Vous l’avez certainement déjà vu à flanc de paroi, à ouvrir les bigwalls les plus extrêmes ou bien à jouer de la flûte, son instrument fétiche qu’il emporte à chacune de ses expéditions. Mais sa marque de fabrique est sans doute une joie de vivre qui ne le quitte jamais. Car à 43 ans, Sean Villanueva O'Driscoll, grimpeur et musicien hispano-irlandais né en Belgique, continue de sillonner le monde à la recherche des voies qui le font vibrer. Dernière en date ? « Mirror Wall », immense bouclier de granit brillant de 1000 mètres, côté 8b max, perdu au cœur du fjord de Scoresby Sund, au Groenland, qu’il a ouvert cet été avec Pete Whittaker, Sean Warren et Julia Cassou.
Entrer en contact avec Sean Villanueva O'Driscoll n'est pas tâche aisée. Puisqu'il n’a pas de smartphone. « Comme ça, je ne suis pas tenté de passer trop de temps dessus » explique le grimpeur d'un ton posé, presque introverti, qui détonne avec l'ambiance déjantée de ses films, tels que "Notes from the Wall" ou "The Dodos" où on le voit danser, parfois nu avec ses potes, chanter... et bien-sûr grimper. « C’est comme quelqu’un qui voudrait arrêter de manger des biscuits. Le mieux, c’est de ne pas en avoir dans le placard. C’est pareil pour le smartphone. […] J’ai quand-même un vieux Nokia. Ce qui n’est pas très pratique quand je dois utiliser le GPS. Mais bon, je vais parler à des gens. Et je m’en sors toujours. […] J’ai quand-même beaucoup de chance que mes sponsors [Patagonia et Scarpa notamment, ndlr] ne me mettent pas de pression là-dessus. Je poste sur les réseaux quand j’en envie. Davantage sur Facebook que sur le reste [son compte Instagram ne compte que trois publications, la dernière remontant à 2019, ndlr] ».
Car pour Sean, l’essentiel n’est pas là. Son truc à lui, c’est faire de la vie entière une aventure. Et bien qu'il réside techniquement en Belgique, il n'y est que très rarement. Il est plus du genre à bouger de spot de grimpe en spot de grimpe à travers sa petite camionnette pour vivre pleinement sa passion pour l’escalade. S’il sillonne habituellement les falaises d’Europe, on le retrouve aussi aux quatre coins du globe. Et tout dernièrement c'est au Groenland qu'on pouvait le trouver. « J’y étais déjà allé avec Nicolas Favresse, Ben Ditto, Sean Beecher et Franco Cookson l'année dernière. On avait essayé d’ouvrir ‘Mirror Wall’ (8b max, 1000 mètres). Sans succès. On s’était retrouvé face à un mur lisse, sans pouvoir aller plus haut. Alors certes, on aurait pu mettre beaucoup de spits et aller plus haut. Mais notre truc, c’est quand-même de passer avec le minimum de protections. Alors on avait renoncé ».
Le travail mental, un point essentiel à ses réussites
L’échec de l’été dernier lui a donné l’envie de remettre les chaussons dans « Mirror Wall » cette année. Et comme ses anciens compagnons de cordée avaient d’autres plans en vue, il s’est cette fois-ci entouré de Pete Whittaker, Sean Warren et Julia Cassou. « On est partis depuis l’Islande, en voilier. […] On a fait moins d’erreurs sur l’approche [qui nécessite également 4 jours de marche, ndlr] que la dernière fois » raconte Sean. « L’équipe était top. On a bien rigolé. Il y avait aussi beaucoup de respect entre nous. Et je suis content parce que j’ai réussi à passer la section qui m’avait posé problème. J’étais hyper frais, ça m’a surpris. Je pense que j’étais mieux préparé aussi. Sur le plan physique peut-être. Encore que. Il s’agissait d’un dièdre tout lisse, sans protections. Je n’ai pas tant travaillé les dièdres cette année. Mais j’ai beaucoup visualisé ce passage. Je me voyais réagir mentalement. J'ai par exemple travaillé à savoir quoi me dire une fois que je serai très loin au-dessus du point avec des pieds en adhérence sur un rocher sableux, glissant ? Et surtout, comment réagir ? »
« Au moment de grimper, j’étais nettement plus confiant. Beaucoup plus relax. Si bien que c’est passé du premier coup » explique le grimpeur. « Alors que j’avais passé deux jours à l’essayer sans succès l’été dernier. On l’a appelé la voie ‘Ryu-shin’, en mémoire de notre ami Keita Kurakami [alpiniste japonais brutalement décédé deux semaines avant le départ de l’expédition, ndlr] ». À entendre son humilité, on aurait presque tendance à croire que l’ascension a été facile. Les conditions météo sont pourtant venues jouer les troubles fêtes. La neige et le froid était au programme de 43 jours d’expédition. « Dès qu’un rayon de soleil venait sécher la face, on en profitait pour sortir les chaussons. Il nous arrivait parfois de n’avancer que d’une seule longueur par jour » se souvient Sean.
Des falaises belges aux Piolets d'or
L’ascension de « Mirror Wall » s’ajoute à un palmarès déjà bien rempli. Né en Belgique, Sean a fait ses premiers pas sur les parois de Freyr, plus grand massif du pays, un spot offrant une escalade technique et exigeante. Et quand il n’était pas en falaise, c’est en salle qu’il faisait ses gammes. Il y a notamment rencontré les frères Favresse, Nicolas et Olivier. Et a très vite attrapé le virus du voyage. En France d'abord, à Céüse ou dans les Calanques.
Mais aussi en Suisse où il a gravi, à 22 ans, son premier big wall dans le Rätikon, avec Nicolas Favresse. « Headless Children » (8b max, 250 mètres). « Nous avons tous les deux compris, à cette époque que nous devions faire plus d'aventures sur ces grandes parois » raconte le grimpeur. « Elles nous attiraient. On aimait passer du temps dehors. Alors on a enchaîné avec le Yosemite [avec l’ascension de ‘Freerider’ 7c max, 1000 mètres, ndlr]. Puis la Patagonie [où ils gravissent ‘Riders on the Storm’, 7b max, 1300 mètres], le Pakistan, le Groenland, la Terre de Baffin, la Chine, l’Inde ou encore le Venezuela ».
« Continuer de m’amuser, c’est un bon moyen de rester motivé »
Deux ascensions, respectivement récompensées par un Piolet d’Or, marquent particulièrement la carrière du grimpeur. Celle au Groenland d’abord. Pour l’ouverture, en 2011, aux côtés de Nicolas et Olivier Favresse ainsi que Ben Ditto, de neuf nouvelles voies dans les big walls du Cap Farvel. Puis celle en Patagonie, où Sean a effectué la deuxième traversée et la première traversée en solitaire des 7 aiguilles du Fitz Roy en effectuant l'itinéraire en sens inverse de celui emprunté par Tommy Caldwell et Alex Honnold en 2014.
Mais au-delà de ses performances exceptionnelles, ce que l’on retient le plus de Sean, c’est son état d’esprit. Car lorsqu’il raconte ses exploits, il n’est pas du genre à parler cotations. Mais plutôt à insister sur l’expérience qu’il retire de son expédition. Sur ces moments passés avec ses compagnons de cordées, au flanc de falaise, tantôt chaussons aux pieds, tantôt instruments de musique à la main, dans des lieux qu’il affectionne particulièrement. Toujours en poussant la chansonnette. « Continuer de m’amuser, c’est un bon moyen de rester motivé, et d'aimer m'attaquer à des objectifs difficiles, en suivant mon éthique » conclue-t-il.
"Moonwalking" : le film de la traversée qui a permis à Sean de décrocher son 2e Piolet d'or
Du 5 au 10 février 2021, Sean Villanueva O'Driscoll a réalisé la traversée des sept aiguilles du Fitz Roy en solitaire. En sens inverse par rapport à celle réalisée par Honnold & Caldwell en 2014. Un exploit salué par le monde de l'alpinisme qui aura permis à l'alpiniste de décrocher un 2e Piolet d'or.
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