Avant l’arrivée de l’Américain Garrett McNamara, en novembre 2010, Nazaré n’était qu’un petit village de pêcheurs portugais inconnu de tous. Le surfeur de big wave, celui qui n’était pas encore le légendaire GMAC, le premier à surfer une vague de 24 mètres, 8 fois détenteur du record du monde Guinness de la plus grosse vague jamais surfée, va l’inscrire sur la carte mondiale. Pour Garrett, ce sera l’aboutissement d’une vie fascinante mais chaotique, ballotée entre les communautés hippies. Une liberté absolue, celle de la Flower generation. Elle aurait pu le conduire à la délinquance, il en tirera la force de s’imposer comme l’un des meilleurs surfeurs du monde. Un parcours dont il a tiré une biographie passionnante, tout juste publiée aux Editions Paulsen, dont nous publions aujourd’hui un long extrait choisi.
Il n’y a pas de hasard. Que des destins peut-être. Le petit Garrett, celui qui, gamin, gribouillait un bonhomme dévalant une vague colossale sur ses cahiers, allait, quelques décennies plus tard, devenir le surfeur de ses dessins d’enfant. L’un des plus grands de sa génération, des plus controversés aussi pour ses coups d’éclats et ses coups de gueule. Fidèle en cela à son patronyme : MacNamara, tiré de MacConmara", famille descendant probablement des Vikings. Un ancien nom irlandais signifiant «fils du chien de mer". En anglais « Hound of the sea », le titre d’ailleurs que choisira HarperCollins en 2016 pour publier ses mémoires passionnante aux Etats-Unis.
Coécrit avec Karen Karbo, remarquablement traduit par Gérard Guerrier, déjà bien connu chez Paulsen, éditeur qui en a racheté les droits, le livre - qui n’est pas sans rappeler « Jours Barbares » de William Finnegan - sort ce printemps en France sous le titre de « Les morsures de la mer ». Bien vu, quand on découvre l’incroyable parcours de Garrett MacNamara.
Plus connu dans le milieu des surfeurs sous le nom de GMac, celui qui allait devenir une légende vivante en surfant une vague de soixante-dix-huit pieds à Nazare, au Portugal, en 2011, record qu'il a battu deux ans plus tard au même endroit, a connu une enfance hors normes avec sa mère Malia et ses frères Darryl et Liam. Des communautés hippies de la côté ouest à Hawaï, où sa mère, « la gitane », les conduit un jour, sa vie aurait pu basculer mille fois. Vers la drogue, l’alcool, la délinquance.
C’est le surf qui le sauvera, Une rencontre aussi, Nicole Macias, surfeuse, qui deviendra sa deuxième femme et donnera un sens à sa vie. Ensemble, et grâce à elle, ils vont découvrir Nazaré, un peu par hasard, et en faire le spot de surf de gros le plus impressionnant du monde : " un cocktail explosif contenant un savant mélange de Jaws, Puerto Escondido et Wai-mea", écrit-il. C’est ce que Garrett McNamara raconte dans ce chapitre dont nous publions ici de longs extraits.

"Les morsures de la mer" , extraits choisis du chapitre "Nazaré, Meu coração"
(…) La première chose que fit Nicole fut de lire mes innombrables lettres laissées sans réponse, pour rattraper ce qui pouvait l’être. Elle a exhumé une suite de mails vieux de cinq ans, entre Dino Casimiro, un bodysurfer portugais, et moi à propos d’une grosse vague qui se formait sur la plage d’un ancien village de pêcheurs : Nazaré. Il y avait même quelques photos – un pic parfait, épais et massif. J’avais répondu en lui disant qu’elle me rappelait Jaws. Et puis l’échange s’était tari. Je n’avais jamais été en Europe et, en toute franchise, j’avais tout oublié de cette vague portugaise.
Tous les surfeurs pros rêvent de découvrir une vague et de l’inscrire sur la mappemonde. Il y a deux types de découverte. Les vagues « classiques », dont personne n’a jamais entendu parler dans un coin paumé en Irlande, Tasmanie, Brésil ou Micronésie, et les vagues situées sur les récifs du large qui, jusqu’ici, semblaient hors de portée. Quand Laird Hamilton, Darrick Doerner et Buzzy Kerbox se sont faits tracter sur Jaws en 1995, personne n’avait pensé que c’était possible. Tout comme Jeff Clark quand il a surfé Mavericks en 1974, ou encore Greg Noll en 1957 quand il a défié les locaux de Wai-mea et osé surfer une vague de six ou sept mètres.
Nazaré pouvait bien être une découverte du troisième type alliant ces deux caractéristiques.
Ma bonne fée avait le génie de provoquer les événements.
Quelques mois plus tard, nous avons reçu une invitation du gouvernement portugais (…). Nous sommes arrivés un jour tempétueux de novembre 2010(…). Sans plus attendre, nous avons rejoint le parking en amont du vieux phare, construit en 1903 sur les fondations du fort São Miguel Arcanjo, et édifié au xvie siècle pour protéger la ville des incursions des pirates. (…) Debout sur la falaise, j’ai vu la plus grosse vague de ma vie.

Dino Casimiro, avec qui j’avais échangé, n’était pas le seul Nazaréen à être persuadé que cette vague était spéciale. Deux jeunes gars qui travaillaient à la mairie voulaient également la marquer sur la mappemonde des surfeurs : Paulo « Pitbull » Salvador, un bodyboarder qui gérait l’école locale de surf, et Pedro Pisco, qui ne surfait pas, mais qui avait deviné toute la singularité et l’importance de ce site. Ce sont eux qui avaient proposé aux autorités de faire venir un surfeur de grosses vagues de renom pour savoir si cette vague était surfable et s’ils pourraient organiser un événement qui ferait une belle promotion de Nazaré. De mon côté, j’étais toujours à la recherche de cette mystérieuse et insaisissable vague de 30 mètres, ma Toison d’or. Nous étions faits pour nous entendre.
(…) Si les surfeurs aux dents longues ignoraient tout de cette vague mythique, la marine portugaise, elle, la connaissait depuis longtemps. Ainsi, avant de mettre un orteil dans l’eau, nous avons dû, à la suite de nombreux échanges et réunions, obtenir un permis et une assurance spécifiques, prouver que nos jet- skis étaient opérationnels et que nous avions tout l’équipement de sécurité, en mer comme à terre. Heureusement, les officiers de marine ne pensaient pas notre projet irréalisable. Ils ont partagé leurs cartes de façon à ce que nous puissions comprendre comment la houle se transformait. Plus tard, après la première saison de surf, ils ont même installé deux bouées océanographiques pour mesurer et enregistrer sa hauteur et sa fréquence.
Praia do Norte, l’un des points les plus occidentaux du continent européen, est une zone d’atterrissage pour toutes les grosses tempêtes océaniques : la cousine atlantique de la côte nord de O‘ahu... La houle géante, alimentée par le vent, accumule de l’énergie pendant des milliers de kilomètres, qu’elle restitue en arrivant sur la côte. Ces houles de nord-nord-ouest produiraient des vagues assez ordinaires si le fond de la mer n’était pas creusé par une profonde dépression. Le canyon sous-marin de Nazaré atteint en effet 5 000 mètres de profondeur, et s’étend sur plus de 100 kilomètres en pénétrant le plateau continental, jusqu’à venir à un ou deux kilomètres de la plage en passant devant le promontoire et les falaises. Quand elle vient du nord - nord-ouest, l’énergie de la houle est canalisée dans cet étroit canyon avant de buter contre son extrémité. La profondeur varie alors radicalement de 1 000 mètres ou plus à quelque 30 ou 40 mètres. Les vagues jaillissent comme nulle part ailleurs. Certaines s’élèvent comme des montagnes liquides avant de se mêler à une autre vague. Comme en témoigneront les veuves de Nazaré (femmes de pêcheurs disparus dans cette zone, ndlr), le plus difficile consiste à franchir le shore break pour rejoindre la plage. Après s’être fait chahuter, on croit avoir passé les difficultés et pouvoir marcher au bord de l’eau, mais l’océan nous aspire de nouveau. Chaque année, des personnes meurent simplement en se tenant debout sur la plage avec de l’eau jusqu’aux genoux.
Nazaré est un cocktail explosif contenant un savant mélange de Jaws, Puerto Escondido et Wai-mea.

(…) Avec l’aide de nos nouveaux amis du conseil municipal, nous avons obtenu deux Sea-Doos à bout de souffle, et un négociant local de poissons nous a généreusement prêté un hangar pour les entreposer avec nos planches. Nous avons aussi signé un contrat avec Zon, un groupe de médias portugais, prêt à produire un ou plusieurs documentaires de nos aventures.
Octobre 2011. Une profonde dépression a traversé l’Atlantique. Heure après heure, comme un maniaque, je l’ai observée, en demandant à l’équipe de se tenir prête si jamais elle arrivait jusqu’à nous. Mais il me manquait toujours un partenaire de tow-in. Jusque-là, je m’étais contenté de ramer pour explorer le spot autour du phare en utilisant un paddle ou un gun de grosse vague. Je n’avais pas formé d’équipe digne de ce nom. Kealii, mon partenaire habituel, était à Hawaï et ne pouvait pas nous rejoindre. On m’a présenté l’un des rares surfeurs portugais qui savaient piloter un jet-ski et qui connaissaient le spot. Il me posait sur la vague sans problème, mais hésitait trop quand il venait me chercher au milieu de la zone d’impact. J’ai alors pris contact avec Al Mennie, le chargeur irlandais, et son ami anglais, Andrew Cotton, qui travaillait à la fois comme plombier et sauveteur en mer. Tous deux étaient réputés pour engager bien au-delà de la peur.
Notre premier jour dans l’eau, les vagues étaient grosses et chaotiques. Andrew m’a posé sur une bonne vague sur laquelle j’ai chuté durement. Il est venu droit sur moi, sans aucune hésitation, pour me tirer sur le sled avant de dégager comme une fusée vers la plage, puis il a effectué un virage serré parfait, volant au-dessus des mousses. J’avais trouvé mon homme.
(…) Le 31 octobre, à 9 heures, le vent était léger, orienté ouest - nord-ouest. Les bouées indiquaient huit mètres de creux, soit une face de 16 mètres au moins. Cela correspondait à mon standard minimum pour sauter dans le premier avion avec mes planches. Mais pour une fois, j’étais sur place. Je m’étais entraîné avec sérieux depuis mon anniversaire, au mois d’août. En arrêtant l’alcool et le café et en me nourrissant quasi exclusivement de poissons, de fruits et de légumes, j’avais perdu une dizaine de kilos. J’avais maintenant 44 ans et une centaine de cicatrices, une bonne somme d’expériences et une amoureuse et partenaire extraordinaire.
Je me suis levé dans la nuit, réveillant Nicole qui s’est levée à son tour(…). Nous sommes ensuite allés au phare pour vérifier l’état de la houle. Elle faisait de 18 à 22 mètres, un peu plus haute que ce que nous avions prévu. Les vagues étaient lisses et organisées avec des droites longues qui partaient loin au nord de la plage ; le temps était ensoleillé et tiède avec une légère brise de terre. Nous nous sommes mis en route vers huit heures.
(…) Al Mennie, Andrew Cotton, C. J. Macias, le jeune frère de Nicole, et moi avons navigué vers le line up. Nous avons surfé toute la journée, en partant le plus souvent sur le deuxième ou troisième pic vers le nord. Nous n’avions aucune intention de surfer le premier pic. Cette vague est si proche de la falaise que si le surfeur tombe, il est presque impossible de se porter à son secours. Une journée parfaite dans le monde des grosses vagues à dévaler sur des pentes hautes de plus de 15 mètres, mais pas de quoi révolutionner les livres d’Histoire.
Alors que nous nous préparions à rentrer au port, j’ai posé Al sur une vague. Il est tombé quelques secondes plus tard et a perdu sa planche dans la zone d’impact, un no man’s land bouleversé où bouillonnent les eaux. J’ai mis la poignée dans le coin et je l’ai tiré sur le sled. Les remous rugissaient de toutes parts. Impossible d’échapper à ce piège infernal. Une vague s’est dressée face à nous : un mur bleu et lisse, haut de 20 mètres. J’ai essayé de dégager, mais trop tard... Nous nous sommes retrouvés à la verticale, le nez vers le ciel, plaqués contre la face avant de retomber dans ce maelström infernal. J’ai abandonné le navire pendant qu’Al se cramponnait de toutes ses forces au sled. Cotty est venu nous sauver.
Je me réveille en général à 5 heures du matin, pressé de me lever et d’entamer une nouvelle journée. Mais après cette dernière chute, ma seule pensée était de me blottir au fond du lit contre Nicole. Je n’avais aucune envie de quitter notre lit douillet pour enfiler une combinaison humide et braver l’océan. Alors que je retombais dans un sommeil réparateur, j’ai entendu quelqu’un frapper à la porte. Les gars venaient m’informer des conditions du jour : des pics parfaits provenant de l’ouest, de 20 à 25 mètres, moins organisés que le jour précédent. Faire partie d’une équipe demande des sacrifices... J’ai accepté de piloter le jet-ski, mais annoncé que je ne me sentais pas de surfer moi-même. J’étais crevé, et tout mon corps me disait d’arrêter tant il avait mal(…).
Les garçons ne s’étaient pas trompés. Les vagues étaient immenses, vert sombre et légèrement désorganisées. J’ai posé Al sur une vague pendant que Cotty était en charge du jet-ski de sécurité. Son ride était parfait jusqu’à ce que la vague s’écroule et s’aplatisse, l’éjectant par-dessus son épaule. Quand ce fut au tour de Cotty, Al a enfourché le jet-ski de sécurité. À la troisième vague, Cotty a chuté et a perdu sa planche. Une avalanche d’écume l’a expédié vers la plage. La zone d’impact semblait encore plus traîtresse que le jour précédent. « Pas la peine d’aller la chercher », a dit Cotty. Nous l’avons abandonnée aux flots et sommes retournés au line up. Al et Cotty avaient eu leur dose pour la journée, mais ils se sont mis à deux pour me persuader que cette journée ne serait pas complète si je ne prenais pas une vague ou deux. Le soleil s’approchait de l’horizon alors que le vent forcissait. Je me suis dit que ça valait peut-être le coup d’essayer.
J’ai sauté à l’eau et commencé le petit rituel que j’avais appris de Kent Ewing, un guide spirituel et guérisseur qui avait travaillé avec nombre de surfeurs, dont Greg Long, avant qu’il ne remporte l’Eddie de 2009. J’ai respiré profondément à partir de l’abdomen, aspirant toute l’énergie qui m’entourait, celle de l’océan, des poissons et des tamaris qui s’agitaient sur la côte. Au bout de quelques minutes, reconnecté avec mon environnement proche, j’avais un sens aigu de mon objectif et de ce qui allait suivre. Et j’avais aussi une grosse envie de pisser. Ma combinaison était sur mes genoux quand j’ai entendu la voix de Nicole crépiter à la radio.
« Garrett, on a un gros costaud qui déboule. Je ne connais pas sa hauteur, mais c’est du lourd. »
J’ai remonté en vitesse ma combi. Je me sentais bien. J’ai saisi le palonnier et Cotty a mis les gaz quand la série a com- mencé à déferler.
« Attendez la troisième », nous a prévenus Nicole.
À l’écoute, nous avons patienté. Enfin, la troisième vague est venue me soulever. En me tournant vers la côte, j’ai constaté que j’étais plus haut que les falaises et le phare. Je me suis fait soulever un peu plus. Cette vague devait dépasser les 20 mètres, un immeuble de six étages ! Un bref instant, j’ai fermé les yeux. Puis quand j’ai senti que j’étais au bon endroit, je me suis retenu encore une demi-seconde, et j’y suis allé.
La descente vertigineuse de la face semblait ne jamais devoir finir. Je filais comme un missile. La face était agitée, le vent féroce. J’entendais autant que je le sentais le rugissement des eaux en colère derrière moi. Je restais concentré sur ma ligne à travers le clapot pour me rapprocher du barrel. J’essayai de m’y abriter, mais la vague s’est écroulée avant que la lèvre ne s’écrase sur mes épaules. J’ai respiré un bon coup ; il fallait rester lucide et concentré. Quand j’ai refait surface, Cotty m’attendait sur le jet-ski. Je me suis accroché au sled, et pour couvrir le bruit du moteur, je lui ai crié de me positionner plus à l’intérieur de la vague la prochaine fois. Mais Nicole nous a rappelés à l’ordre. Je savais à son ton que ce n’était pas la peine de discuter. Il était l’heure de rentrer.
En visionnant les images de José il fut évident pour nous tous que cette vague allait entrer dans l’histoire du surf. Nicole, bien sûr, l’avait compris tout de suite. Cette méchante vague avait dépassé toutes les autres. Et ce n’était pourtant pas la plus grosse que nous ayons vue depuis que nous étions à Nazaré...

Les morsures de la mer
Garrett McNamara. Éditions Paulsen
348 pages, mars 2022
22€
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