À l’origine des Backyard Ultras : Gary Cantrell, alias Lazarus Lake, le malicieux génie auquel on doit aussi la redoutable Barkley Marathons. Parmi les candidats à la souffrance ici, des élites comme Courtney Dauwalter, mais surtout une majorité de coureurs lambdas. Depuis leur création en 2012, ces courses sans fin prédéterminée essaiment aux quatre coins de la planète. Pas moins de 500 épreuves « certifiées » ont lieu chaque année, réunissant 25 000 personnes. Un succès qui tient à des ingrédients bien dosés et désormais bien rodés.
S’il n’y a qu’une seule Barkley Marathons, c’est par centaines que ces dernières années on compte les Backyard ultras, épreuves tout droit sorties du cerveau fertile de Gary Cantrell, également connu sous le nom de Lazarus Lake. Le principe en est d'une étonnante simplicité. Il n'y a ni distance ni temps prédéfinis pour ces courses dites « d'arrière-cours », tant que plusieurs coureurs peuvent terminer chaque boucle de 4,167 miles (6,706 km) en moins d'une heure. Gary Cantrell a choisi cette distance précise parce que courir 4,167 miles par heure est exactement ce qu'il faut pour courir 100 miles en 24 heures, a-t-il calculé ! La course se termine lorsqu'il ne reste plus qu'un seul coureur à effectuer un tour et qu'il est déclaré vainqueur. Quant aux autres, ils se voient relégués au statut de « n'a pas terminé » (DNF)… quel que soit leur nombre total de tours effectués. Le coureur qui effectue le deuxième plus grand nombre de tours dans une course est appelé « assistant », dans le sens où c'est son effort qui détermine en fin de compte la durée de l'épreuve.

On s'y marre bien, mais on en sort épuisé, et en larmes
La plupart des Backyard ultras ne ressemblent pas à la Big's Backyard Ultra de Gary Cantrell, qui, même si elle conserve un caractère populaire, a acquis une renommée mondiale et accueille des coureurs d'élite. Ces courses locales sont en fait de petits événements où pendant quelques jours on se marre bien, et dont on sort épuisé, et souvent en larmes.
Lorsque Gary Cantrell a lancé cette course baptisée du nom de son pitbull, Big, en 2012, il espérait susciter suffisamment d'intérêt pour l’organiser au moins une fois. Il a été agréablement surpris lorsqu’on lui a demandé s'il y aurait une autre édition l'année suivante. Cette année des dizaines de milliers de personnes suivront probablement la course qui aura lieu le 19 octobre, grâce à une retransmission en direct. Gary Cantrell estime que plus de 25 000 personnes ont participé à un Backyard ultra événement cette année, et ce uniquement dans le cadre des courses qu'il a certifiées. Il sait qu'il y en a probablement des dizaines d'autres qui ne s’embarrassent pas des formalités administratives pour être officiellement enregistrées.
« Je suis vraiment surpris de voir comment le concept continue de se développer (83 pays à ce jour, ndlr) », avoue-t-il. Même la célèbre tribu des Tarahumaras de Chihuahua, au Mexique - alias le peuple Raramuri, rendu célèbre dans le best-seller « Born to run » - a sa propre course.

Aucune pause n'est autorisée
On sait que Gary Cantrell, créateur du Barkley marathons, prend plaisir à organiser les épreuves les plus difficiles au monde… presque jusqu'au sadisme, disent certains. Il a commencé Big's comme un autre moyen de tester les gens. Et par moments, force est de constater que cela ressemble, toutes proportions gardées, à « Marche ou crève » (« The Long Walk ») de Stephen King, un roman d'horreur à propos de 100 marcheurs forcés de parcourir des centaines de kilomètres, et abattus lorsqu'ils abandonnent.
Le format de Big est également horriblement simple : courir 4,167 miles, un « yard », en moins d'une heure, puis se mettre en ligne et recommencer, encore et encore, à l'heure dite, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'une personne. Aucune pause n'est autorisée, pas même pour aller aux toilettes. Mais si vous terminez la course plus tôt que prévu, vous pouvez manger et boire à votre guise, dormir quelques minutes et, bien sûr, répondre à l'appel de la nature. Le vainqueur de l'année dernière, l’Américain Harvey Lewis a établi un record du monde en parcourant 450 miles en 108 heures, soit quatre jours et demi.
Bien que le format devienne exponentiellement plus éreintant au fil du temps, à mesure que les variables telles que le manque de sommeil augmentent, pendant les 24 premières heures environ, le format de l'ultra version "Backyard" est pour beaucoup le moyen de couvrir relativement facilement une très longue distance. Et Gary Cantrell admet qu'il aime ce que ces courses « familiales » sont devenues. « Il y a beaucoup de choses que je n'avais pas vraiment prises en compte », a-t-il déclaré. « Je sais qu’y participent aujourd’hui beaucoup de gens qui n'auraient jamais pensé pouvoir courir un jour un ultra. Cela en fait une course ouverte à tout le monde. »

Comment tout a commencé
Gary Cantrell a eu l'idée des Backyards ultras il y a près de 50 ans. Il était alors au lycée et s'efforçait de suivre les jeunes les plus rapides de son équipe d'athlétisme pendant les séances d'entraînement par intervalles. Il a remarqué qu'à la fin de chaque intervalle, il se rapprochait un peu plus des meilleurs. « Je me laissais distancer au début, mais je finissais par les épuiser », explique-t-il. « Dans une course à 4 miles par heure, j'ai pensé que je pouvais battre tout le monde ».
L'idée est restée dans un coin de sa tête jusqu'à ce qu'il imagine faire quelque chose sur sa propriété, dans le Tennessee. Il n'avait pas les moyens d'organiser une grande course, mais avec un format aussi réduit, tout ce dont il avait besoin, c’était d'un chronomètre ! Autre raison : l'événement est convivial pour les spectateurs. Tant sur place qu’en ligne. Peut-être plus même que beaucoup de courses ne se déroulant pas sur un circuit.
On se souvient en effet de grands moments. Notamment du duel Courtney Dauwalter - Harvey Lewis, en 2020. Pendant près de 20 heures, les deux runners ont parcouru un total de 283 miles avant que Dauwalter ne dépasse Lewis et ne l'emporte. Un aspect de la course que Cantrell n’avait pas envisagé au début non plus, dit-il. Sans compter que « les femmes sont ici sur un pied d'égalité avec les hommes », précise-t-il. En 2019, on a ainsi vu Maggie Guterl, 39 ans, remporter le Big's Backyard Ultra, désormais considéré comme le championnat national du format.

Ce qu'on mesure ici, c'est ta "gnaque"
Ce format, explique Gary Cantrell, est censé mesurer la volonté, et non la VO2 max, la vitesse ou d'autres compétences relevant de la physiologie. Il y a suffisamment de courses pour cela. Big's mesure la « gnaque » - la seule chose qu'il avait au lycée, face à des gars plus rapides et plus talentueux que lui sur la piste d'athlétisme. « Le plus dur, en fait, sur cette course », explique Gary Cantrell, “est sans doute la distance séparant votre chaise de la ligne de départ ! ”.
Des dizaines de milliers de personnes ont été captivées l'année dernière par la victoire d'Harvey Lewis, sa deuxième à Big's Backyard, que Cantrell retransmet désormais en direct et commente par écrit en temps réel. Harvey Lewis était déjà bien connu pour avoir remporté le Badwater Ultramarathon de 135 miles en 2014, mais on ne le prenait pas vraiment au sérieux en tant que traileur lorsqu'il s'est inscrit pour la première fois à Big's, en 2017, se souvient-il. « Pourtant, j’aime le trail » », poursuit l’athlète. « Je suis très stratégique. Cette année-là, les coureurs s'y prenaient mal. Dès le premier dénivelé, tout le monde courait, moi, j'étais à l'arrière, je me contentais de marcher vers le sommet. Le lendemain, tout le monde montait la colline à pied !». Harvey Lewis a continué à courir, même après avoir gagné un tour à une seconde près. Il a fini par céder au bout de 200 miles, prenant l'assistance, mais cela l'a amené à se demander jusqu'où il pouvait aller. Il a décidé d'y consacrer une partie de sa vie. « Big's, c'est génial », confie-t-il. « Vous entrez dans un jeu ultime, avec de la stratégie, de la persévérance et un niveau de compétence. Le parcours en lui-même n'a rien de spécial. Le coup de génie, c’est le format »

On y va aussi, et surtout, pour l’ambiance, et les potes
Harvey Lewis court la Big's pour gagner, c’est sûr, mais certainement pas pour l’argent : aucune dotation à décrocher ici ! Il est prof, et ne dépend pas de ça pour gagner sa vie. Mais malgré son esprit de compétition, il a appris à savourer les aspects non-compétitifs de la course, et chérit ses deux assistances autant que ses victoires.
En 2023, dit-il, son objectif était autant d'aider les coureurs à survivre lors de la troisième nuit, que de les dépasser. En 2020, il se souvient comment il a passé quasiment une journée et une nuit à lutter contre Courtney Dauwalter. Tour à tour en tête de course, ils se sont poussés mutuellement pour approcher les 300 miles, un record jamais atteint à l'époque. Et ce qu’il a vécu, dit-il, tient plus de la « collaboration », que d'une course. Un bon moment, une belle aventure vécue par deux personnages sympathiques. Le genre d'histoire dont on avait tant besoin pendant la pandémie.
C'est l'une des évolutions de la course qui a vraiment surpris Gary Cantrell : le format unique des Backyards ultra parvient à créer une vraie communauté entre des coureurs de différents niveaux. Contrairement à de nombreux autres ultras organisés dans des conditions peu accessibles pour les débutants, la petite boucle de quatre miles fait tomber toutes les craintes. Au point qu’on a vu récemment Mandy Mullen, organisateur du run.Windsor dans le Colorado modifier le format de son ultramarathon Weld Your Mettle, passé d'un 50 km à un Backyard, parce que cela favorisait l'aspect communautaire. « Dans cet événement, il n'y a pas que de la course à pied, il y a beaucoup plus encore », explique-t-il. « L’aspect compétition disparaît, il s'agit davantage d'un travail d'équipe ».
À la version par équipe cette année : 21 Français
Cette année, le Big's Backyard Ultra attendu le 19 octobre est la compétition internationale bisannuelle par équipe, appelée World Satellite Backyard Team Competition. 68 pays y sont représentés, dont la France, avec 21 coureurs (dont 4 femmes). 68 dont les membres participeront simultanément à des courses d'ultras dans leur pays d'origine afin d'accumuler des points pour leur équipe. C'est un peu comme aux Jeux olympiques, où chaque pays a l'avantage du terrain, et l'on peut se demander si cet événement ne va pas enfin permettre à l'ultrarunning de faire son entrée au Jeux. « Il faut voir comment tout ça va évoluer », tempère Gary Cantrell. « Il y a beaucoup de choses qui démarrent fort, qui sont très populaires, puis qui disparaissent. Peut-être que quelqu'un de plus politique que moi y parviendra ».
Mais ce qu’il préfère dans le format de la course, ce ne sont pas les superstars, même si la sienne compte certains des ultrarunners les performants au monde. Ce qui importe à ses yeux, ce n’est pas le temps, mais la distance parcourue. Ici, si vous réalisez un record personnel, vous êtes récompensé, même si vous terminez 30 secondes avant la cloche. « Dans les autres courses, on voit toujours les mêmes gagner par groupes d'âge », explique Gary Cantrell. « Mais dans cette course, tout le monde a sa chance ».
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