Des podiums internationaux au sommet de l’Everest, en passant par l’ascension des 900 mètres d’El Capitan par la voie « Golden Gate » en moins de 24 heures, le palmarès de la grimpeuse américaine est impressionnant. Mais il a longtemps caché une énorme souffrance. Après avoir vaincu son combat contre l’anorexie et découvert les vertus du lâcher prise, l’athlète atteint aujourd’hui l’équilibre, sans rien perdre en performance. Rencontre avec une perfectionniste qui laisse enfin tomber le masque.
4 novembre 2020, 14 heures. Dans le parc national du Yosemite, le soleil brûlant s’abat sur la voie « Golden Gate », orientée sud à El Capitan, un big wall granitique dont les ascensions ont marqué l’histoire de l’escalade. Emily Harrigton grimpe depuis douze heures déjà. Pour la quatrième fois elle tente de venir à bout de ce géant de granit en moins de 24 heures. Malgré la chaleur, Emily, 34 ans, est confiante. Quelques minutes après avoir chuté dans « Golden Desert », une longueur où seule une fine fissure se dessine sur la roche lisse, elle est sur le point de réessayer. Pas encore fatiguée, elle est impatiente d’aller plus loin que la fois dernière, où elle s’était arrêtée quelques dizaines de mètres sous le sommet.
Côtée 7c+, « Golden Desert » est l’une des sections les plus difficiles de la voie qui demande à la grimpeuse de trouver un subtil équilibre : oser se dresser sur de minuscules prises de pieds, assez hautes pour y adhérer mais suffisamment basses pour pouvoir forcer dessus. Avec la chaleur, Emily serre davantage les prises, ce qui fait arriver la fatigue un peu plus vite. Après avoir dépassé la section qui l’avait faite chuter, elle saute une dégaine pour économiser de l’énergie. Soudain, elle glisse et tout s’assombrit.
Repousser ses limites, encore et toujours
Quand elle prend conscience de ce qui vient de se passer, elle est pendue dans la corde, juste au-dessus de son assureur. Elle vient de tomber du mur et s’est cognée la tête sur une aspérité du rocher, le sang coule sur son visage et dans ses yeux. Instantanément, la fatigue et l’effroi s’emparent d’elle. Elle ne veut plus grimper. Les images de ses précédents échecs se bousculent dans son l’esprit. Un an plus tôt, en novembre 2019, après une chute terrifiante, elle avait dû faire appel aux secours. Conséquence : une brûlure à la nuque et des contusions au coude et à la jambe.
« Je pense que tu assez de jus pour remettre un essai » lui dit alors Adrian Ballinger, son fiancé et soutien moral qui a pris le relais de l'assurage après que son ami Alex Honnold l’ait assurée sur les deux premiers tiers de la voie. Alors que les larmes finissent de couler sur son visage et le sang de sécher sur son front, Emily marmonne : « Ok, je vais réessayer ». Covid oblige, la vallée du Yosemite est bien plus calme que d’habitude, ses mots semblent suspendus dans l’air. Emily et son équipe (dont les personnes qui documentent sa tentative) font partie des seules personnes présentes sur le mur. Rien ne l'empêche d'abandonner. Mais si elle a choisi cet objectif, c’est bien pour repousser ses limites.
Après s’être reposée et avoir attendu que l’ombre recouvre la paroi, elle commence à grimper, se concentrant sur rien d'autre que sur la seconde d’après. Elle entre dans ce qu’elle définira plus tard dans un état de flow, l’harmonie entre les exigences de la situation et les réactions de son corps, une expérience qu’elle n’avait jamais éprouvée auparavant. Ses mouvements sont précis, la montée est magique. Elle enchaîne les longueurs suivantes, atteignant le sommet d’El Capitan en 21 heures 13 minutes 51 secondes, devenant la 4e femme à gravir cette paroi en moins de 24 heures, et la première à le faire par la voie « Golden Gate ».

"Je n'ai rien trouvé de mieux que l'escalade"
Deux mois plus tard, à Las Vegas, Emily ne se distingue pas des autres grimpeurs de la salle de bloc où nous l’avons retrouvée. Du haut de son mètre cinquante-sept, avec ses longues tresses blond platine et son physique athlétique, elle s'attaque aux blocs avec plus ou moins de bonheur, comme tous ici. Au premier abord, on ne dirait pas qu’elle a été une des meilleures compétitrices au monde, a enchaîné un 8c, gravi plusieurs 8000 mètres (y compris l’Everest), descendu en ski le Cho Oyu (8188 m), 6e plus haut sommet du monde, et grimpé El Capitan en une journée. Après toutes ces réussites, qu’est-ce qu’il la pousse à continuer ? La réponse est simple : le goût de l'effort. « J’ai besoin de fight, nous confit-elle. "J’adore l’escalade et je n’ai rien trouvé de mieux ». Récemment, elle a lu le livre Tribu : Le retour du guerrier, de Sebastian Junger, et partage l’idée selon laquelle que les humains ne sont jamais plus heureux que lorsqu'ils parviennent à surmonter des difficultés.
Venue à Las Vegas - point de rencontre hivernal pour les grimpeurs les plus forts de l’Amérique pour qu’Adrian, habitué à amener des clients vers l’Everest ou le Denali (6190 m), essaie son premier 8a, « Fall of Man », non loin de Virgin River Gorge - elle nous confie que libérer El Capitan en moins de 24 heures, c’est comme un ultra-trail suivi d’une course de 100 mètres au sprint – les longueurs les plus difficiles se situant à la fin de voie. En temps normal, c’est une ascension qui prend environ cinq ou six jours.
Pour le commun des mortels, une longue journée en grande-voie, où l’on reste sur une paroi d’une centaine de mètres pendant des heures, correspond à environ 10 à 12 longueurs. Au niveau des cotations, en trad, une pratique de l’escalade où les grimpeurs placent leurs propres protections, un bon athlète évoluera dans du 6 alors que l’élite sera dans du 7. Seuls les meilleurs grimpent du 7c+/8a trad. En moins de 24 heures, Emily Harrington a grimpé 41 longueurs au total, dont quatre 7c+. Impressionnant, d’autant plus qu’à El Capitan, les voies sont réputées pour être exigeantes ce qui vient s’ajouter à l’exposition et aux centaines de mètres de vide qui s’accumulent sous les pieds.
Dans le documentaire Free Solo, le grimpeur Alex Honnold a gravi la voie « Freerider » à El Capitan. Ne dépassant pas le 7c, c’est techniquement une voie « plus facile », grimpée tout de même en solo intégral par Alex Honnold, une pratique de l’escalade où l’on n’est pas encordé. « La première fois que j’ai accompagné Emily dans Golden Gate en 2019, elle était loin d’y arriver » confie le grimpeur américain. « Même si la voie était mouillée à cause du ruissellement printanier, elle n’était pas au meilleur de sa forme. Ensuite, l’accident l’a un peu retardée. Lorsqu’elle a réussi en novembre dernier, elle avait l’air confiante et calme. Certains moments de son ascension étaient très inspirants ».
Afin d’améliorer sa condition physique, Emily s’est entraînée dans des voies sportives difficiles : en Espagne, à Red River Gorge au Kentuchy et en Corse. Elle a aussi fait beaucoup de bloc pour travailler sa puissance, un point faible selon elle, avant de passer 60 jours sur El Capitan. Son objectif était d’augmenter le volume tout en limitant les temps de repos. Par exemple, après six heures de ski de randonnée, elle faisait une séance de poutre : histoire de s’entraîner à donner le meilleur d’elle-même alors qu'elle avait déjà accumulé beaucoup de fatigue. « J’ai choisi Golden Gate parce que je voulais vivre une vraie expérience et réussir un projet que je considérais comme irréalisable » nous explique-t-elle. Seules 25 personnes ont libéré une voie sur El Capitan en moins de vingt-quatre heures, y compris Lynn Hill, première personne à avoir réussi cet exploit et Tommy Caldwell. Un objectif ambitieux qui bien évidemment ne va pas sans pression.

« Elle s’en voulait tellement de ne pas gagner tout le temps»
Emily avait beau être habituée aux succès en escalade depuis de nombreuses années, l’ascension d’El Capitan n’avait rien d'une formalité pour elle. À 23 ans, son palmarès était déjà bien rempli : cinq fois championne des États-Unis, deux fois championne continentale ainsi que des premières et deuxièmes places à l’international. Mais ses succès, apportant leurs lots d’émotions, d’attentes et d’envies, l’ont conduite à relever l’un des plus gros défis de sa vie : un combat contre les troubles du comportement alimentaire.
Emily commence l’escalade à dix ans, près de chez elle à Boulder, au Colorado, un peu par hasard après une journée de ski nautique avec ses cousins et son oncle. « Dès que j’ai fait mes premiers mouvements sur le mur, plus rien d’autre ne comptait » se souvient-elle. « Je me suis dit "J’ai envie de faire ça" ». Peu de temps après, elle abandonne tout pour l’escalade : le football, la gymnastique, la danse et le ski. Elle est la seule enfant de Tim et Julie Harrington, un couple passionné d’outdoor qui décrit leur fille comme « naturellement douée ». Rapidement, elle rejoint l’équipe junior du Boulder Rock Club et commence les compétitions. Robyn Erbesfield-Raboutou, un des grands noms de l'escalade commence à l’entraîner alors qu'elle n'a que douze ans. « Je voulais être comme elle, être championne du monde et tout gagner » confie Emily.
À l’époque, peu de jeunes filles grimpaient. « Dès que j’ai connu Emily, j’ai très vite remarquée qu’elle était passionnée et motivée, bien plus que les autres grimpeurs » explique Robyn Erbesfield-Raboutou. À 13 ans, elle remporte les championnats nationaux en junior et à 16 ans en senior (adultes). La même année, elle grimpe un 8a+ et réalise alors que l’escalade en extérieur est toute aussi importante pour elle que la compétition. C’est alors que quelques failles commencent à apparaître. « Elle s’en voulait tellement de ne pas gagner tout le temps » commente son père.
Après sa première année universitaire, Emily, alors âgée de 18 ans, part pour l' Europe avec d’autres compétiteurs pour participer aux étapes de Coupe du monde. Elle grimpe bien mais elle n'est jamais satisfaite du résultat. « J’ai commencé à suivre la routine des compétiteurs : obsédée par la nourriture et par l’entraînement ». Cet été-là, elle perd 11 kilos et grimpe mieux que jamais, ce qui lui a permet de monter sur de nombreux podiums. À la fin de la saison, ses parents sont choqués par sa maigreur et par l’exigence qu’elle a envers elle-même.
"Tu réussiras uniquement si tu t'affames, si tu souffres"
Les troubles du comportement alimentaire sont l'inavouable secret de nombreux grimpeurs même si ces derniers mois, ils ont commencé à en parler publiquement. Comme la réussite dépend, entre autres, du rapport poids/puissance, la perte de quelques kilos est largement acceptée comme un moyen de monter au sommet des voies les plus exigeantes. Mais la frontière entre une perte de poids saine et un comportement autodestructeur devient très vite floue.
« Mes habitudes alimentaires et mon raisonnement étaient vraiment malsains » nous confie Emily. Elle s’était fixée des règles, comptait chaque calorie, n’en mangeant pas plus de 1100 par jour. Elle montait compulsivement sur la balance et se disait constamment qu’elle n’était pas à la hauteur.« Tu réussiras uniquement si tu t’affames, si tu souffres. Tu n’en fais pas assez, tu n’es pas assez bien », se répétait-elle alors.
Pendant des années, sa vie se résume donc à contrôler sa pratique sportive et le peu qu’elle mange. Début 2007, un de ses entraîneurs lui suggére d’essayer « Burning Down the House », une voie côté 8c, à Jailhouse, en Californie. C’est là qu’elle rencontre Alex Honnold. Elle lui fait une forte impression : « Quand Em’ a réussi cette voie, elle a franchi un cap. Sa performance était étonnante, elle me dépassait » explique Alex Honnold.
Aujourd'hui, Emily parle ouvertement de ses troubles du comportement alimentaire. À l’automne 2020, elle s’est confiée à la réalisatrice Caroline Treadway pour un documentaire intitulé « Light ». « On se prive, on s’affame, on touche le fond… Et là, on réussit » raconte Emily dans ce film alternant images récentes et images d'archives flous où elle apparaît maigre et victorieuse sur les compétitions. « Tous les grimpeurs que j’ai admirés ont réussi de cette manière. Je savais, au fond de moi, que ce n’était pas sain mais j’accumulais les succès alors pourquoi arrêter ? » « Ça m’a fait mal, j’avais l’impression de ne pas avoir été là pour elle pendant cette période » confiera de son côté Tim, le père d’Emily après avoir visionné le film.
En 2008, quand elle rejoint l’équipe The North Face pour un premier grand voyage en Chine avec des grimpeurs professionnels (Cedar Wright, Lisa Rands et Tim Kemple), Emily réalise que si elle veut continuer de grimper pendant de longues années, elle va devoir modifier ses habitudes alimentaires. De retuor aux États-Unis, elle continue de s’entraîner mais elle assouplit ses règles et commence enfin à s’amuser et à vivre la vie d’une jeune femme de 20 ans à Boulder ce qui dans un premier temps affecte un peu ses performances. Quelques années plus tard, elle consulte un psychologue du sport qui l’aide à se montrer plus tolérante envers elle-même et à profiter des temps de repos qui font aussi partie de l’entraînement. « Maintenant, on découvre la vraie Emily » conclut son entraîneur, Robyn Erbesfield-Raboutou. « J’étais là pour la guider mais elle n’était pas encore pleinement elle-même. Maintenant, elle gère seule son entraînement »

Sur l'Everest, elle rencontre l'alpiniste Adrian Ballinger
« Refais le mouvement » lance Emily à Adrian Ballinger, accroché au bout de la corde à quinze mètres du sol. Il vient de faire le crux (passage le plus difficile de la voie) de « Fall of Man », situé sur une falaise pas très esthétique certes, mais l’un des meilleurs calcaires d’Amérique, selon Emily. « Repose-toi une minute, puis répète-le quelques fois de plus afin que tu sois parfaitement calé pour l’enchaînement ».
Au début de leur relation, quand ils grimpaient ensemble, elle prenait des risques que lui n’osait pas prendre. Emily est plus spontanée qu’Adrian dont le métier - guider ses clients vers les plus hauts sommets du monde - exige de suivre les règles de sécurité à la lettre. Avec Adrian, Emily a gravi El Capitan pour la première fois, en 2015, en six jours. Il s’est avéré être le partenaire idéal pour l’accompagner dans ces permanentes « oscillations entre chutes, larmes et combat permanent » nous explique-t-elle.
Emily et Adrian se sont rencontrés sur l’Everest en 2012. La grimpeuse est alors en expédition pour The North Face avec Conrad Anker. Adrian les guide. Au cours de cette aventure, elle rencontre également Hilaree Nelson, l’une des alpinistes les plus accomplies de tous les temps, plutôt sceptique à l'idée d’emmener une grimpeuse dans un environnement aussi exigeant. En début d’expédition, suite à une infection respiratoire, Emily doit d'ailleurs utiliser de l’oxygène supplémentaire au camp de base. Deux choix s’offrent alors à elle : rentrer aux Etats-Unis ou essayer encore. « Elle avait toutes les raisons d'abandonner, explique Hilaree Nelson, mais au lieu de cela, elle a choisi de tenter l’ascension ». Sur l’Everest, Emily s’est retrouvée dans un environnement imprévisible. « Qu’il s’agisse de nourriture ou de conditions météo, on ne peut pas contrôler la façon dont va réagir notre corps à l’altitude » souligne Hilaree Nelson. C’était difficile pour Emily, qui se remettait de son trouble du comportement alimentaire où le contrôle était le maître mot. Mais le 25 mai, elle parvient au sommet. « Au début, je pensais qu’elle n’avait pas sa place dans cet environnement mais en fin d’expédition, cette femme, prête à être vulnérable et à tout donner, m’a impressionnée » affirme Hilaree Nelson.
Dès son retour de l’Himalaya, Emily rejoint Adrian, en Californie. Tout y est nouveau : le lieu, les gens et les sports. « Quitter Boulder m’a fait évoluer », nous confie-t-elle. « Depuis ma naissance, je côtoyais les mêmes endroits et les mêmes personnes. Cela commençait à en devenir étouffant ».
Après une pause de 15 ans, Emily a donc recommencé à skier et a redécouvert son amour pour les hauts sommets. Afin de passer plus de temps ensemble, Adrian grimpe avec elle tandis qu’elle l’accompagne en alpinisme. La force de leur relation ? La complémentarité de leurs compétences que l'on peut voir au travers des vidéos diffusées sur leur chaîne YouTube.

L’ascension historique d’Emily a été réalisée à coup de persévérance par une femme forte qui a accompli un exploit impressionnant après une première ascension réalisée par Lynn Hill, en 1994 par la voie du Nose. « Ce que Lynn Hilll a fait était tout aussi novateur et important que ce qu’Alex Honnold a réalisé » souligne Emily, en faisant référence au solo intégral d’El Capitan réalisé le 3 juin 2017.
Malgré une longue carrière et de nombreux succès, sa réalisation de « Golden Gate » a nécessité de tels sacrifices et une telle introspection qu’elle a l’impression d’avoir changé. C'est l'aboutissement d'un très long processus. Elle est maintenant soulagée d'avoir réussi et s’octroie la possibilité de profiter du sentiment de satisfaction sans culpabilité au lieu de se précipiter vers le prochain objectif. Emily n’a jamais autant savouré l’escalade. Entourée de bons amis dans de beaux endroits, elle ne cherche plus la perfection. Elle laisse de l’espace pour la créativité et la joie, comme soutenir Adrian dans « Fall of Man », qu’il a réussi fin mars après 45 journées de travail. Ses projets futurs ? Une expédition sur des big walls, de l’escalade sportive, un 8c+, l’enchaînement d’autres voies sur El Capitan, sans parler d’avoir des enfants – mais rien n’est inscrit dans le marbre. Elle a souvent l’impression d’être un électron libre, allant partout où la vie l’emmène.
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