe, ce week-end, son 2e meilleur temps en 13 participations, ce qui en dit long sur le niveau des coureurs ce jour-là…
"Je ne sais pas si c’est la chaleur mais j’ai eu beaucoup de mal aujourd’hui. J’ai souffert de crampes assez rapidement et ensuite il m’a fallu gérer tout le long de la course" confie le Catalan, qui affirme avoir souffert de la chaleur. Un point essentiel ayant pu avantager les coureurs Kenyans qui s’entraînent pour la plupart à Iten, la mecque de la course à pied, où la température moyenne est de 17.4°C, contrairement aux 5.9°C de Trondheim, la ville norvégienne non loin du lieu de résidence de Kilian Jornet.
Un engouement croissant autour du trail
Quoiqu’il en soit, il semblerait que les Kenyans soient bien partis pour être, de manière permanente, sur la scène du trail. Si les coureurs des hauts plateaux dominent en général assez largement la discipline de la course sur route et du demi-fond, ils s’alignaient, jusqu’à présent, encore peu sur les trails, un milieu où les prize money, véritables moyens pour eux de sortir de la pauvreté, sont moins importants que ceux distribués sur le macadam (1 800 CHF - soit environ 1 900€ - pour une victoire sur la Sierre-Zinal l’an passé contre 50 000 € pour une victoire sur le marathon de Paris, ou encore 37 000 € pour une deuxième place et 27 000 € pour une 3e position par exemple).

Alors que le trail connait un essor assez considérable depuis quelques temps, il n’est donc pas si étonnant de voir des athlètes africains tenter l’aventure, même s’il demeure complexe pour eux de s’aligner sur une course. "J’ai dû vendre des bracelets pour financer mon voyage" expliquait la gagnante de la Sierre-Zinal 2022. Toutefois, avec l’engouement croissant autour de la discipline, le business du trail ne cesse de grossir. D’ailleurs, quand on regarde plus près, au Kenya, la pratique du trail s’organise peu à peu. Certaines marques commencent déjà à s’y intéresser. D’après nos recherches, trois noms reviennent principalement : On Running (Mark Kangogo, Philiaries Kisang), Run2gether (Patrick Kipngeno, Teresiah Omosa) et Sky Runners Kenya (Esther Chesang). Si la première réfère à la marque de chaussure suisse, les deux autres sont des teams, dont l’une sponsorisée par On Running (Run2gether). Mais comment les athlètes kenyans sont-ils réellement suivis ?
Du côté de On Running, deux passionnés, le champion de trail Julien Lyon et Isaac Kadenge ont formé les Milimani Runners, le groupe de kenyans sponsorisés par la marque. Leur objectif ? Tout "déchirer en trail" . Au programme : entraînement en forêt et sur les sentiers sinueux d’Iten avec en ligne de mire la Sierre-Zinal. Au vu du résultat de Mark Kangogo, vainqueur de l’étape, le jeu en valait la chandelle.
Autre coureur sur le podium, Patrick Kipngeno, un semi-marathonnien qui s’est mis au trail en raison de la pandémie. Devenu le champion national de course en montagne en 2020, il a été repéré par l'équipe autrichienne Run2gether, un projet mené par l'entraîneur Thomas Krejci, désireux d’aider les athlètes kenyans en devenir à sortir de la pauvreté. Sponsorisés par On Running, 40 athlètes professionnels kényans et de plus d'une centaine de coureurs amateurs s'entraînent ainsi ensemble entre l'Autriche et le Kenya, le tout en étant nourris et logés. Un projet plus ou moins similaire à celui de Sky Runners Kenya, une initiative sportive et sociale promue par l'Espagne à Iten qui soutient Esther Chasang ainsi que neuf autres athlètes d’élite locaux. Notons également que la coureuse, comme on peut le lire sur son compte Instagram, semble également être soutenue par Suunto et Corwnsportnutrition. Au vu des moyens mis en oeuvre et de leurs résultats ce week-end, il semblerait bien que les machines kenyanes soient bel et bien en marche…
Reste à voir si leurs exploits de Sierre-Zinal se reproduiront sur la prochaine étape des Golden World Trail Series, jugée plus technique. Le rendez-vous est pris, aux États-Unis, le 17 septembre, à Manitou Springs dans le Colorado pour la Pikes Peak Ascent.
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