L’Oscar remis au documentaire de Jimmy Chin et Elizabeth Chai Vasarhelyi va-t-il être le baiser de la mort pour El Capitan, devenue la face la plus convoitée du Parc national du Yosemite ? Surfréquenté par des grimpeurs parfois très éloignés de l’esprit des pionniers de ce site mythique, certains n’hésitent pas à le comparer au camp de base de l’Everest aujourd’hui tristement célèbre pour sa surpopulation, s’alarme notre contributeur, grimpeur et éditeur du site américain d’escalade, Evening Sends.
En octobre dernier, Alex Honnold et Tommy Caldwell se sont attaqués à un nouveau record : escalader à nouveau en libre « El Capitan », 900 m de granit, la paroi la plus longue du Yosemite. Le duo avait déjà fait la une en 2018 avec leur ascension du "Nose" (900 m) en une heure et cinquante-huit minutes, établissant ainsi un nouveau record de vitesse, mais cette fois, on était dans une autre dimension.
Pour réussir une telle ascension en libre, il faut passer des semaines entières sur la paroi, en faisant preuve de beaucoup de prudence et en prenant le temps de lire le rocher. La voie choisie par Alex Honnold et Tommy Caldwell, « Passage to Freedom », partage avec "The Nose" une vire très populaire, « El Cap Tower ». Et, comme les deux grimpeurs se sont entraînés sur cette voie pendant près d'un mois, ils y ont passé cinq nuits à bivouaquer. "A chacun de nos passages, raconte Caldwell, on tombait sur six grimpeurs qui dormaient déjà là. Ça sentait l'urine, et à chaque fois on se demandait si on allait trouver un peu de place pour bivouaquer" .



Une trainée de pisse brune
Or le problème ne se limite pas à El Cap Tower. « Aujourd’hui, explique David Allfrey, alpiniste pro, originaire de Las Vegas, de nombreuses vires de El Cap sont surpeuplées et sentent le fauve. Sur le Zodiac, une autre voie très populaire, on peut même voir une traînée de pisse brune si large qu’elle est visible, à prés de 300 m en bas, dit-il. De loin, ça ressemble à une décoloration naturelle de la roche, mais en fait, c’est de l'urine humaine à 100%".
Les superbes parois de granit du Yosemite ont toujours attiré beaucoup de monde, ce n’est pas nouveau, la voie du Nose, sur El Capitan, est victime de son succès depuis longtemps. Mais les grimpeurs sont plus nombreux chaque année. Et la tendance n’a pas l’air de s’essouffler, au contraire, si l'on en juge par la fréquentation des salles d'escalade, qui un peu partout dans le monde, font le plein. Par ailleurs l’entrée de ce sport aux JO 2020 devrait le rendre plus populaire encore. Sans compter que des films tels que « Free Solo » et « The Dawn Wall » - tous deux tournés sur El Cap, avec en stars Alex Honnold et Tommy Caldwell, ont eu un succès sans précédent auprès du grand public, jusque-là peu branché escalade.
Résultat : les embouteillages augmentent sur les voies du Yosemite. Et, pour ne rien arranger, bon nombre de ces nouveaux grimpeurs se concentrent sur deux voies très prisées : The Nose et The Salathé Wall. Dès lors, on imagine sans mal El Cap, terrain de jeu adoré des grimpeurs, virer au camp de base de l’Everest, jonché d’ordure, d’excréments humains et lourdement équipées de cordes fixes menant vers le sommet du toit du monde.



Des centaines de mètres de cordes fixes
Il est difficile d’évaluer l'ampleur de la vague déferlant chaque année sur le site, car il n'y a pas de décompte officiel du nombre de grimpeurs s’attaquant au Nose. Mais les dernières saisons ont été particulièrement chargées, d’après David Allfrey.
Jesse McGahey, principal garde forestier du Yosemite, estime pour sa part que le nombre de grimpeurs annuels est proche du millier. Au cours de l'automne dernier, les gardes forestiers ont compté jusqu’à 32 grimpeurs par jour sur The Nose, ce qui dépasse la capacité des spots de bivouac de la voie. "Tout change quand on a une utilisation aussi concentrée", explique-t-il. "L’impact est assez important et il va au-delà de la simple expérience des grimpeurs. Il affecte aussi les chauves-souris et les autres animaux vivant sur les falaises.
Outre le nombre de grimpeurs, c'est l’augmentation de la pratique en libre qui pose problème. Grimper en libre signifie que vous utilisez des équipements uniquement pour vous assurer - cordes, coinceurs, splits - sans aide artificielle. Certains grimpeurs passent donc des mois, voire des années, à faire la navette entre la base de la voie et le sommet pour s'entraîner sur les passages techniques afin de répéter les mouvements lors de l'assault final en libre, l'ascension complète de la voie d'une seule traite.
Dans ce style, long et fastidieux, il est plus facile d'accéder aux passages techniques par le haut de la voie, grâce aux cordes fixées au sommet. À la fin d'une longue journée de repérage, les grimpeurs se hissent au sommet via les cordes fixes pour bivouaquer dans une zone de camping nécessitant un permis. Une obligation qui a l’air d’échapper à pas mal de grimpeurs. Le sommet est en effet devenu un terrain de camping pirate, jonché de bouteilles d'eau, de milliers de mètres de cordes fixes et de nourriture parfois même pas protégée dans des bacs anti-ours.
S’installer à l’arrache, ce que dans le Yosemite on appelle grimper en style « El Rapitan » (de « rape », violer les règles), n'est pas nouveau non plus. Mais le problème, c’est que les grimpeurs sont de plus en nombreux à le faire . Il y a 15 ou 20 ans, l'escalade en libre était pratiquée presque exclusivement par un petit nombre d'athlètes de haut niveau qui vivaient littéralement sur place. Leur vie, c’était la grimpe, à El Cap et nulle part ailleurs. Alors qu’aujourd'hui, elle est devenue populaire auprès des "weekend warriors", ces amateurs à l’origine d’un enfer de cordes fixes avec lequel les autres grimpeurs doivent se débrouiller.




Bientôt des quotas?
Tous les grimpeurs en libre n'approuvent pas l'utilisation de cordes fixes. En 2018, l’Américain Jim Herson a escaladé "The Nose" avec son fils, Connor. Âgé de 15 ans seulement, il a réalisé la sixième ascension en libre de cette voie, devenant ainsi la plus jeune personne à accomplir cet exploit. Le duo père et fils n’a pas installé de cordes fixes, mais il a dû se battre avec près de 200 mètres installées par d’autres grimpeurs. "J'escalade El Cap depuis 30 ans", raconte Jim, " et je dois dire que les temps ont changé. Le site est devenu plus encombré et nous allons devoir réfléchir à comment tous ces grimpeurs vont pouvoir y accéder".
Parmi les solutions évoquées, l’instauration de quotas pour l’accès à "The Nose", une approche déjà utilisée dans d'autres parcs nationaux américains très populaires. Dans le Grand Canyon, par exemple, pour que la descente du fleuve reste une vraie expérience et que l’impact sur l’environnement soit faible, le gouvernement fédéral limite le nombre d’accès chaque saison. Et au Denali - 6 190 m, le plus haut sommet d'Amérique du Nord - depuis 2009, 1 500 permis d'escalade seulement sont délivrés chaque année pour faire l’ascension du sommet.
Dans le Yosemite, bien que les grimpeurs aient besoin d'un permis pour y camper et pour faire de la randonnée sur la « Half Dome Cables route », aucun permis n’est nécessaire pour grimper, et cela ne devrait pas changer, selon Jesse McGahey, .




Pour l'adoption d'un flacon à urine
Les grimpeurs, très opposés à toute idée de réglementation, s'en réjouissent, forcément. Et d'ailleurs, même Caldwell soutient qu'un système de quotas n'est pas nécessaire. "Ce qui se passe", explique-t-il," c’est que quand les gens se rendent compte que les voies sont saturées, ils ne montent pas. Tout simplement. On observe une sorte d'autorégulation naturelle".
Compter sur l'existence de foules pour dissuader les alpinistes en herbe n'a pas vraiment fonctionné sur l'Everest, c’est le moins qu’on puisse dire. Les photos d’affolantes files d’attente vers le sommet ne semblent avoir réussi qu’une chose : attirer plus de grimpeurs. Mais cela ne veut pas dire que la position optimiste de Caldwell sur l'autorégulation soit nécessairement irréaliste.
Rappelons que, dans le passé, les grimpeurs d'El Capitan ont déjà réussi à modifier leur propre comportement pour réduire leur impact sur le site. Jusqu'à la fin des années 90, les grimpeurs déféquaient dans des sacs en papier kraft et les jetaient sur le champ en contrebas, où ils étaient censés être ramassés plus tard; dans les faits, la plupart restaient là, à pourrir. Cette pratique est devenue pratiquement obsolète lorsque les grimpeurs ont commencé à utiliser les "wag bags" (sacs en PVC pour les selles) apposés à leur sac d'escalade. La communauté a changé ses valeurs, et cette pratique est finalement devenue courante.
"Autrefois, à la base, on marchait sur les crottes, il y en avait partout », se souvient Jimmy Caldwell. "Plus maintenant. On va devoir évoluer vers ça pour régler le problème de l’urine." Ce qui veut dire que les grimpeurs vont devoir ajouter un flacon pour l’urine à leur kit de déchets solides, et ne plus uriner sur les corniches de bivouac.




Garder l'esprit du "camp 4"
"L'éthique générale des grimpeurs est assez propre", explique Jesse McGahey, qui participe à l'organisation du Yosemite Facelift. Chaque année, une opération d’une semaine de nettoyage de la vallée rassemble en effet plus de 3 000 bénévoles qui collectent près de 7000 kg de déchets. "Et on ne trouve pas beaucoup de mégots de cigarettes ou de micro-déchets", ajoute-t-il. « Quant à l’ancienne méthode des sacs en papier, elle a pratiquement disparu aujourd’hui. Beaucoup de choses se sont améliorées".
Reste qu'il y encore beaucoup à faire à El Capitan. Surtout en ce qui concerne le camping au sommet et l'utilisation de cordes fixes pendant la haute saison d'escalade. La foule de grimpeurs pirates va devoir se plier au permis de camping obligatoire et adopter des pratiques plus strictes de "leave no trace".
Quant aux aspirants à l’escalade en libre, ils vont devoir cesser de laisser leurs cordes fixes pendant toute la saison. L'escalade au Yosemite s'enorgueillit depuis longtemps de ses racines de contre-culture, et est allergique à toute intrusion du gouvernement fédéral dans le mode de vie du Camp 4. Mais vu l'afflux de nouveaux participants, certains efforts sont aujourd’hui nécessaires si l’on veut empêcher les gestionnaires du parc d'intervenir et d’imposer des quotas.
En attendant, Jesse McGahey est plutôt optimiste quant à la capacité des grimpeurs à relever le défi. "Si nous parvenons à obtenir le soutien de la communauté pour changer certains comportements, dit-il, tout peut changer du jour au lendemain".

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