Sept heures de vol, plus de quarante kilomètres pour approcher au plus près la Tour de Trango, la Muztagh, le K2 (8611 m), le Broad Peak (8051 m) et le Gasherbrum IV, le tout à une altitude allant jusqu’à 7500 mètres dans des lieux où l’atterrissage n’est pas une option… les parapentistes Tom de Dorlodot et Horacio Llorens ont réalisé, cet été, leur "Grand Chelem". "C’est un vol très engagé qui, je pense, va longtemps être inscrit dans l’histoire du parapente" nous raconte Tom, revenu pour Outside sur les détails de sa préparation.
"C’était tellement d’émotions… Être à 7500 mètres, avec mon meilleur ami, à regarder l’Himalaya" se souvient Tom de Dorlodot, parapentiste belge qui a survolé les flancs du K2 aux côtés d’Horacio Llorens, son compagnon de toujours. "Là-haut, le ciel est tellement clair, l’air est tellement pur que l’on voyait le Nanga Parbat, à 185 km au loin. Incroyable !"

Tom de Dorlodot, 37 ans, vit du parapente depuis ses 18 ans. Au début de sa carrière, il est davantage adepte des compétitions, notamment du Red Bull X-Alps, "une course mythique de 1200 km à pied et en parapente, à travers les Alpes, "un peu l’équivalent du Vendée-Globe pour nous", dit-il. Mais il se spécialise ensuite sur "le vol bivouac, autrement dit la traversée de chaînes de montagne, de la manière la plus légère possible, en marchant et en volant. On monte sur une montagne, on décolle et le soir, on dort dans le parapente, ou sous une tente. Le lendemain, on recommence".



C’est de cette pratique qu’est né "Search Projects" . L’objectif ? "Partir à la recherche des endroits les plus fous pour aller voler en parapente, un peu partout dans le monde. On a traversé l’Afrique, du Nord au Sud, on est partis plusieurs fois en Himalaya, dans les Alpes… à chaque fois, accompagné d’une équipe de production pour tourner un film pour la télé, le web ou autre".

"On a pu voler jusqu'à 7500 mètres d'altitude !"
Récemment, Tom est retourné au Pakistan, pour la 7e fois, dans l’idée, comme à son habitude, de "battre des records, de réaliser des vols qui n’ont jamais été faits". "Là-bas, c’est un peu comme Hawaï pour les surfeurs ou l’Alaska pour les skieurs. Le Pakistan, pour les parapentistes, c’est vraiment ce qui se fait de mieux, de plus grand, de plus impressionnant, de plus engagé. On y retourne d’année en année. Sur cette expédition, l’idée était d’essayer de voler sur les faces du K2, la deuxième plus haute montagne du monde". Ce sommet est situé "dans un endroit très reculé, au bout d’un glacier très difficile d'accès". Un premier objectif que Tom et Horacio réalisent avec succès, "assez vite". "On a pu voler jusqu’à 7500 mètres d’altitude, ce qui était complètement exceptionnel". Or, les deux parapentistes avaient une autre idée, encore plus ambitieuse, derrière la tête : "remonter le K2 et passer au-dessus de son sommet". "Malheureusement, on n’a pas réussi, en raison des conditions. Mais si on avait fait ça, on aurait battu le record du monde d’altitude".

Quoiqu’il en soit, les deux athlètes ont réalisé un vol d’ampleur qu’ils ont nommé "Le Grand Chelem". "On a volé tout près des plus grosses montagnes de la région. Du camp de base à la Tour de Trango, à la Muztagh, au K2, au Broad Peak, au Gasherbrum IV. C’est un vol très engagé qui, je pense, va être longtemps inscrit dans l’histoire du parapente", commente Tom.

"Être deux pilotes, nous a beaucoup aidé"
"Physiquement, il faut être très bien préparé. Parce que si tu te poses au milieu de nulle part, tu vas devoir revenir à pied. À savoir que le fond de la vallée est à 4800 mètres, l’altitude du Mont Blanc". Evoluer à cette hauteur est donc très énergivore. "Mais c’est surtout mentalement qu’il faut être préparé. Il faut être capable de voler sans possibilité d’atterrissage pendant des heures, jusqu’à sept heures dans notre cas. Parce que si tu arrives dans le fond du glacier, à 50-55 km/h, qu’il n’y a plus de vent, tu risques d’atterrir dans les rochers. Et là, tu es, au minimum, assuré de te péter une jambe. On s’est vraiment préparé en gardant cette possibilité à l’esprit. Être deux pilotes, voler ensemble, veiller l’un sur l’autre et prendre des décisions ensemble nous a beaucoup aidé".
Accompagné d’Horacio, son meilleur ami, Tom a pu évoluer en pleine confiance. "On a fait plein d’expé ensemble, on se connaît. Là, c’était l’apogée de nos aventures. L’engagement était nettement supérieur. Il nous fallait vraiment être très prudents et voler intelligemment. Et même si on dit que le parapente est un sport individuel, on a volé en équipe. On s’est entraînés tout le long, c’est-à-dire que quand un de nous trouvait une ascendance, l’autre pouvait le rejoindre. Il n’y avait aucun esprit de compétition. L’idée était de faire tous les deux des grandes lignes. On a volé à notre meilleur niveau. C’était génial ! On avait fabriqué un système de communication hyper efficace, avec une petite oreillette, un micro très bien protégé du vent. En vol, on pouvait parler. Ca nous permettait de donner des ressentis, de prendre des décisions ensemble. Avec toujours beaucoup de respect".

"D’un point de vue matos, on a développé des équipements sur mesure, surtout pour lutter contre le froid. À ces altitudes-là, à plus de 7000 mètres, il fait rapidement -20°, -25°. Et avec le vent, quand tu voles vite, le ressenti est vraiment très froid. On avait par exemple fabriqué des gants spécifiques pour bien nous protéger. Sinon, on avait aussi des pantalons de haute montagne en plume, des chaufferettes mais aussi un système d’oxygène pour pouvoir respirer. Car, même acclimaté, l’être humain n’est pas fait pour monter de 3000 à 7000 mètres en un quart d’heure. D’ailleurs, avec Horacio, on est partis avec un oxymètre, un petit appareil sur le doigt pour mesurer notre taux de saturation d’oxygène dans le sang pendant les vols".

"Le moindre détail fait la différence dans ce genre d’expé"
"Tu regardes en dessous de toi, tu ne vois que des glaciers, des séracs, des crevasses, des pentes à 60°. Là, si tu as une grosse turbulence, que tu dois tirer le parachute de secours ou autre… tu as peu de chance de t’en sortir. […] Il est donc nécessaire d’être extrêmement concentré. Ce qui est difficile quand tu manques d’oxygène. Au début, on a fait une petite erreur : celle de vouloir économiser notre oxygène, et de l'utiliser qu' au-delà des 6500 mètres. Mais on était épuisés". Difficile de reprendre des forces, estiment-ils. "Tu dors à des altitudes au-delà de 3000 mètres. Forcément, tu ne te reposes pas super bien. […] Au final, on s’est débrouillés pour se faire envoyer plus d’oxygène. On a aussi vraiment travaillé sur la nutrition. Le moindre détail fait la différence dans ce genre d’expé".

"Il y avait tellement de choses à prendre en compte. Les années d’expérience et de pratique nous ont habitués à gérer l’électronique, les radios et même le film (d’environ 25 minutes, prévu fin 2022, ndlr). On voulait revenir avec des images qui n’avaient jamais été faites. On a tout filmé nous-mêmes, avec des iPhones, des Go-Pro. C’était vraiment un souhait de notre part, faire quelque chose d’hyper intimiste. C’est nous qui filmions, nous qui racontions. […] Personne n’était venu jusqu’ici, même les hélicoptères ne montent pas aussi haut. Tu as le sentiment d’être un explorateur".
À l’avenir, ils aimeraient revenir sur le K2. "Maintenant, on a trouvé l’accès. Il nous faut juste une bonne journée, avec du vent en altitude pour le survoler. On pense même qu’il est possible d’atteindre les 9000 mètres d’altitude - ce serait une autre dimension. À voir si on y retourne cette année ou l’année prochaine. Mais en tous cas, on a très envie de pousser un peu et d’essayer de faire ça" conclut Tom.

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