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Jason Motlagh sur sa moto près de Choman, Iraq.
  • Voyage

Road trip de fou furieux au Kurdistan

  • 20 mai 2019
  • 19 minutes

Jason Motlagh Jason Motlagh

La région autonome du Kurdistan irakien est un paysage envoûtant de sommets spectaculaires et de rivières insoumises, une contrée où l’hospitalité n’est pas un vain mot. Elle pourrait même devenir la prochaine destination touristique 100% aventure. Seul hic : c’est encore un peu, beaucoup, passionnément dangereux sur place.

On se dit qu’on n’aurait pas dû la laisser là.

Quand nous retrouvons enfin notre moto dans la banlieue d’Erbil, capitale du Kurdistan irakien, le moteur est mort et les trois pneus à plat. Le siège du side-car est devenu une poubelle : cadavres de bières, journaux et un peu d’huile de moteur. "Désolé ma beauté", soupire Carmen Gentile, mon compagnon de voyage et propriétaire de l’engin. Il s’affale sur la selle et y reste quelques instants, le cœur un peu serré. "Ben tu vois, je suis triste. Cette bécane méritait mieux que ça."

À l’été 2017, reporter lors de la campagne des forces irakiennes contre l’État islamique à Mossoul, Carmen était tombé sur ce side-car — un Ural de fabrication russe — enterré sous des décombres après un tir de mortier. Son réservoir était plié, ses garde-boue criblés de balles. Fan de moto devant l’Éternel, il s’était lancé dans une opération sauvetage, faite de petites magouilles et de gros cirage de rangers aux postes de contrôle qui le séparaient d’Erbil, à 80 kilomètres de là. Il l’avait ensuite confiée aux bons soins d’un ami d’ami… qui visiblement ne partage pas son amour de la motocyclette.

Nous avions prévu de la remettre sur roues et de partir avec le photographe Balazs Gardi, qui doit de son côté louer une voiture. Notre idée ? Traverser les plaines brûlées de soleil avant de grimper dans les montagnes qui ourlent la frontière iranienne — une nature sauvage de type alpin où les sommets restent à explorer, torrents en furie à leurs pieds. Le premier parc national de la région y a été créé. C’est aussi là qu’ont été enlevés, il y a neuf ans, des randonneurs américains, par des garde-frontière iraniens… Mais je suis en contact avec un guide qui connaît bien l’endroit et les quelques exploits de dingues que j’ai vus sur Internet ("À l’assaut du torrent le plus violent du Kurdistan", "Kurdistan irakien : des skieurs à la conquête de territoires inconnus") laissent penser que les sapins là-haut ne sont pas au bout de leurs surprises. On veut se faire une idée en allant sur place.

Alpinisme, kayak et rafting

Carmen et moi traversons la ville pour rejoindre un marché de la mécanique où ça fourmille de partout. Les rangées de 125 cm3 iraniennes à quatre vitesse et bas de gamme ne nous font franchement pas rêver, mais on n’a pas le luxe de faire les fines bouches. On se rabat sur des contrefaçons de Honda, sur lesquelles on colle des stickers du Che pour nous porter chance, avant de filer acheter les dernières provisions pour le départ.

Bahjat, Jason et Musa grimpent le mont Halgurd.
Bahjat, Jason et Musa grimpent le mont Halgurd. (Balazs Gardi)

Nous nous garons sur la grande place récemment aménagée aux pieds de la citadelle. On grimpe là-haut. Sur le ciel se découpent les silhouettes de temples du shopping, de grues et de grands ensembles immobiliers en construction, aux mains de promoteurs venus de Turquie et de Dubaï. Folie de selfies parmi les touristes en excursion depuis Bagdad. Aucun Occidental en vue.

Les autorités kurdes ont tenté de vanter les charmes de leur "autre Irak", mais le nom reste, pour bien des étrangers, synonyme de violences en tous genres. La carte du pays entier est marquée à l’encre rouge sang.

Après un détour par un autre marché, nous revenons à nos motos.

Au petit matin, direction le nord-est le long d’Hamilton Road, un axe de 180 km construit par les Britanniques, entre Erbil et la frontière iranienne. À la sortie de la ville, la succession de postes de contrôle tenus par des peshmergas s’efface enfin au profit de vallées aux fermes traditionnelles et forteresses du Xe siècle. On a un peu d’avance sur Balazs, le photographe qui nous rejoint en voiture. Mais pas pour longtemps.

"Trop de sang a coulé ici"

Le paysage vient à peine de s’ouvrir devant nous que ma moto commence à lâcher. L’accélérateur ne réagit plus. Un bruit métallique sec part du moteur. Je me retourne vers Carmen et crie : "Ça sent pas bon !" Il se débat de son côté avec ses vitesses. Les automobilistes kurdes qui passent semblent vouloir jouer aux autos-tamponneuses avec nous. Ça va bien nous aider... Les moteurs crachent, on passe devant un grand panneau célébrant les "précieux corps immaculés" des peshmergas martyrs ayant combattu jusqu’à la mort pour protéger ces lieux.

Deux heures, de nombreux arrêts et, à la louche, 56 kilomètres plus tard, on s’offre une pause aux abords d’une grande vallée agricole, juste après la petite ville de Shaqlawa. Dans le soleil couchant, deux combattants pour la liberté en tenue traditionnelle —sarouel, veston, large ceinture et turban — passent leurs pouces fatigués sur les perles de leurs chapelets. Ils nous saluent d’un "As-salaamu alaikum" ("Que la paix soit sur vous") et posent la main sur leur cœur. Je me présente et leur dis que je suis touché par la beauté des lieux.

Des martyres du PKK sur des panneaux d'affichage à Qandil.
Des martyres du PKK sur des panneaux d'affichage à Qandil. (Balazs Gardi)

"Vous auriez dû être là en 1974, me répond Qasim Abdullah, le plus grand des deux. L’armée de Saddam était de ce côté-là, nous on était en face. Ça tirait dans tous les sens." D’un geste de la main, il nous montre où il était positionné. "La nuit, on devait parfois traverser les champs de mines qui nous séparaient. Trop de sang a coulé ici."

Dans les années 1970 et 1980, Saddam Hussein a voulu "arabiser" la population kurde d’Irak – environ six millions de personnes. Plus de 4 000 villages kurdes furent rasés, des communautés entières déplacées de force. Lorsque les combattants kurdes irakiens se rangèrent du côté de l’Iran durant la guerre Iran-Irak (1980-1988), Saddam instaura une politique de la terre brûlée. Bombardements et attaques chimiques firent au bas mot 50 000 morts.

Ahmad Mustafa, plus petit et trapu, nous raconte que 20 de ses voisins furent raflés et exécutés. Dans le village le plus proche, 120 autres furent enlevés. "Personne ne sait ce qu’ils sont devenus."

A la recherche des montagnes et rivières sauvages

Alors que l’Irak plongeait dans le chaos, le Kurdistan prit le visage de paix et de prospérité que les leaders politiques américains avaient imaginé pour tout le pays. Qasim et Ahmad s’en sont alors retournés chez eux, avec l’espoir de bâtir l’État indépendant dont ils rêvaient. Petit à petit, ils ont déchanté. Les conflits avec les forces armées irakiennes suite au référendum précipité sur l’indépendance de la région se sont soldés par la concession de 40% du territoire disputé. Les peshmergas tant vantés ont reculé, cédant une large part de cette zone qu’ils contrôlaient depuis leurs combats contre l’État islamique en 2014. Kirkouk et ses gisements de pétrole, une manne pour l’économie kurde, se trouvent au cœur de cette zone. Et la Turquie s’attaque aujourd’hui, hors de ses frontières, aux rebelles kurdes. La menace d’une invasion terrestre se précise. À quelques centaines de kilomètres de là, l’Iran vise de son côté les bases de l’opposition kurde iranienne, en plein Kurdistan. "Nous ne connaissons pas la tranquillité, regrette Qasim. Cette paix de surface ne durera pas."

Nous repartons sur la voie express. L’obscurité ne semble qu’amplifier le bruit inquiétant de mon moteur. Je cale en pleine descente, entre deux nids de poule. Ma roue arrière patine, j’évite la chute de justesse grâce à un dérapage à peine contrôlé. Balazs est quelque part devant moi, en voiture. Il ne me reste plus qu’à attendre Carmen. Une demi-heure plus tard, je me décide à rebrousser chemin à pied et le trouve en pleine conversation avec un officier peshmerga près d’un poste de contrôle. Son pneu avant a crevé, je l’ai planté sans le savoir. "J’étais à deux doigts de péter un plomb. Il t’est arrivé quoi, à toi ?" Quand je lui réponds que j’ai calé, il part d’un rire hystérique.

La plupart des touristes viennent de Bagdad, il y a encore très peu d'occidentaux.
La plupart des touristes viennent de Bagdad, il y a encore très peu d'occidentaux. (Balazs Gardi)

Ce road trip en deux-roues sent le sapin. On attend une dépanneuse qui rapatriera nos motos à Erbil. Carmen décide de tirer sa révérence et de rentrer en Croatie plus tôt que prévu. Balazs et moi continuerons de nous enfoncer en territoire kurde, à la recherche de ses montagnes et rivières sauvages.

"Ça va être un truc de ouf !", m’annonce Nabil Musa la première fois que nous échangeons par téléphone. Il m’a été recommandé par un ami américain qui a vécu au Kurdistan. Ce dernier m’a prévenu : Nabil est un écolo convaincu, pas un guide de montagne. Je prends donc ses paroles juste pour ce qu’elles sont : des paroles.

Unique représentant irakien de la Waterkeeper Alliance, une organisation écologiste en faveur d’une eau propre et dont le siège est à New York, Nabil est en charge de la protection de l’ensemble des cours d’eau du Kurdistan.

Il a 41 ans mais en paraît dix de plus, avec les traits usés d’un gros fumeur ayant passé sa vie sur les routes. Sandales aux pieds, vêtu d’un short et d’un marcel qui dévoile sa belle carrure, il nous prépare à dîner dans son appartement. Il ébauche des plans pour notre périple. Les idées fusent. Rafting et trek dans les montagnes autour de Choman, une ville de passage près de la frontière Iran-Irak. "Faut que je m’aère la tête, m’explique-t-il dans un anglais tenté d'un accent britannique façonné lors de ses séjours répétés à l’étranger. Rester entre quatre murs me tape sur le système."

"NAGER ICI EST DANGEREUX"

Le lendemain matin, nous chargeons son pick-up dans un garage où s’entasse du matériel de kayak et de rafting. Nous voilà bientôt en route, à l’ombre de saillies rocheuses, canyons de roche calcaire brûlée en contrebas, Guantanamera plein pot dans la voiture.

Environ 30 kilomètres après Rawanduz, petite cité de villégiature, Nabil s’arrête à un pont au-dessus de l’Azadi. Les courants de cette rivière comptent parmi les plus rapides du Kurdistan. Mes recherches en ligne ne m’apportent pas plus d’informations sur elle ; aucune agence spécialisée dans l’outdoor pour nous renseigner de manière fiable non plus. Nabil pense que cette portion est cotée IV+, mais il n’est pas sûr de lui. D’après ce qu’il sait, personne ne s’y est jamais risqué. Aujourd’hui, il veut être le premier.

Un type costaud s’approche. Khalil Mahmoud, pompier et nageur-sauveteur, nous demande ce qu’on fait là. On lui explique. "Ça va pas bien dans vos têtes ! Y’a plein de déchets là-dedans, des courants invisibles. C’est la rivière de la mort." Chaque année, 15 à 20 personnes y meurent noyées. "J’ai sorti un corps de là pas plus tard qu’il y a quatre jours." Un panneau officiel derrière lui confirme l’évidence : NAGER ICI EST DANGEREUX.

Nabil Musa, activiste pour l'environnement, gère un affluent sur la rivière Rawanduz en Iraq.
L’activiste écologiste Nabil Musa sur l’un des affluents de la Rawanduz. (Balazs Gardi)

Nabil fait les cent pas en tirant sur sa cigarette comme un forcené. "Rien à foutre, finit-il par lâcher. On le fait."

J’aime bien son côté fonceur, mais à nous deux on n’a pas une grande expérience des rapides de ce gabarit. Pendant le trajet, il nous a raconté sa dernière sortie en kayak sur l’Azadi, en 2014, dans le cadre d’une campagne contre la construction d’un barrage. L’un des hommes de son groupe a eu la main sectionnée par quelque chose qui traînait sous l’eau. De mon côté, j’ai fait du rafting classe IV dans l’Himalaya avec des organisateurs ultracompétents et reconnus, certes, mais...

"Vous êtes libres de vos actes, mais il est de mon devoir de vous mettre en garde", insiste Khalil. Notre projet chatouille quand même sa curiosité. Il propose de rester sur la rive pour venir à notre secours si on venait à se retourner. Il pointe en direction de la berge opposée. Un bloc de béton traversé de barres de fer entrave la voie juste après le passage le plus chaud. "Si vous vous en sortez, il faudra esquiver ça", prévient-il.

Balazs reste avec Khalil pour photographier l’action. Nabil et moi partons nous garer un peu en amont. On gonfle le raft et on enfile nos casques. "Cale-toi sur moi, et quand je te dis ‘Rame’, donne tout ce que t’as." On se met à l’eau, moi devant, lui derrière à la manœuvre. On avance facilement. Sur notre gauche, la falaise nous écrase de ses 90 mètres de haut. Elle semble par moments former un toit au-dessus de nos têtes, plantes grimpantes en guirlande, encore luisantes de la dernière pluie.

Le courant prend le dessus

Nabil crie soudainement "À droite à fond". Trop tard. Un contre-courant nous attrape. On est ballotés jusqu’aux rochers derrière nous. Hypertendu, je me retourne vers Nabil.

"Désolé, j’ai merdé" dit-il.

On souffle un bon coup et on repart. Les rapides suivants glissent comme il faut. Dans un virage, le débit s’accélère et le bruit devient assourdissant. Je pensais avoir bien analysé le passage depuis là-haut, mais à cette hauteur impossible de voir par où passer entre les rochers. "Par où on passe ?" Je répète dans un cri : "Nabil, on va où ?"

Le courant prend le dessus, et tout ce que j’entends c’est "Rame !" La seconde d’après, on fonce dans un rocher avant de partir en vrille dans une chute. J’échappe de justesse à une baignade forcée.

Depuis cet infernal tambour de machine, je vois Khalil en position, près à plonger pour nous sortir de là. Balazs le talonne, il nous suit de son objectif. L’instant après, on est projetés sur la gauche contre le bloc de béton. Le raft grince contre les tiges métalliques. Par miracle il n’explose pas.

Le reste de la descente se fait dans un silence trempé et désolé.

"Si ça avait été du matos chinois, on était morts", lâche Nabil en regagnant la terre ferme.

Sans accès dégagé à la route, Khalil et un autre homme nous aident à remonter le raft le long de la paroi rocheuse. Un peu plus loin, un camion-benne s’approche de l’eau pour y décharger des gravats. "Regardez-moi ce sale type", commente Nabil avant de sortir son appareil photo pour accabler le chauffeur. Celui-ci nous regarde d’un air embarrassé. Des tonnes de pierres tombent dans un fracas sur la berge. Le passage du rapide sera encore plus problématique dorénavant.

Loups et léopard d'Anatolie

On arrive à Choman à la tombée de la nuit. Erbil, à 160 kilomètres à l’ouest, me paraît à présent à des années-lumière. La rue principale est déserte. Au loin, le mont Halgourd, coiffé de nuages, culmine à 3 600 mètres. Il s’agit du plus haut sommet d’Irak (hors sommets transfrontaliers).

J’ai demandé à Nabil si on pourrait grimper l’Halgourd. Optimiste de nature, il m’a répondu qu’il nous faudrait parler à son ami Bakhtyar Bahjat, directeur de l’Halgourd-Sakran, premier (et unique) parc national du Kurdistan irakien. On m’a dit que les 1 200 km² qu’il couvre (aux frontières entre Irak, Iran et Turquie) comptent des sommets où personne n’est jamais monté. Sa forêt dense abrite des ours, des loups et le rare léopard d’Anatolie. Une beauté sauvage que protège encore la présence de guérilleros. Ils bloquent également l’accès à certaines zones du parc.

Des Irakiens se prennent en photo.
Des Irakiens en excursion depuis Bagdad. (Balazs Gardi)

Au petit matin, Bakhtyar nous retrouve à l’entrée. Cheveux rasés, tenue impeccable, belle énergie : il dénoterait presque dans le paysage désolé qui nous entoure. Je perçois l’enthousiasme non feint de l’instituteur qu’il est.

Il n’y a pas beaucoup d’informations à disposition sur le parc. Des articles racontent que l’idée d’un tel projet est venue à l’ancien maire de Choman, Abdulwahid Gwani, lors d’un séjour en Autriche en 2010. Il a alors mobilisé une équipe d’experts internationaux pour en définir les contours et imaginer la transformation de ce champ de mines géant en réserve naturelle. Au fil du temps, la population locale a commencé à voir dans le tourisme une solution d’avenir.

Des cuissardes en skaï noir

Puis l’État Islamique est arrivé.

En juin 2014, les djihadistes ont envahi la plaine de Ninive et ont progressé jusqu’à se trouver à 20 kilomètres d’Erbil. Les gardes du parc ont tous foncé vers les lignes de front. Leur contre-offensive a été stoppée par les bombes et les embuscades de l’E.I. Les équipes de déminage à l’œuvre dans tout le parc ont été appelées en renfort. L’effet sur le prix du baril à l’échelle mondiale a été immédiat. Sur les salaires des employés du parc aussi. Le décès de son créateur Abdulwahid Gwani en 2018 semble avoir, pour le moment du moins, scellé l’avenir de l’Halgourd-Sakran.

"Aujourd’hui, ce n’est plus qu’un nom sur un bout de papier", déplore Bakhtyar.

En 2018, le nombre de visiteurs a chuté de 80% dans le parc. Le Kurde est donc ravi de nous y accueillir. Il est d’humeur arrangeante, alors même qu’on lui demande sans préavis de grimper le plus haut sommet d’Irak et qu’on a zéro équipement avec nous. On passe au club d’alpinisme du coin. Dans la cave, froide et humide, Bakhtyar se met à fouiller les cageots. Un instant plus tard, me voilà équipé avec du matériel d’occasion version vide-greniers, fabriqué en Europe de l’Est : une combinaison fluo, des bâtons de marche, des gants et des crampons hors d’usage. Balazs et son mètre quatre-vingts quinze reçoivent des cuissardes en skaï noir. Elles lui arrivent aux genoux – elles ont sûrement connu de beaux jours dans un club SM.

Des Kurdes jouent aux dominos à Choman.
Des Kurdes jouent aux dominos à Choman. (Balazs Gardi)

On se met en route le lendemain matin. Des nuages de plomb s’accrochent au sommet, compromettant le succès de notre ascension. Mais je me fais plutôt du souci pour ce qu’il se passe sous mes pieds. Les flancs de l’Halgourd sont truffés de mines et de munitions non explosées attendant sagement leur tour depuis quarante ans. Les combattants kurdes installés dans ces montagnes ont tour à tour dû faire face aux assauts iraniens, aux avions de Saddam Hussein chargés d’armes chimiques, au commandos turcs et à leur propre guerre intestine.

"Ne vous faites pas de souci, je connais l’endroit comme ma poche", essaie de nous rassurer Bakhtyar, qui a lu dans nos pensées. Il est formel : le sentier que nous grimpons a été nettoyé par des spécialistes. Pourtant, aucun panneau pour baliser le passage. Le travail de déminage dans le coin semble plutôt avoir été fait (au mieux) au pifomètre.

Minimiser le danger

Un peu plus loin, une série de poteaux métalliques rouges surmontés de symboles de tête de mort borde la route. Ils indiquent la présence de mines. Et des éboulements semblent avoir déplacé certains d’entre eux.

Après à peine 30 minutes de marche, on aperçoit d’autre poteaux un peu plus loin sur la pente, qu’on remonte en file indienne. À moins de deux mètres sur ma gauche, mon œil s’arrête sur un disque de plastique beige posé dans les cailloux.

"C’est ce que je pense ?"

Bakhtyar est devant moi, il écoute de la musique sur son téléphone. Il se retourne, fronce des yeux et observe la mine, un peu perplexe.

“Ah… Quelqu’un a dû la lancer là”, décide-t-il.

Le ciel est couvert pendant l'ascension du Mont Halgurd, Nabil fait demi-tour.
Le ciel est couvert pendant l'ascension du Mont Halgurd, Nabil fait demi-tour.(Balazs Gardi)

Il s’est déjà remis en route, perdu dans ses pensées ou faisant semblant de ne pas nous entendre. Nabil a l’air plus circonspect.

À partir de ce moment, je m’échine à suivre les pas exacts de Bakhtyar pour minimiser le danger. Mes jambes sont comme molles, les bâtons de marche m’handicapent plus qu’ils ne m’aident.

On cherche notre chemin à travers une dernière étendue rocailleuse, en direction des premières pentes enneigées. Le Kurdistan me paraît soudain ressembler trait pour trait à l’Irak.

Il est midi passé quand nous atteignons l’épaule de l’Halgourd. Les nuages masquent le sommet, où il vient juste de neiger. On sort nos crampons, Bakhtyar estime qu’il va nous falloir quatre heures, peut-être plus, pour arriver là-haut. Vu notre heure de départ, je ne sais pas comment on a pu croire qu’on pourrait faire l’ascension et la descente dans une même journée.

Nabil va retourner au pick-up, en prenant un détour pour éviter d’être la matière première d’un lugubre feu d’artifice.

Balazs et moi suivons Bakhtyar sur une courbe enneigée assez raide, juste avant la face rocheuse. On avance au ralenti. Mes crampons, déformés, ne tiennent pas en place. On s’enfonce, on trébuche. On s’arrête aux abords d’un couloir jonché de fragments de glace. Le passage est technique et la neige tombe fort, limitant la visibilité. Faire un pas de plus serait déraisonnable. On doit faire demi-tour.

Un fatalisme décomplexé

"Nous avons un dicton, commence Bakhtyar dans l’espoir d’égayer un peu l’ambiance. Toucher le sommet n’est pas toucher la pierre de la Kaaba." Il fait référence à la pierre noire sacrée de La Mecque. Je reprends mon souffle. Balazs ressert ses cuissardes, Bakhtyar fait quelques selfies. On rebrousse chemin.

Tout se passe bien jusqu’à ce que la glace cède la place à la roche et aux éboulis. Bakhtyar décide de nous faire prendre un autre itinéraire pour la descente. Les pierres, rendues glissantes par la pluie, roulent sous nos pieds. De mon pas malhabile, j’effraie un lièvre dont la course soudaine vers l’autre côté du ravin me fait sursauter. Pour m’occuper l’esprit, je suis Bakhtyar dans sa cueillette de champignons sauvages, nombreux à cette saison.

Mon regard tombe soudain sur une nouvelle mine. Je préviens aussitôt Balazs pour qu’il la contourne. On aborde dès lors la pente rocailleuse d’un pas nerveux, fixant le sol, obsédés par le danger. Bakhtyar est loin devant nous, il écoute des chansons populaires sur les martyrs du PKK, qu’il reprend en cœur. Il est soit très confiant sur sa faculté de mémorisation, soit habité par un fatalisme décomplexé que je suis à mille lieues de partager.

Nabil tète une énième cigarette en nous attendant devant le pick-up. Il s’est apparemment égaré (y’avait-il un "bon chemin" ?) et n’a réalisé son erreur que lorsqu’il s’est retrouvé face à une nouvelle rangée de têtes de mort. "J’ai failli me pisser dessus de trouille", ajoute-t-il. Sur son téléphone, il nous montre les plus beaux spécimens, notamment un obus de mortier de 82 millimètres non explosé.

Pierres tombales des combattants du PKK à Qandil.
Pierres tombales des combattants du PKK à Qandil.(Balazs Gardi)

Sur le trajet du retour, Bakhtyar peste contre l’ignorance délétère de certaines personnes à Choman et sur le grand n’importe quoi qui a succédé au projet de parc.

Le guerre est, par définition, l’ennemie du développement et du tourisme. Il arrive en revanche qu’elle soit du côté de la nature. Bakhtyar nous explique ainsi que la seule zone du parc national d’Halgourd-Sakran qui échappe aux braconniers et à la déforestation sauvage en sont les 20% tenus par le PKK (un parti identifié comme organisation terroriste par le gouvernement américain). "Ces mecs vont jusqu’au bout dans le combat, mais ils sont aussi sensibles à la nature, nous explique-t-il. Elle est au cœur de leur approche des choses."

Je n’ai qu’une envie : faire la connaissance de ces rebelles conservateurs. Mais depuis la reprise des combats contre la Turquie en 2016, les attaques aériennes et tirs d’obus ont redoublé d’intensité. À l’approche de l’élection présidentielle, l’armée turque augmente la fréquence des bombardements pour satisfaire son électorat islamiste radical.

Avec les guerilleros

Je n’ai pas besoin d’une entrevue formelle. On veut juste faire une brève halte dans un musée de la commémoration et dans un cimetière de martyrs où Nabil s’est rendu il y a quelques années. Prendre des photos et savoir comment le PKK protège ses terres de la pollution, du braconnage et du surdéveloppement. La réponse vient d’un interlocuteur chez les guérilleros, nom de guerre Zagros : c’est OK.

"Vous pouvez visiter le musée, nous écrit-il, et le site du massacre de Zargali. Comme je vous l’ai dit, les guérilleros ne peuvent pas vous accompagner. Ne vous arrêtez pas trop longtemps dans le coin. Ces deux sites ont déjà été bombardés par le passé."

À 20 minutes au sud de Choman, nous voici au carrefour menant vers les montagnes de Qandil. On est stoppés au barrage du PDK (Parti démocratique kurde), Nabil sort donner nos noms aux officiers de la région. On nous prévient de ne compter sur personne. Quelques kilomètres plus loin, deux combattants du PKK émergent d’entre les arbres, foulard traditionnel autour du cou et kalashnikov en bandoulière. Les poches de leurs veston sont lourds du poids des grenades. Ils nous font signe d’avancer.

On patiente devant un portrait amoché d’Abdullah Öcalan, fondateur du PKK, planté au pied d’une colline. Zagros s’arrête bientôt à notre hauteur et tend le bras, main ouverte : "Soyez les bienvenus à Qandil !" Je le remercie et me renseigne sur les drones turcs dans la région. "Ils sont partis pour le moment, mais dès qu’ils repèrent des tenues de combattants, des hommes armés, ils préviennent les forces aériennes. Les avions rappliquent en moins de 15 minutes. Les derniers mois ont été particulièrement difficiles – ils ont bombardé cette route il y a trois jours." Zagros propose que nous partions pour le musée. "Bombardé lui aussi", précise-t-il comme pour s’excuser d’avance.

Egid Serhad, membre du PKK, gère un point de contrôle à Qandil.
Egid Serhad, combattant du PKK en service au poste de contrôle de Qandil. (Balazs Gardi)

Je n’ai pas envie de traîner dans le coin. Avec Balazs, je monte dans la camionnette de Zagros. Je réalise qu’on va faire 50 kilomètres sur une route régulièrement prise pour cible par des avions ennemis. Balazs, qui n’a pas sa langue dans sa poche et a un caractère hongrois bien trempé, formule tout haut mes pensées : "On est les seuls sur cette route". Un peu plus loin, La carcasse calcinée d’une voiture familiale, victime d’une offensive turque, me fait détourner le regard.

Zagros, beau mec à la moustache fournie, mâchoire puissante et fossette sur le menton, raconte son passé d’instituteur dans l’ouest de l’Irak. Il appartenait à la classe moyenne, avait un train de vie confortable. Mais il était hanté par la pensée de son peuple persécuté. Lorsqu’Abdullah Öcalan fut capturé dans une opération conjointe de la Turquie et des États-Unis au Kenya en 1999 et placé à l’isolement en Turquie, Zagros vit en lui comme un Nelson Mandela kurde.

"Il incarnait pour moi l’isolement des Kurdes, un peuple esseulé sans amis ni alliés." Zargos a alors quitté l’Iran pour vivre dans les montagnes, rejoint bientôt par cinq étudiants – deux d’entre eux ont été tués depuis. "Je ne pense pas à moi, mais aux miens, poursuit le combattant. Le PKK n’est pas juste un parti. Il représente un nouveau mode de vie, une autre vision du monde."

Il cite les principales ambitions du parti : droit à l’autodétermination, émancipation des femmes et protection de l’environnement. Il nous dit que le respect de la terre et de la diversité ethnique a été piétiné par des États-nations modernes comme la Turquie. Il vient de citer l’ennemi juré. Elle a essayé de gommer l’identité de ses 15 millions de Kurdes, notamment en interdisant leur langue. "Si on parvient à une réelle démocratie dans ces pays, la question kurde ne se posera plus, estime-t-il. D’ici-là, nous combattrons sans relâche."

Au bout de la vallée, Zagros fait halte dans un camp de Kurdes nomades. On s’assoit autour d’un kilim usé, à l’ombre d’un arbre. Une femme au visage tatoué de henné dépose une théière et du sucre. Ses fils ont emmené les troupeaux aux pâturages. Vivant de la terre et au rythme des saisons, ces nomades incarnent l’idéal sur l’autel duquel Zagros est prêt à sacrifier sa vie. Pour l’heure, seul les aboiements des chiens excités troublent le chant des oiseaux.

Des hommes kurdes assistent aux funérailles de Haidar Shwan, victime d'une mine. (Balazs Gardi)
Un groupe de Kurdes assistent aux funérailles Haidar Shwan, tué par une mine antipersonnel.. (Balazs Gardi)

La montagne donne la vie. Et elle la reprend.

La déflagration résonne dans toute la vallée en fin d’après-midi, à une heure où les équipes de déminages ont remballé depuis longtemps. Bakhtyar, Nabil, Balazs et moi, qui prenions des photos depuis les hauteurs de Choman, sursautons. Bakhtyar envoie des SMS et apprend qu’un habitant de la région, Haidar Shwan, a sauté par accident sur une mine près des montagnes de Grmandil, qui furent le théâtre de combats sanglants lors de la guerre Iran-Irak. Sa chair a volé en éclats.

On quitte les montagnes le jour de la fête du Travail, synonymes de pique-nique pour les Kurdes. Nabil, Balazs et moi coupons en voiture à travers la vallée, laissant Choman derrière nous, direction la frontière iranienne jusqu’à la fin de la route goudronnée. On se gare près d’un torrent qu’il nous est impossible de passer à gué. Un groupe d’amis vivant à Erbil nous fait signe de les rejoindre autour du feu pour avaler brochettes de poulet et lait de brebis fermenté.

Au moment du départ, un homme nous prévient, en ne plaisantant qu’à moitié : "N’allez pas marcher trop près de la frontière iranienne." Après avoir franchi une moraine et dépassé une petite crête, on tombe sur un type bedonnant, en chausses, penché au-dessus du sol, AK-47 sur l’épaule. Kayvan Ezzat, un policier de 37 ans, est en pleine chasse aux champignons. Il nous invite à se joindre à lui. "Je suis gros, mais en montagne je suis aussi à l’aise qu’un cabri, sourit-il de toutes ses dents. Ici, on oublie tout ses soucis." Mais, animaux sauvages et soldats iraniens à cran obligent, il prend toujours son fusil avec lui. "C’est comme avoir 50 hommes à vos côtés."

Le policier Kayvan Ezzat part à la chasse aux champignons.
Le policier Kayvan Ezzat part à la chasse aux champignons. (Balazs Gardi)

Je lui demande comment il sait où poser (et ne pas poser) les pieds. "Je le sais parce que j’arpente ces collines depuis que je suis môme. Ici et là-bas, c’est bon. Mais là, dit-il en traçant des lignes invisibles que je n’arrive pas à suivre, c’est pas bon."

Ça bouillonne dans mon cerveau. Mon séjour au Kurdistan m’a appris que mêmes les plus à l’aise des habitants se trompent parfois, et que le moindre faux-pas peut être fatal. J’ai aussi compris que l’âme pastorale des Kurdes vit en terrain miné, au sens propre comme figuré. Cohabiter avec le danger sublime les joies fondamentales. Ici et maintenant, ces montagnes hantées et tourmentées affûtent mes cinq sens, font battre mon cœur plus fort et me murmurent des promesses de vastes découvertes. Le vieux dicton "Les Kurdes n’ont d’autres amis que les montagnes" prend un nouveau sens pour moi.

J’inspire profondément. J’expire. Je vais marcher dans les pas du policier. Et essayer de me concentrer sur les champignons.

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