Les gorges du Verdon, dans le Var et les Alpes-de-Haute-Provence, attirent près d’un million de touristes chaque été, passionnés de canyoning et de randonnée. Mais les sites, dont le lac de Sainte-Croix, saturent - surtout depuis le déconfinement. Comme dans les Calanques de Marseille, des régulations et des quotas sont à l'étude pour limiter le nombre de visiteurs pendant l’été. Outside a interviewé Jean Reynaud, président de l’Association de protection du Verdon, qui tente d’éviter le point de non-retour.
À l’image des Calanques de Marseille, les gorges du Verdon connaissent elles aussi une saturation de l’afflux touristique pendant l’été. Le déconfinement et l’arrivée de la saison estivale accroit le nombre de visiteurs dans ces canyons, classés parmi les plus grands d’Europe - entraînant une dégradation de l’environnement, une multiplication du nombre de camping-cars sur les rives et de bateaux dans les gorges. Nous avons interrogé Jean Reynaud, président de l’Association de protection du Verdon, qui étudie actuellement l'instauration de quotas pour protéger ces espaces naturels.


Depuis quand votre association protège-t-elle les gorges du Verdon ?
Les gorges sont mondialement connues et sont très attractives depuis près de 50 ans - qui est aussi l’âge de la création de notre association. Nous nous sommes battus et nous continuons de nous battre contre des situations irréversibles. Par exemple, en 1989, nous avons fait barrage au projet « Allemand » au bord du lac de Sainte-Croix, un projet immobilier géant sur 150 hectares avec un hôtel, des villas, un complexe de loisirs… Nous avons empêché EDF de faire passer une ligne de 400 000 volts au-dessus des gorges. Nous avons aussi lutté et gagné notre bataille contre un projet de temple pyramidal, et fait casser des statues de 50 mètres de haut.
Nous faisons notre possible pour nous battre contre les dégradations dues à la surfréquentation touristique. À l’origine, nous nous étions opposés à la création du parc régional, car c’est une désignation qui attire encore plus de touristes - or dans le cas du Verdon, les mesures ne sont pas suffisantes pour limiter les dégradations.
Quels sont les comportements qui menacent les gorges actuellement ?
Il y a quatre problèmes majeurs. Tout d’abord, depuis des années, la préfecture a mis en place un arrêté préfectoral qui limite les randonnées aquatiques au niveau du couloir Samson : 10 personnes peuvent y accéder tous les quarts d’heures, pour une balade de deux heures. Si on suit ces consignes, il devrait y avoir 400 personnes maximum qui passent dans la journée. On en compte jusqu’à 800 ! Cette saturation dégrade surtout la biodiversité, et fait fuir un poisson emblématique de la région : l’Apron du Rhône, qui ne bénéficie pas d’un statut de protection. Mais le parc ne semble pas avoir les moyens de faire respecter l’arrêté, ni les gendarmes, qui ont d’autres préoccupations.
Deuxièmement, un autre cas s’aggravant depuis quelques années : le développement des camping-cars autour du barrage de Sainte-Croix - qui est une réserve d’eau potable pour la région. Des centaines de véhicules s’installent au bord des rives, alors qu’il est interdit de stationner à moins de 100 mètres. Les automobilistes laissent les déchets sur place, que des bénévoles doivent venir ramasser à la fin de l’été. Sans oublier les vidanges des camping-cars, qui se déversent jusqu’au lac. Au-delà du risque écologique, ce comportement constitue aussi un risque en cas d’accident ou d’incendie, car l’arrivée des secours serait impossible vu le nombre de stationnements.
Ensuite, il y a le problème de sortie des petits bateaux électriques, des pédalos et des barques au niveau de l’arrivée des gorges, dans le lac de Sainte-Croix et au pont du Galetas. Depuis les petites plages, les visiteurs trouvent des location de bateau et remontent les gorges au maximum, alors qu’il y a des bouées sensées limiter cette distance. Mais très peu d’informations sont données sur ces mesures.
Enfin, se pose la question des stations d’épuration des villages, dont Castellane, qui ne sont pas en mesure de gérer les surplus de population estivale, le nombre d’habitants quadruplant entre l’hiver et l’été. Les stations envoient des séries de rejets dans le Verdon, plus ou moins polluants, qui pourraient entraîner des maladies pour les touristes.


Où en sont les mesures de protection ?
Il y a 7 ans, nous avons porté plainte auprès du tribunal administratif, nous avons été déboutés. Mais c’est à ce moment-là que le préfet a tenté de réglementer la fréquentation dans les gorges - une règle qui n’est malheureusement pas respectée. Les pouvoirs publics peuvent réglementer et interdire autant qu’ils veulent, mais ils ne contrôlent pas.
Du côté du parc, je dirais qu’il aurait tendance à autoriser certaines pratiques qui permettent d’apporter une fréquentation supplémentaire - ce qui rapporte aussi plus de clients aux commerces locaux. Mais maintenant, le parc et les élus adoptent une approche plus positive, ils commencent à prendre conscience des dégradations et essayent de canaliser l’afflux avec certaines opérations d’aménagement : organiser un parking, créer un sentier pour que les marcheurs ne soient pas incités à sortir du chemin et ne pas abîmer le sol - surtout au « Point Sublime », site qui surplombe les gorges.
Le président du conseil régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur, Renaud Muselier, a aussi proposé de collaborer avec l’application pour automobiliste Waze, pour signaler les bouchons et détourner les visiteurs, qu’on pourrait envoyer vers d’autres sites naturels et éviter la saturation.
Et comment contrôler les camping-cars ?
Cette partie dépend des gendarmes. Il faudrait organiser des rondes autour du lac, mettre des panneaux d’interdiction - qui n’y sont pas toujours - et renvoyer les véhicules vers des sites organisés par les collectivités locales, des campings ; et sanctionner ceux qui ne respectent pas les règles. Depuis une dizaine d’année, il y a plus de 80 camping-cars sur la côte. C’est trop.


Un système de quotas serait-il efficace ?
Instaurer des quotas serait possible, mais c’est toujours très problématique. On pourrait très bien mettre une interdiction de passage sur certains secteurs, ou une limitation qui réserverait l’accès aux riverains ; ou encore contrôler le nombre de véhicules avec un système de péage et faire payer l’entrée. Mais faire payer les visiteurs nous pose problème, car on ne voudrait pas priver l’accès à certains qui n'en auraient pas les moyens pour des raisons financières. Ce sont des débats qui sont sur la table.
Des navettes ont déjà été mises en place par le parc, elles servent principalement à transporter les personnes qui vont d’un côté ou de l’autre des gorges, pour ceux qui les descendent en canoë, ou pour les randonneurs qui vont jusque dans le fond des gorges. Une des solutions serait d’éviter la concentration de véhicules au départ des circuits au fond des gorges, c’est un concept à développer.
Quels sont les lieux à protéger en priorité ?
Les lieux les plus fragiles sont les plus fréquentés, c’est-à-dire le secteur du « point Sublime », le couloir Samson, où on a le plus de canyoning, la sortie des gorges dans le lac de Sainte-Croix - et tout autour, puisque la surfréquentation commence aussi à atteindre les lacs alentours.


Allez-vous vous inspirez de la campagne de démarketing des Calanques ?
C’est une stratégie intéressante. Dans notre cas, les gens de la région ne vont pas dans le Verdon pendant l’été, mais en dehors de la saison estivale, qui sont aussi des moments très agréables pour visiter les gorges. L’idéal serait de mieux répartir la fréquentation tout au long de l’année, les convaincre de ne pas venir s’agglutiner pendant l’été. Certes, l’automne et le printemps sont moins propices aux activités aquatiques. Mais on peut randonner toute l’année. Et si on étendait la saison touristique, les loueurs de barques pourraient rester ouverts plus longtemps, et donc les visiteurs seraient intéressés pour venir en dehors de la haute saison.
Ce serait aussi un cercle vertueux, qui permettrait de rééquilibrer l’économie touristique dans les villages et de ne pas se retrouver avec des magasins fermés de septembre à juin. Même la population locale a du mal à trouver des commerces ouverts pour faire ses courses. Plus largement, on pourrait créer des emplois durables, attirer des jeunes pour vivre ici, au lieu de se reposer sur les emplois saisonniers.
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